Quelle belle découverte que ce livre écrit par la journaliste napolitaine Matilde Serao. Il ventre di Napoli (Le ventre de Naples), rédigé en deux temps — en 1884 puis en 1904 — est un témoignage saisissant sur la misère du Mezzogiorno à la fin du XIXe siècle. La première partie est écrite et publiée au moment où Naples est frappée par une épidémie de choléra ; la seconde, vingt ans plus tard, dresse le bilan des travaux entrepris par l’État italien et de ce qui a réellement changé, ou plutôt ce qui n’a pas changé, dans la ville.
Publiée en 1884, la première partie de l’ouvrage est avant tout une réponse au Premier ministre italien de l’époque, Agostino Depretis. Face à l’épidémie de choléra qui frappe la ville, le gouvernement avait déclaré qu’il fallait « éventrer Naples » — autrement dit, raser les taudis et percer de grands boulevards pour apporter la lumière. C’est depuis Rome, où elle travaille comme journaliste, que Matilde Serao répond à ce projet avec virulence, proposant un portrait de la ville où elle a grandi.
En 1884, Serao décrit une Naples rongée par une extrême pauvreté. Les habitants y vivent misérablement, en proie à deux fléaux complémentaires : le jeu d’argent et la superstition. Le loto tient une place écrasante dans la vie des Napolitains, qui n’hésitent pas à s’endetter pour jouer. Si beaucoup ne savent pas lire, tous connaissent la smorfia — une numérologie de 1 à 90 — censée révéler les numéros gagnants. La smorfia associe par exemple le numéro 47 au mort (« ‘o muorto »), si bien qu’un Napolitain qui rêve d’un défunt joue le 47 au loto. Mais si le défunt parle dans le rêve, il jouera sagement le 48, numéro associé au mort qui parle (« ‘o muorto che parla »).
La superstition va jusqu’à pousser certains à tuer des moines, convaincus qu’en mourant, ceux-ci révéleront les bons numéros. Un jour, paraît-il, un moine fut tué et révéla dans son dernier souffle une suite de numéros. Le lendemain, la moitié de la ville avait gagné…
Lire aussi : De Trieste à Naples, l’Italie terre de café
Dans les quartiers les plus dégradés règnent également les fattucchiere (les sorcières) et les usurières, tandis que des familles entières s’entassent dans des logements insalubres. Les maladies déciment les enfants. Les femmes de trente ans en paraissent cinquante.
Mais Serao voit dans cette misère affreuse la beauté du peuple napolitain, sa générosité incroyable, le pittoresque de ses habitudes, sa quête de beauté jusque dans le simple geste de poser une tomate rouge sur un sac de farine blanche, pour la seule raison que les couleurs se marient bien. C’est cette même sensibilité esthétique qui explique, selon elle, pourquoi Naples abrite les meilleurs tailleurs, gantiers et couturiers d’Italie — et aussi les moins chers, car les plus pauvres.

Scène de rue avec un vendeur de fruits, Naples, Italie. Date : fin du XIXe siècle (photo restaurée) – Crédit : Mary Evans Picture Library/Pump Park Photography / MARY EVANS / SIPA
Lire aussi : Sartoria Fusco : la relève des maîtres tailleurs de Naples
1904 : le bilan accablant des rénovations
La seconde partie du livre, rédigée vingt ans après, constitue un rapport sans concession sur les rénovations menées à Naples. Le Corso Umberto I, grand boulevard percé à travers les vieux quartiers, n’a fait que repousser les pauvres vers des ruelles encore plus surpeuplées, aggravant insécurité et promiscuité. Les camorristes et les voleurs y agissent en plein jour. Certaines familles, faute de logement, ont trouvé refuge dans des grottes — des grottes friables qui se sont parfois effondrées sur leurs occupants.
Les « maisons du peuple » construites par les pouvoirs publics ou des investisseurs pour loger les plus démunis se révèlent elles aussi un échec : leurs loyers, fixés trop haut, restent inaccessibles aux populations visées. Pire, leur construction a parfois nécessité la démolition des vieux immeubles dans lesquels ces mêmes populations vivaient. Quant au rione della bellezza, le « quartier de la beauté », aménagé dans le secteur de Santa Lucia, Serao l’attaque vigoureusement : un jardin et un portique à la pompéienne ne changent rien à la condition des Napolitains.
Les propositions de Serao : assainissement, éducation, investissement
Face à cet échec, Serao avance deux axes de réforme. Le premier est une vraie politique d’assainissement. Plutôt que de percer des avenues et d’ériger des monuments, il faut rendre habitables les bassi — ces rez-de-chaussée insalubres où s’entassent les familles —, généraliser l’accès à l’eau potable et surtout construire des écoles en nombre. Pour Serao, la pauvreté se combat par l’éducation. Il ne s’agit pas d’éventrer Naples, mais de la refaire de l’intérieur.
Le second axe est économique est d’attirer les capitaux du nord de l’Italie, d’Europe et des Amériques afin de créer des entreprises et de l’emploi. Serao a compris que la richesse passe par l’investissement dans des entreprises, et que Naples, dépourvue de capitaux propres, doit les séduire. Pour cela, elle doit être sécurisée et assainie — les investisseurs devant être protégés des rackets et des taxes illégitimes. Elle critique sévèrement les capitalistes qui limitent leur engagement à de simples œuvres caritatives ou à la construction de villas, et appelle à un capitalisme productif, tourné vers le travail et la création de valeur.

Auteur de lettres avec une cliente, Naples, Italie. L’annonce précise que cet homme peut également proposer ses services en français. Date : fin du XIXe siècle (photo restaurée) – Crédit : Mary Evans Picture Library/Pump Park Photography / MARY EVANS / SIPA
Sa formule sur l’usage de l’argent public est éloquente : pour attirer les investisseurs d’Europe et des Amériques, il faut dépenser l’argent public « sagement, avec douceur, mais avec constance » — non pas pour construire des palais, mais des chambres pour le peuple. Une vision résolument capitaliste du développement, remarquablement en avance sur son temps, et à rebours des grands travaux d’embellissement alors privilégiés par l’État et la municipalité napolitaine.
Matilde Serao : portrait d’une pionnière

À vingt-six ans, elle part à Rome pour travailler dans la presse. En 1883, elle publie Fantasia, un roman à succès pour lequel elle est vigoureusement attaquée par le journaliste Edoardo Scarfoglio, qu’elle épousera par la suite. Ensemble, ils fondent le quotidien Corriere di Roma. C’est durant cette période romaine, particulièrement féconde, qu’elle écrit Le ventre de Naples, en 1884.
Confronté à des difficultés financières, le couple s’installe à Naples et fusionne le Corriere di Roma avec le Corriere del Mattino pour créer Il Corriere di Napoli, qui accueille des plumes comme Gabriele D’Annunzio, Giosuè Carducci ou Salvatore Di Giacomo. Ils fondent ensuite Il Mattino, nouveau quotidien napolitain, toujours en activité aujourd’hui. Mais accusée avec son mari — dont elle s’est séparée entretemps — d’avoir eu recours à la corruption, elle est exclue du journal. En 1903, elle cofonde avec un amant Il Giorno, qu’elle dirigera jusqu’à sa mort. C’était la première fois en Italie qu’une femme fondait un journal. Matilde Serao s’éteint en juillet 1927 à Naples, d’une crise cardiaque, alors qu’elle travaillait à son bureau. Elle est considérée comme l’une des figures littéraires les plus marquantes de l’Italie du début du XXe siècle, et une pionnière du journalisme féminin.
Écouter aussi : Podcast – Luigi Vanvitelli, architecte de Naples










