<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les Antilles françaises : l’atout géostratégique que la France refuse d’assumer

26 janvier 2026

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Les Antilles françaises : l’atout géostratégique que la France refuse d’assumer

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Au cœur des Caraïbes, les Antilles françaises pourraient être l’un des plus grands atouts géostratégiques de la France. Pourtant, faute de vision politique, elles restent traitées comme des territoires intérieurs à l’écart. Dépendance économique, vie chère, insécurité croissante, l’immense potentiel de ces territoires demeure inexploité.

Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 

Dans la mer des Caraïbes, au croisement des routes maritimes reliant l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, les Antilles françaises occupent une position exceptionnelle. Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin et Saint-Barthélemy constituent une porte d’entrée vers un espace économique de plus de quarante États et territoires, dans une région où transitent des flux maritimes essentiels, des câbles sous-marins et des routes aériennes de plus en plus fréquentées. Elles bénéficient également d’environ 126 000 km² de zone économique exclusive.

Cette présence devrait être un levier de puissance dans l’hémisphère américain. Elle pourrait permettre à la France d’exercer une influence réelle dans les Caraïbes, de projeter sa diplomatie en Amérique en multipliant les grands partenariats régionaux. Pourtant, ce potentiel n’a jamais été structuré en stratégie nationale. Depuis la départementalisation des Antilles en 1946, Paris traite ces territoires sous un prisme globalement intérieur : garantir l’égalité formelle, maintenir l’ordre, financer les services publics. Rien qui ressemble à une doctrine de puissance ou à une vision géoéconomique.

Le rapport Egéa / Monlouis-Félicité remis à Emmanuel Macron en 2024 résume ce paradoxe : les Outre-mer sont administrés comme des territoires intérieurs en rattrapage et son minées par une sorte de modèle postcolonial de rente. Autrement dit, l’État gère, ou plutôt essaye de gérer, mais ne projette jamais.

Pourtant, la position des Antilles aurait pu ouvrir trois voies majeures. D’abord, la voie maritime : routes commerciales transatlantiques, surveillance des trafics, projection navale, développement d’une économie bleue (pêche durable, aquaculture, énergies marines, recherche océanique). Ensuite, la voie économique : un hub pour le commerce nord-sud, une plateforme logistique et aérienne entre l’Europe et les Amériques, une place touristique d’envergure caribéenne et nord-américaine. Enfin, la voie culturelle et diplomatique : un espace francophone unique dans une région majoritairement anglophone et hispanophone, capable de porter un message français dans les organisations caribéennes.

Aucune de ces directions n’a été sérieusement investie. La France n’a pas fait des Antilles un pont vers les Amériques, mais une extension administrative de son territoire hexagonal. Et ce choix structure encore aujourd’hui une grande partie des difficultés économiques et sociales du territoire.

Une économie verrouillée, dépendante et structurellement sous-productive

L’économie des Antilles françaises repose sur trois piliers fragiles : un poids écrasant des importations, un marché contrôlé par quelques acteurs privés et une intervention publique massive, mais essentiellement tournée vers la dépense sociale plutôt que l’investissement. Ce modèle entretient la vie chère, la dépendance et la stagnation.

La vie chère en est un symptôme central. En 2022, les prix étaient supérieurs de 16 % en Guadeloupe et 14 % en Martinique par rapport à la métropole (Insee, septembre 2023). Pour l’alimentation, l’écart est encore plus marqué : +42 % en Guadeloupe, +40 % en Martinique. Et entre janvier 2023 et mars 2025, les prix ont encore augmenté plus vite outre-mer qu’en métropole : +6,1 % en Guadeloupe, contre +5 % dans l’Hexagone¹.

Cette surinflation structurelle s’explique en grande partie par la concentration des marchés. L’Autorité de la concurrence souligne que quelques groupes contrôlent l’essentiel de l’importation, du stockage et de la distribution de biens courants (Autorité de la concurrence, 2023). Le Monde rappelait en 2024 que le groupe GBH représente jusqu’à 45 % de la consommation courante à La Réunion, situation comparable à celle observée aux Antilles². Une telle concentration limite la concurrence et empêche la recherche de productivité qui permettrait de faire baisser les coûts.

Face à cette situation, l’État déploie un soutien financier colossal : 27,3 milliards d’euros en 2021, dont 21 milliards de crédits exécutés et 6,381 milliards de dépenses fiscales (Cour des comptes, juin 2022). Mais cet effort n’améliore pas la compétitivité : entre 2018 et 2022, les investissements publics ont chuté de 36 %, tandis que les dépenses de personnel ont augmenté de 9 % et celles de fonctionnement d’environ 20 % (Cour des comptes, 2022). La dépense publique entretient donc davantage qu’elle ne construit.

Les rapports parlementaires dénoncent ce modèle depuis longtemps. Le Sénat écrivait en 2015 qu’il fallait « revoir un logiciel de pensée qui consiste à acheter la paix sociale outre-mer³ ». En 2023, Jean-François Carenco, alors ministre des Outre-mer (2022-2023), déclarait devant les élus « notre logiciel a trop longtemps été centré sur l’État et la dépense publique, pour compenser les handicaps naturels, permettre un rattrapage et parfois acheter la paix sociale ». Les politiques publiques ont privilégié l’apaisement social, au détriment du développement.

Le secteur agricole est l’une des illustrations les plus frappantes de cette impasse. Les subventions du POSEI (Programme d’options spécifiques à l’éloignement et l’insularité, 600 millions d’euros en 2021), se concentrent sur les filières banane et canne-sucre-rhum, qui captent 63 % des aides (Cour des comptes, 2023). Pourtant, la production décline. En 2020, les aides à la banane (127 M€) dépassaient même la valeur de la production (114 M€), soit 112 %. Entre 2015 et 2020, chaque tonne de sucre produite dans les Antilles a coûté en moyenne 825 € au contribuable, alors même que le cours mondial se situait dans une fourchette de 200 à 500 €. C’est l’exemple typique d’un modèle où l’argent public porte à bout de bras des filières non compétitives et finit par bloquer toute diversification.

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Enfin, le principe de « continuité territoriale », censée compenser l’éloignement, n’existe quasiment pas pour les Antilles. Un aller-retour Paris–Fort-de-France ou Paris–Pointe-à-Pitre coûte entre 400 et 700 euros, dont une part importante est constituée de taxes et redevances. En moyenne, seule une partie du prix (autour de 55 à 65 %) correspond réellement à la prestation fournie par la compagnie aérienne : carburant, maintenance, équipage, amortissement de l’avion. Le reste se compose quasi intégralement de taxes et redevances : taxe de solidarité, taxe de l’aviation civile, redevances de sûreté, redevances aéroportuaires, contribution à la navigation aérienne. Au total, ces prélèvements représentent fréquemment entre 80 et 120 euros par billet, parfois davantage en haute saison. Leur poids est d’autant plus significatif que les lignes vers l’outre-mer sont quasi dépourvues de concurrence structurelle, ce qui limite la pression à la baisse sur le prix final. En 2023, un rapport sénatorial rappelait que la continuité territoriale ultramarine est moins financée que celle de la Corse, malgré une distance plus de dix fois supérieure.

Deux plaies : l’octroi de mer et la TVA réduite

« L’État stratège » maintient aussi une fiscalité qui fragilise la production locale (pensant la protéger) avec l’octroi de mer et la TVA réduite.
Hérité du XVIIᵉ siècle, l’octroi de mer était à l’origine une taxe portuaire destinée à financer l’administration coloniale. Au fil du temps, cette taxe locale, conçue pour prélever une part de la valeur des marchandises débarquées, s’est institutionnalisée sans jamais être complètement réformée. Aujourd’hui encore, son architecture repose sur le même principe : taxer les importations pour alimenter les budgets des collectivités locales et, théoriquement, protéger la production locale.

L’octroi de mer repose sur deux volets principaux : l’octroi externe, appliqué aux produits importés, et l’octroi interne, appliqué à une partie de la production locale pour éviter toute distorsion de concurrence. En pratique, c’est l’octroi externe qui représente l’immense majorité des recettes.

L’impôt s’applique à une vaste gamme de produits : biens de consommation courante, matériaux de construction, produits manufacturés, véhicules, équipements ménagers, produits alimentaires importés… mais selon des taux très variables, fixés par délibération locale. Les collectivités peuvent moduler ces taux pour protéger certaines filières ou alléger le coût de produits considérés comme essentiels. Il existe donc des exceptions et des exonérations, mais elles obéissent davantage à des logiques politiques ou sectorielles qu’à une stratégie économique cohérente.

Mais il se heurte à la réalité actuelle des économies antillaises : des territoires où 80 à 90 % des biens de consommation sont importés, où la production locale demeure insuffisante pour rivaliser avec les flux internationaux, et où la concurrence est limitée par la petite structure du marché. Dans ce contexte, l’octroi de mer renchérit mécaniquement les prix à la consommation.

“L’octroi de mer renchérit mécaniquement les prix de la consommation”

Mais alors, pourquoi ne le supprime-t-on pas ? Parce que l’octroi de mer constitue la principale ressource des collectivités territoriales. En 2022, il représentait 1,64 milliard d’euros. Cela correspond en moyenne à 32 % des recettes des communes, voire 45 % pour les plus petites d’entre elles. De cette manière, il participe au clientélisme politique, cet argent étant utilisé par les collectivités locales pour financer les emplois municipaux et les aides aux associations. Raison pour laquelle personne ne souhaite le supprimer. Entre 2014 et 2022, les recettes de l’octroi de mer ont connu une hausse moyenne de 4,6 % par an (Cour des comptes, 2024), ce qui démontre un renforcement de son importance pour les budgets locaux, malgré les critiques. Dans un rapport cinglant, la Cour des comptes en critique l’opacité et appelle à une réforme profonde (Cour des comptes, 2024).

S’ajoutent à cela les effets négatifs de la TVA réduite. La TVA réduite outre-mer, souvent présentée comme un moyen de soutenir le pouvoir d’achat, repose sur un régime fiscal spécifique qui concerne presque tous les biens et services consommés dans les Antilles, mais selon des modalités sensiblement différentes de celles appliquées en métropole. Le taux normal y est fixé à 8,5 % (contre 20 % dans l’Hexagone) et le taux réduit à 2,1 %, ce qui concerne notamment la presse, certains produits alimentaires, les médicaments remboursables ou encore des biens culturels. Sur le papier, ce dispositif vise à compenser le surcoût lié à l’éloignement et à alléger la facture des ménages. Dans les faits, il s’applique à la plupart des produits importés, y compris ceux de grande consommation, ce qui contribue paradoxalement à renforcer l’attrait économique des importations.

Les grands groupes de distribution, qui dominent l’importation et la revente, bénéficient pleinement de ce mécanisme : ils achètent en masse sur les marchés mondiaux, appliquent une TVA faible et dégagent des marges importantes dans un environnement où la concurrence est limitée. À l’inverse, les producteurs locaux (qui doivent assumer des coûts élevés de main-d’œuvre, d’énergie, de logistique et de stockage) ne tirent aucun avantage réel de cette fiscalité atténuée, qui ne suffit pas à compenser leurs handicaps structurels.

Il existe des exceptions, notamment pour certaines productions locales ou certains biens considérés comme essentiels, qui peuvent bénéficier d’exonérations partielles ou totales. Mais ces dérogations restent ponctuelles et ne modifient pas l’équilibre général du système : elles ne suffisent ni à stimuler des filières locales sous-capitalisées, ni à réduire la mainmise des importateurs sur le marché.
Les Antilles sont ainsi enfermées dans un modèle économique non viable : dépendance extrême aux importations, faible production locale, investissements insuffisants, concentration des marchés et dépenses publiques massives sans retour sur investissement. Ce modèle inhibe toute dynamique de croissance durable.

Insécurité croissante, économie souterraine et fragilisation du tissu social

L’impasse économique nourrit une instabilité sociale profonde. Le chômage structurel, particulièrement chez les jeunes, alimente une économie souterraine florissante. Le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA) décrit les ménages ultramarins comme « pris dans un effet ciseau » où la vie chère amplifie la pauvreté malgré les aides sociales.

À cela s’ajoute une explosion de l’insécurité. Les Antilles sont devenues un maillon essentiel du trafic de cocaïne en provenance du Venezuela et de la Colombie. Les saisies se multiplient sur les embarcations autour des Antilles et à l’aéroport Aimé-Césaire (Fort-de-France, Martinique). Les cartels, notamment vénézuéliens, appuyés par des gangs locaux, renforcent leur présence, ce qui entraîne une hausse spectaculaire des homicides et des violences armées. Sur l’année 2024, 33 personnes ont été tuées en Guadeloupe et 24 en Martinique, où 17 crimes ont été commis par arme à feu.

L’insécurité affecte directement l’économie touristique, ces événements ne peuvent que fragiliser l’image des territoires antillais à l’international.

Enfin, les tensions sociales alimentent elles aussi l’insécurité. L’économie de plantation, les inégalités foncières et les relations souvent conflictuelles entre les élites économiques et une partie de la population nourrissent un climat de défiance mutuelle. Ce terrain fertile pour la contestation sociale explique la fréquence des manifestations et heurts avec la gendarmerie : 1959, 1967, 1974, 2009, 2021–2022, 2024–2025. Mais à chaque fois, l’État a privilégié les solutions sociales immédiates au détriment des réformes structurelles de long terme.
Rompre avec la logique de rente : une stratégie pour les Antilles et pour la France

Le Piton de la Fournaise (La Réunion). Des paysages lunaires. © SIPA

Rompre avec la logique de rente

L’avenir des Antilles dépend d’une rupture profonde avec la logique de rente. Tant que la France continuera de compenser plutôt que de se projeter, les territoires resteront enfermés dans une dynamique de dépendance qui empêche l’émergence d’un modèle économique autonome. Rompre avec ce paradigme implique d’agir simultanément sur trois niveaux : la fiscalité, l’investissement et la projection géostratégique.

La fiscalité constitue le premier levier. Il ne s’agit pas de supprimer brutalement l’octroi de mer, qui représente la principale ressource budgétaire des communes ultramarines, mais de le réformer pour qu’il cesse de décourager la production locale et d’entretenir le clientélisme politique. Aujourd’hui, cet impôt renchérit le coût des importations sans offrir de protection efficace aux filières locales, faute de stratégie industrielle cohérente. Parallèlement, une baisse ciblée des taxes sur les billets d’avion renforcerait la continuité territoriale et dynamiserait le tourisme.

Le deuxième levier est l’investissement. La France investit massivement dans les Outre-mer, mais ces dépenses sont absorbées par les dépenses courantes. Il est indispensable de rediriger ces flux vers les infrastructures portuaires et énergétiques, la recherche maritime, les industries légères, la modernisation agricole et la formation professionnelle. Sans transformation structurelle, aucune dynamique de croissance ne peut émerger.

Enfin, la France doit assumer une ambition géostratégique claire dans les Caraïbes. Les Antilles doivent être pensées comme un pivot de la présence française dans les Amériques. Cela implique de renforcer la coopération régionale, de s’engager pleinement dans les organisations caribéennes, de développer des partenariats économiques et sécuritaires (lutte contre le trafic de drogue) et de positionner les territoires comme plateformes d’innovation et de diplomatie. Une telle stratégie donnerait aux Antilles un rôle actif et valorisant, tout en renforçant la présence française dans une région où les influences américaine, chinoise et latino-américaine se renforcent.

Les Antilles peuvent devenir un levier de puissance : un lieu où se déploie une diplomatie française ambitieuse, où s’expérimentent de nouveaux modèles de développement durable, où se renforce la coopération régionale. La question est simple : la France veut-elle faire de ces territoires un pilier de sa présence mondiale, ou se résigne-t-elle à les gérer comme des périphéries coûteuses et fragiles ? Les nations qui réussissent ne subissent pas leur géographie : elles la transforment en force. Les Antilles sont l’une de ces forces potentielles.

¹ HCFEA, avril 2025.

² Le Monde, 12 mars 2024.

³ Sénat, octobre 2015.

⁴ Vie Publique, mars 2023.

⁵ Contrepoints, 2022.

⁶ Sénat, juin 2023.

⁷ HCFEA, « Retour sur les familles face à la vie chère dans les Outre‑mer », 2025.

⁸ Le Monde, 13 juin 2025.

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À propos de l’auteur
Guy-Alexandre Le Roux

Guy-Alexandre Le Roux

Journaliste

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