<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’empire arabe: la grandeur fantasmée

30 septembre 2016

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Cette arche du palais des souverains sassanides est tout ce qui reste de leur ancienne capitale,Ctésiphon, située à 30 km au sud de l’actuelle Bagdad. La conquête arabe est passée par là. Photo: Conflits
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L’empire arabe: la grandeur fantasmée

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Un siècle après la mort de Mohamed en 632, les Arabes ont conquis la moitié du bassin méditerranéen aux dépens de l’Empire byzantin, abattu la Perse sassanide et poussé jusqu’à l’Indus et aux rives de la Caspienne. Comment expliquer un tel succès et aussi la décadence qui a suivi?

 

Les positions acquises par l’Islam [simple_tooltip content=’L’islam en tant que religion ne prend pas de majuscule, mais les historiens désignent par «Islam» la civilisation construite autour du Coran, incluant les aspects juridiques, culturels ou sociaux découlant de la religion (l’équivalent de la Chrétienté).’](1)[/simple_tooltip] dans ce premier siècle ne seront quasiment pas remises en cause jusqu’à nos jours, et l’empire des califes apparaît pendant au moins cinq siècles comme une puissance géopolitique dans tous les sens du terme (diplomatique, militaire, économique, culturel), bien au-dessus des royaumes européens affaiblis par la fragmentation de la féodalité.

Une conquête foudroyante?

Même si certains hésitent à parler de djihad, c’est la religion nouvelle, l’islam, qui fournit aux conquérants deux ingrédients essentiels. Premièrement, un facteur d’unité pour une société arabe jusque-là très éclatée géographiquement, socialement (division en clans familiaux) et surtout religieusement: rappelons qu’en 622, Mohamed et ses partisans durent fuir La Mecque, alors dominée par des polythéistes qui menaçaient de les éliminer [simple_tooltip content=’C’est l’Hégire («exil») vers Yathrib (future Médine), point de départ du calendrier musulman.’](2)[/simple_tooltip]; deuxièmement, le «moteur» de la conquête car la volonté de propager la «vraie foi» a porté ces conquérants bien au-delà du rayon d’action habituel des tribus bédouines ou des marchands mecquois ou yéménites. Revenu en vainqueur à La Mecque en 630, Mohamed unifie sous son commandement la partie sud et ouest de la péninsule arabique, mais ne semble pas s’être heurté aux empires proches – la victoire de Tabouk sur les Byzantins, en 630, relève probablement de la légende dorée du Prophète. Son successeur, Abou Bakr (632-634), achève l’unification de l’Arabie et c’est Omar (634644) qui réalise l’avancée décisive en occupant la Syrie et l’Égypte, provinces riches et peuplées de l’Empire byzantin, et en détruisant l’Empire sassanide, mettant ainsi la main sur la Mésopotamie et l’Ouest de la Perse. Les musulmans accèdent alors à leur troisième lieu saint, Jérusalem [simple_tooltip content=’C’est vers Jérusalem que Mohamed se tournait à l’origine pour prier, avant de choisir La Mecque durant son exil à Médine’](3)[/simple_tooltip], prise en 637 après leur victoire sur le Yarmouk (636). Sous Othman (644-656), le pouvoir musulman s’étend sur l’Iran et jusqu’en Tripolitaine, et les Arabes prennent l’avantage sur mer à la «bataille des mâts» (655).

Un séisme géopolitique

Mesurons bien le séisme géopolitique: la domination romaine sur l’Orient remonte avant l’ère chrétienne; quant aux Sassanides, ils régnaient sur la Perse et l’Asie occidentale depuis plus de 4 siècles. Il y a là un bouleversement comparable à l’effondrement des empires européens à la fin de la Première Guerre mondiale. La conquête musulmane a d’ailleurs été grandement facilitée par la guerre que se sont livrée Byzantins et Sassanides de 603 à 628, précisément pour le contrôle du Proche-Orient. Les Byzantins, fortement malmenés au début du conflit, sont finalement vainqueurs, mais épuisés humainement et financièrement, par ailleurs accaparés par d’autres menaces au nord (Bulgares, Avars); leurs alliés arabes christianisés, les Ghassanides, qui contrôlaient les frontières syriennes tant avec la Perse qu’avec l’Arabie des Bédouins, feront défection au Yarmouk en raison d’un conflit religieux mais aussi à cause du retard des Byzantins à payer les arriérés de soldes. L’Empire sassanide, quant à lui, connaît des troubles intérieurs et une succession de dix monarques en moins de 5 ans (628-632). La région est de plus ravagée par une épidémie de peste qui ne semble pas toucher l’Arabie. La prise de Ctésiphon (637), capitale sassanide, et l’écrasement de l’armée perse à Nehavend (642) apparaissent comme l’issue logique de cette crise fatale. La première fitna [simple_tooltip content=’En arabe, fitna(épreuve, séduction, sédition) désigne la rupture de l’unité des musulmans à propos de la succession du Prophète (le mot calife, désignant le chef de la communauté, signifie «successeur»). Elle conduit principalement à l’opposition entre sunnites et chiites’](4)[/simple_tooltip], consécutive à l’assassinat d’Omar et au califat d’Ali (656-661), ralentit les conquêtes. Elles reprennent sous Muawiya – qui abolit l’élection au califat, devenu héréditaire – puis sous son fils Yazid après sa victoire à Kerbala en 680 : le Maghreb est conquis fin VIIe-début VIIIe siècle, les Arabes poussent jusqu’en Espagne à l’ouest et jusqu’à l’Indus et à l’Asie centrale à l’est. L’expansion semble alors s’épuiser : malgré une implantation en Septimanie, les expéditions au nord des Pyrénées se soldent plutôt par des échecs, comme à Poitiers (732) et, en Asie centrale, les armées califales ne dépasseront pas le lieu de leur victoire sur les Chinois à Talas (751). Sous les Abbassides (750-1258), l’expansion armée reprendra localement, mais plutôt à l’initiative des chefs régionaux que du pouvoir central (en Sicile et Italie du Sud, par exemple, ou dans le Sud de la France) et ses effets seront moins durables. Si la chronologie donne le sentiment d’une conquête foudroyante, dans le détail elle n’est pas si rapide, notamment quand il s’agit de prendre des villes, les premières armées arabes étant très démunies en poliorcétique: le siège de Jérusalem (qui est une petite cité) dure six mois (636-637) et celui de Césarée, ville portuaire, trois ans! Par deux fois, les Arabes échouent à prendre Constantinople, après des sièges de 4 ans (674-678) et de 13 mois (717-718), leur domination sur mer étant anéantie grâce à l’usage du feu grégeois par les Byzantins. La conquête du Maghreb nécessite trois à quatre décennies. Et cette conquête ne signifie pas arabisation immédiate.

Le mythe de l' »Empire Arabe« 

«Empire arabe» est en effet une synecdoque avant d’être une réalité historique. Les conquérants du VIIe siècle sont bien partis de la péninsule arabique et de ses confins, mais il s’agissait de troupes limitées de guerriers – quelques dizaines de milliers. C’est une évidence démographique qu’ils ne pouvaient être majoritaires dans l’empire et même se diluaient à mesure que le territoire s’étendait. Très vite, les rangs des conquérants (dont beaucoup retournent dans leur patrie d’origine avec leur butin) se renforcèrent de combattants locaux, convertis ou non: Berbères passant en Espagne, Wisigoths participant aux raids en Gaule, Perses ou Afghans alignés en Asie… L’arabisation démographique avait commencé avant la conquête dans les régions limitrophes de l’Arabie («croissant fertile») et se poursuivra sous cette forme d’émigration et/ou de création de circuits marchands en direction de l’Afrique subsaharienne ou l’Asie du Sud-Est jusqu’à l’époque moderne. Dans les régions plus éloignées du cœur de l’empire, l’émigration de populations arabes se fait tardivement – au Maghreb elle ne débute vraiment qu’au IXe siècle – et se concrétise par la création de noyaux urbains nouveaux, autour d’une mosquée et d’une «medina» (un centre-ville) souvent issue d’un camp militaire et fortifiée, à partir desquels les cadres venus d’Arabie (commerçants, militaires, juges, religieux…) dominent et gouvernent les campagnes environnantes. L’islam gagne ainsi les élites urbaines avant de concerner les masses rurales. Ce phénomène ne concerne toutefois pas toutes les régions de l’empire également, et se heurte bien souvent à une résistance qui ne s’achève pas forcément avec la conversion (Berbères, Kurdes). L’arabisation culturelle a néanmoins continué, passant à la fois par l’administration (l’arabe devient langue officielle de l’empire sous les premiers Abbassides), les échanges commerciaux entre villes et campagnes et bien sûr par la religion, puisque l’arabe est la seule langue licite pour accéder au Coran. On désigne ainsi comme «arabes» à la fois des familles effectivement émigrées d’Arabie et installées dans l’empire, et des familles africaines, européennes, perses ou autres qui ont appris la langue arabe, fini par «arabiser» leur nom, sans nécessairement se convertir à l’islam (ainsi les mozarabes d’Espagne, qui restent chrétiens). Du reste, cette arabisation pouvait demeurer superficielle: en Perse, même si l’arabe est bien langue officielle dès le début du IXe siècle, la langue et la tradition littéraire persanes se maintiennent, qui faciliteront le détachement ultérieur face à l’Empire ottoman.

L’expansion de l’Empire Arabe. Carte: Conflits

Un « Empire » rapidement éclaté

L’Empire «arabe» n’était donc pas plus arabe que l’Empire romain n’était «italien» – et sans doute même moins, le ratio démographique étant encore plus déséquilibré. C’est d’ailleurs une condition de sa survie, les empires les plus durables étant souvent les plus syncrétiques et non les plus autoritaires. Au demeurant, les Arabes perdirent progressivement la direction de l’empire au profit de populations converties: Syriens ou Phéniciens, Perses, Afghans ou même Turcs, parents des Mongols d’abord employés comme mercenaires. La dynastie omeyyade est chassée du pouvoir en 750 par une révolte de ces «régionaux» de l’empire. Les califes abbassides, issus du clan Banu Hashim des Quraychites, sont toujours de la famille du Prophète (en l’occurrence d’un oncle), mais choisissent de créer une nouvelle capitale à Bagdad dès 762, témoignant d’un glissement du centre de gravité de l’empire. Après Haroun al Rachid (quasicontemporain de Charlemagne), leur autorité sur l’empire est surtout symbolique, le pouvoir étant exercé par des sultans – certains chefs régionaux revendiquent d’ailleurs le califat, comme les Omeyyades à Cordoue ou les Fatimides en Égypte. Le terme d’empire est donc bien usurpé, car les potentats locaux prennent leur autonomie à l’égard de Bagdad: dynastie omeyyade en Espagne, supplantée par des courants intégristes venus du Maghreb (Almoravides au XIe siècle, Almohades au
XIIe), Fatimides (d’origine berbère) en Égypte, Ghaznévides dans l’Est… Les Abbassides eux-mêmes ne se maintiennent au-delà du Xe siècle que sous l’étroite surveillance de dynasties militaires: les Bouyides, venus de Perse, contrôlent Bagdad de 945 à 1055, avant d’être remplacés par les Seldjoukides, Turcs qui réaliseront la conquête de l’Anatolie et déclencheront le grand ébranlement des Croisades [simple_tooltip content=’Après la perte de l’Anatolie, l’empereur byzantin s’adressa au pape et aux souverains occidentaux pour obtenir des soldats. Il n’avait pas envisagé l’arrivée de véritables armées ou d’une foule de pèlerins venus reprendre le tombeau du Christ à la suite de l’appel lancé par Urbain II à Clermont-Ferrand, en 1095.’](5)[/simple_tooltip]. Pendant les Croisades, c’est la dynastie ayyoubide, d’origine kurde et maîtresse de l’Égypte depuis Saladin, qui reprend la majeure partie de l’héritage géographique de l’empire omeyyade (de la Mésopotamie au Yémen, de la vallée du Nil à la Tunisie), mais elle succombe au milieu du XIIIe siècle face à une révolte des Mamelouks, ces mercenaires de statut servile recrutés à l’origine par razzias dans les pays non musulmans (Sud-Est de l’Europe, Turkestan, Caucase…). Quand les Mongols déferlent sur le Moyen-Orient, prennent Bagdad et tuent le dernier calife abbasside (1258), les Mamelouks sont les seuls à résister, leur infligeant même une défaite décisive à Aïn Djalout, en Palestine (1260).

Conquête et conversion: deux réalités différentes

Serait-il alors plus juste de parler d’«Empire musulman»? Là aussi, la réponse doit être nuancée. Les premiers conquérants n’exigent en général pas la conversion des populations, non pas par «tolérance» au sens où l’entend l’Occident post-moderne, mais par intérêt: les «gens du Livre» (chrétiens et juifs) devaient acquitter un impôt spécial lié à leur statut de dhimmi (protégés). Cela facilita sans doute le ralliement aux nouveaux maîtres des populations chrétiennes d’Orient et d’Afrique du Nord, qui adhéraient majoritairement aux doctrines monophysites ou nestoriennes avant qu’elles soient reconnues hérétiques au Ve siècle, et donc réprimées par l’Empire byzantin. L’islam, qui fut d’ailleurs lui aussi ressenti au départ comme une hérésie chrétienne compte tenu de la place qu’y tient Jésus, plus grand prophète après Mohamed, représentait ainsi une forme de libération. Cette liberté relative connut néanmoins des exceptions, avec des périodes de persécution (sous le calife Al Akim au début du XIe siècle) ou d’interdiction des autres religions (sous les Almohades en Espagne). En outre, elle ne faisait pas des chrétiens et des juifs les égaux des musulmans, ni socialement (car il existait une forme de ségrégation) ni religieusement. L’islam a en effet une «vision de l’histoire» à la fois réactionnaire et progressiste: le message reçu par Mohammed est la révélation ultime, mais en même temps le retour au message des origines, dévoyé par les juifs puis par les chrétiens – c’est pour cela que les musulmans se rattachent eux aussi à Abraham (Ibrahim), le «père des croyants» et premier musulman, autant que premier juif. L’islam se présente ainsi comme une version épurée et «supérieure» du message divin. Il combine donc les deux aspects des révélations antérieures: religion d’un peuple élu, les Arabes, comme le judaïsme, il se veut universel comme le christianisme. D’ailleurs, s’il n’y a pas de pression pour la conversion des populations, elle est définitive et le musulman qui change de religion est condamné à mort – c’est encore le cas aujourd’hui dans les pays appliquant rigoureusement la charia.

Le siècle chiite de l’islam

Il reste que l’Empire abbasside était profondément marqué par la scission entre sunnites et chiites, complexifiée et ramifiée dès les premiers siècles (les chiites, issus des partisans d’Ali, se divisent en plusieurs branches, dont les duodécimains et les ismaéliens…). De nombreuses dynasties régionales sont chiites (les Fatimides, par exemple), comme le sont les Bouyides qui imposent leur autorité à Bagdad au Xe siècle. La période des IXe-Xe siècles voit d’ailleurs se structurer les grandes «écoles» de l’islam, à travers la fixation des textes religieux, que ce soit la version définitive du Coran (qui, contrairement à la tradition, n’est pas imposée unilatéralement par le calife Othman en 647) ou la biographie et les paroles (hadith) de Mohamed. Cette période, qui constitue l’âge d’or de la civilisation islamique, est aussi le «siècle chiite de l’islam» selon Louis Massignon, même si le califat demeure officiellement sunnite. L’exégèse entreprise sur les sources de l’islam par les chiites n’est pas anodine: il s’agit bien sûr de mettre en évidence leur manipulation par les sunnites, qui ont dépossédé les héritiers considérés comme légitimes du califat (Ali et ses descendants). Mais elle fonde une méthodologie et ose une confrontation avec la philosophie antique, en particulier Aristote, qui amorce le débat entre science et religion, raison et
foi. Ses échos se feront sentir jusqu’au XIIe siècle et arriveront en Occident par le biais des Croisades, des échanges commerciaux renaissants et surtout par des sortes de synapses intellectuelles (en Sicile et en Italie du Sud, sous Roger II ou Frédéric de Hohenstaufen; en Espagne, et notamment à Cordoue, lieu de naissance d’Averroès) où coexistent et travaillent ensemble savants juifs, chrétiens et musulmans. Ces échanges contribueront à la renaissance intellectuelle de l’Occident, qui n’attend pas la Renaissance «officielle» mais commence dès le milieu du Moyen Âge. Dans le même temps, l’islam tourne le dos à la voie rationaliste ouverte par ses maîtres (al-Farabi, Avicenne, Averroès): par crainte des conséquences (remise en cause de l’autorité, contestation religieuse…), les autorités verrouillent les recherches sur les textes anciens, et limitent la diffusion de l’écrit, aussi bien en Europe (Averroès est condamné et banni par les Almohades à la fin du XIIe siècle, ses livres ne seront redécouverts dans le monde musulman qu’au XIXe siècle) qu’en Orient, où l’arrivée des Seldjoukides marque le retour à un sunnisme littéral. Même sous les Ottomans, l’imprimerie restera interdite jusqu’au XVIIIe siècle et la diffusion du Coran strictement limitée. On comprend que l’âge d’or de l’Islam alimente depuis des siècles une incoercible nostalgie de la puissance chez les peuples arabes, encore plus lorsqu’ils furent confrontés à la supériorité technique et à la domination politique de l’Occident.

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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