Ce texte célèbre de 1978 du dissident tchécoslovaque Vaclav Havel, s’inscrivant dans le contexte du totalitarisme soviétique à une époque où le socialisme « réel » semblait inscrit dans la durée longue à un peuple sans plus d’illusion, signe l’encouragement à la révolte non-violente. Il invite chaque individu à se saisir des rares espaces de liberté encore existants en vue de faire émerger des alternatives au totalitarisme.
Au-delà de son contexte immédiat, il revêt aussi – un peu à la manière du Déclin du courage d’Alexandre Soljenitsyne – une portée universelle dont les démocraties également peuvent se saisir, en mettant notamment en exergue la capacité d’action politique de la société civile.
Vaclav Havel, Le pouvoir des sans-pouvoir, Première Partie, septembre 2021, 168 pages.
Dans son roman « La violence et la dérision », Alfred Cossery imagine une alternative originale à la révolte violente, une manière intelligente d’allier humour et ironie en vue de susciter des formes de désobéissance civile à même de déstabiliser un pouvoir dictatorial en évitant ainsi de se conformer à des lois iniques.
Dans un autre registre, celui-là bien réel, Jan Rubes – le traducteur du présent ouvrage – rappelle quel était l’univers dans lequel vivaient Vaclav Havel et d’autres (qui, bien souvent, en perdirent la vie ou tout au moins subirent les mauvais traitements de l’emprisonnement dans un tel système totalitaire).
Après les désillusions du Printemps de Prague en 1968, la vie en Tchécoslovaquie s’assimilait, selon Vaclav Havel lui-même, à la « paix des cimetières », une vie désabusée sous le joug d’un pouvoir dont on espérait qu’il nous laisserait simplement vivre du moment qu’on ne le dérangeait pas. Pour autant, cette vie était sans relief, sans véritables joies, matériellement assez dépouillée et sous le joug permanent des contrôles ou de la peur d’être sous écoute.
Seules quelques centaines d’individus à peine osaient encore rechercher les rares espaces de liberté imaginables, allant pour certains jusqu’à s’opposer au régime par l’écriture et la défense des idées de liberté d’expression et de droits de l’homme, cherchant des soutiens à l’Ouest dès lors qu’ils étaient possibles.
Un document historique
C’est dans ce contexte que naît cet essai, aujourd’hui considéré comme un document historique, mais aussi comme une réflexion profonde sur le pouvoir, pas seulement totalitaire, mais également au sein des démocraties, posant la question universelle de la place et du rôle de l’individu dans la société.
Pour Vaclav Havel, « la lutte des consciences doit remplacer la lutte des classes (…) Car le pouvoir est aussi puissant que nous le rendons possible (…) la parole libre peut mener au changement ».
Il en appelle ainsi à la responsabilité individuelle et rêve d’une société post-démocratique, là où la société tchécoslovaque est mue par l’arbitraire, éliminant toute forme d’expression non conformiste. Il s’interroge sur la manière de pouvoir agir lorsqu’on n’a pas de pouvoir, au sein d’une société où l’idéologie – même si avec le temps elle ne sert plus que de simple « alibi » au pouvoir – marque de son empreinte hypnotique, telle une religion, la conscience des individus, les amenant à renoncer à leur capacité à réfléchir, pour tomber dans la servitude.
« L’homme qui vit dans le système post-totalitaire est presque à tout moment poursuivi par les exigences du système – même si c’est avec les gants de l’idéologie. C’est pourquoi la vie est partout envahie par l’hypocrisie et le mensonge ».
Le pouvoir falsifie tout, manipule tous les citoyens. Et le système ne perdure – dans une sorte de processus auto-entretenu – que parce que tout le monde vit avec le mensonge et dans le mensonge, nous explique-t-il, avant d’analyser les ressorts de l’idéologie comme « ciment » de cette construction purement formelle et de l’enfermement psychologique des individus qui en résulte.
L’un des caractères distinctifs supplémentaires de ce système post-totalitaire par rapport à une simple dictature, généralement relativement éphémère par nature, selon Vaclav Havel, est que l’asservissement est valable à tous les niveaux, aussi bien à celui des simples citoyens que des dirigeants, eux aussi totalement aliénés par le système, les privant tout autant de leur identité la plus intime.
Et il est pour ainsi dire impossible de ne pas se conformer au système, sous peine d’arrestation ou de menaces sur ses proches. Il en résulte que – chacun se comportant de la sorte à tous les niveaux de la société – on peut aussi parler « d’autototalitarisme », le système s’entretenant de lui-même et lui assurant ainsi sa pérennité.
Le pire ennemi du système est, de fait, la simple émergence de la vérité.
« La capacité d’agir de ce pouvoir particulier ne peut se traduire par le nombre de ses adhérents, ni de ses électeurs, ni de ses soldats. Il se dilue dans la « cinquième colonne » de la conscience humaine, dans les intentions cachées de la vie, dans les aspirations refoulées à la dignité et à la réalisation des objectifs sociaux, politiques et des droits fondamentaux. Ce pouvoir ne se situe pas dans la force d’un groupe social ou politique précis, mais dans la force qui se cache dans toute la société, y compris dans ses structures de pouvoir ».
La « vie dans la vérité »
Vaclav Havel est presque visionnaire avant l’heure – ou du moins particulièrement avisé – lorsqu’il entrevoit qu’à tout moment le pouvoir peut vaciller pour peu que les artisans secrets de la vérité émergent. Ce dont le pouvoir est pleinement conscient, cadenassant ainsi toute source potentielle de discorde.
« Pourquoi a-t-on chassé Soljenitsyne de sa patrie ? Il n’avait certes pas de pouvoir réel. Aucun représentant du régime ne se sentait menacé par une quelconque aspiration de Soljenitsyne à occuper son fauteuil. On l’a expulsé pour une autre raison. Ce geste a trahi le besoin désespéré de tarir cette terrible source de vérité dont personne ne pouvait imaginer quels changements elle produirait dans la pensée de la société et à quelles secousses politiques ces changements pourraient aboutir. La réaction du système post-totalitaire obéissait à ce qui était inscrit dans ses gènes mêmes : il défendait l’intégrité de « l’apparence » pour se protéger lui-même. »
Notons que ce raisonnement est extensible à toutes les situations similaires (nous pouvons penser ici par exemple à la situation actuelle en Iran) : Vaclav Havel évoque différents types d’actions possibles susceptibles de mettre le feu aux poudres, parmi lesquelles non seulement les lettres ou pétitions de groupes d’intellectuels, mais aussi une grève d’ouvriers, un concert de rock (il évoque le célèbre épisode de The Plastic people of the Universe), une manifestation d’étudiants, un refus de participer à la « comédie électorale », un discours non censuré lors d’un congrès, ou encore une grève de la faim.
Sans aller jusque-là, si l’on se réfère à l’idée de Gustave Lebon selon laquelle les véritables révolutions sont rarement les révolutions violentes, mais bien plutôt celles silencieuses qui s’établissent dans la durée, ce sont aussi – nous dit Vaclav Havel – les poètes, peintres, musiciens, même parmi les citoyens ordinaires et non nécessairement artistes, qui eux aussi contribuent à révéler les vérités. Or, contrairement aux sociétés ouvertes, insiste-t-il, une simple poignée d’individus (comme dans le cas du petit millier de signataires de la charte 77), peut avoir un impact puissant au sein d’un tel système totalitaire.
Ce qui caractérise la dissidence
Vaclav Havel explique ce qu’on entend réellement par dissidence et justifie l’existence de mouvements ou comités (nullement à vocation politique) par la nécessaire défense des individus non résignés ou soumis au système dont ils deviennent de fait la cible.
« Il arrive qu’on doive parfois tomber jusqu’au fond de la misère pour saisir la vérité, comme il faut descendre jusqu’au fond du puits pour apercevoir les étoiles. Il me semble que ce programme « par défaut », « minimaliste » et « négatif » qui concerne une simple « défense » de l’homme est dans un certain sens (et pas seulement dans nos conditions) un programme maximaliste et le plus positif qui soit. Il renvoie la politique à son point de départ, au seul point qui nous fera éviter les anciennes erreurs : à l’homme concret. »
Il poursuit d’ailleurs en évoquant, de manière plus large et là aussi visionnaire, nos sociétés ouvertes :
« Dans les sociétés démocratiques, où l’individu n’est pas violé avec la même cruauté, ce retournement fondamental de la politique est encore à venir. Il faudra que bien des choses empirent encore avant que la politique le comprenne comme une nécessité. Chez nous, grâce à la misère dans laquelle nous sommes jetés, la politique semble effectuer déjà ce tournant. Elle ne cherche plus une vision abstraite d’un modèle salvateur « positif » (ou bien une politique opportuniste, l’autre côté de la même pièce) mais elle se concentre enfin sur l’homme, celui qui a été plus ou moins asservi par ces modèles et cette politique. (…) Nous avons fait, à nos dépens, une expérience perverse qui était à l’opposé de celle-ci : les gens ont été organisés (par quelqu’un qui savait toujours mieux que les autres ce dont « le peuple avait besoin ») pour qu’ils soient, en apparence, libérés. »
A l’opposé de ceux qui – dans les sociétés occidentales – se fourvoient dans des rêves (généralement violents) de révolution, Vaclav Havel défend l’attachement à la défense des droits de l’Homme, au Droit, aux valeurs attachées à l’individu et à la non-violence, sans toutefois – précise-t-il – tomber non plus dans les affres du pacifisme dans sa dimension idéologique, ni s’appuyer sur des analyses marxistes en termes d’exploiteurs et d’exploités, qui sont tout simplement totalement inadaptées.
Il évoque ensuite les réformes possibles du système, tout en nuançant, dans la mesure où il s’agit alors probablement seulement d’une tentative de contenir les dérives de celui-ci, voire de le sauver (on pense à la future Perestroïka de Mickaël Gorbatchev, qui pourrait bien correspondre à cette situation).
« Ces réformes sont naturellement inabouties car elles combinent de manière « réaliste » une façon de se mettre au service de la vie et une façon de se mettre au service de « l’automouvement » post-totalitaire. Au fond, il ne peut pas en être autrement car elles rendent opaque la frontière entre la « vie dans la vérité » et la « vie dans le mensonge », elles embrouillent la situation, mystifient la société et rendent les repères confus. Sur le principe, il est bien entendu bon que cela arrive car ainsi s’ouvrent de nouveaux espaces. Simplement, il est plus difficile de déterminer la frontière qui sépare les compromis « acceptables » des compromis « inacceptables ». »
La crise de la civilisation technique
Vaclav Havel élargit, pour finir, la perspective à une vision globale et de long terme de notre monde.
S’appuyant sur les analyses d’Heidegger, il considère que :
« La technique, cet enfant de la science moderne que l’on peut considérer comme enfant de la métaphysique de notre temps moderne, a échappé aux mains de l’homme, elle a cessé de le servir, elle l’a asservi et l’oblige à l’assister dans les préparatifs de sa propre perte. Et l’homme n’en connaît pas l’issue. Les idées ne suffisant plus, il n’y a plus de foi et moins encore une quelconque vision politique de l’avenir qui remettrait son destin entre ses mains. »
A l’époque, nous étions encore loin de l’ère du numérique, des réseaux sociaux, et plus encore de l’Intelligence Artificielle… Que dirait-on aujourd’hui ?
Il se montre par ailleurs critique, à plusieurs reprises, à l’égard de la société de consommation et de la crise de la civilisation qu’il entrevoit et qui n’épargne pas les démocraties, se référant entre autres à Ortega Y Gasset qui, dans La révolte des masses s’inquiétait pour l’avenir de la culture, qualifiant « l’homme-masse » d’enfant gâté, conformiste et égalitaire.
« Seule leur façon de manipuler l’homme est infiniment plus subtile et raffinée que la brutalité du monde post-totalitaire », ajoute-t-il.
C’est ainsi qu’il en vient à souhaiter la véritable émergence de la société civile, appuyant aussi en partie son raisonnement sur les principes de l’autogestion. Mais il reste cependant volontairement flou, la perspective de cette « post-démocratie » qu’il évoque étant trop prématurée et lointaine pour qu’il puisse aller plus loin. Il avoue d’ailleurs davantage se poser de questions à ce sujet qu’il ne détient de réponses…










