<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les Champs catalauniques (20 juin 451). Le chant du cygne

31 mai 2022

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Les Champs catalauniques (20 juin 451). Le chant du cygne

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Les historiens situent traditionnellement la fin de l’Antiquité à la déposition en 476 de Romulus Augustule par Odoacre, officier romain d’origine germanique. Seul reste alors l’empereur romain  d’Orient, jusqu’au couronnement de Charlemagne en 800. Mais cet épisode, qui tient plus de la révolution de palais que de l’effondrement d’un empire dans le fracas des armes et le ravage des pillages et des incendies, résulte d’une crise d’une vingtaine d’années ouverte, paradoxalement, par la dernière victoire d’une armée impériale, sinon vraiment « romaine », dirigée par Aetius (v. 395-454). Ce dernier, significativement surnommé « le dernier des Romains », fut sénateur, trois fois consul, et exerça les charges de magister militium et de patrice des Romains durant deux décennies. Et si les Champs catalauniques marquaient la vraie fin de l’Antiquité ?

 Les Huns qui envahissent la Gaule au printemps 451 ne sont pas des inconnus pour les Romains. Venus des steppes asiatiques à la fin du ive siècle, ces pasteurs nomades, apparentés au même groupe que les Turco-Mongols dont l’expansion bouleversa la géopolitique médiévale, se sont taillés un vaste empire depuis le Caucase et la Volga jusqu’aux vallées du Danube et du Rhin. Malmenés par ces cavaliers émérites, de nombreux alliés germaniques des Romains ont cherché refuge à l’intérieur de l’empire, ce qui explique la poussée d’invasions au début du ve siècle : Wisigoths, Vandales, Burgondes… Les Wisigoths d’Alaric prennent même Rome en 410, ce que personne n’avait réussi depuis les Gaulois, huit cents ans auparavant !

Renversement d’alliances

Aetius les connaît mieux que quiconque, lui qui fut otage à la cour du roi Ruga entre 409 et 412, où il connut Attila. Il les employa comme mercenaires, notamment après avoir été nommé préfet du prétoire des Gaules en 426 par Galla Placidia, régente au nom de son fils Valentinien (né en 419). Pendant vingt-cinq ans, Aetius bataille pour limiter les appétits des envahisseurs : Francs et Burgondes au nord, Wisigoths et Vandales au sud. Il réussit même à mater les « Bagaudes », ce mélange de déserteurs et de révoltés, opérant principalement dans l’ouest. En 437, les Huns lui permettent d’écraser le royaume burgonde implanté sur le Rhin moyen[1].

À la mort de Ruga, en 433, ses deux neveux, Bleda et Attila, lui succèdent. Bleda semble d’abord avoir l’ascendant et multiplie les attaques contre la partie orientale de l’Empire romain, dirigeant notamment un raid spectaculaire dans les Balkans, entre 441 et 443. Ces succès rapportent aux Huns un énorme butin et persuadent l’empereur de porter à 6 000 livres d’or (soit près de 2 tonnes) le tribut qu’il leur verse. Au début de 445, Bleda meurt, sans doute assassiné par son frère, qui reste seul roi des Huns et poursuit la même stratégie. Mais la mort de Théodose II et de Galla Placidia en 450 donne le pouvoir à Valentinien, que son entourage persuade de ne plus verser le tribut à ces barbares de plus en plus arrogants.

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Au lieu de le punir, Attila se tourne vers l’ouest et la Gaule, où plusieurs prétendants souhaitent son aide pour prendre le pouvoir, ou le consolider. Son premier objectif est la région d’Orléans, où il compte sur l’aide des Alains, installés dans la région après leur soumission par Aetius. Connaissant ce dernier, il escompte qu’il ne s’opposera pas à son intervention, et espère même s’en faire un allié. Aetius, de son côté, ne croit pas qu’Attila viendra défier son pouvoir ; il est en Italie quand il apprend que les Huns ont traversé le Rhin et saccagé Metz, le 7 avril. Forcé de réagir, il n’a d’autre choix que de s’allier aux Wisigoths, qui dominent le sud-ouest de la Gaule. Le roi Théodoric lui donne sans doute rendez-vous à Orléans, point stratégique de franchissement de la Loire où ils peuvent espérer arrêter les envahisseurs.

Si les sources convergent pour évoquer l’immense armée des Huns, on sait que les auteurs antiques et médiévaux n’avaient pas la même notion que nous de l’exactitude historique. Les armées du temps devant vivre sur les pays traversés, il est douteux qu’Attila aligne plus de 30 ou 40 000 combattants, sûrement accompagnés d’innombrables suiveurs, qui peuvent expliquer l’impression de multitude ressentie par les témoins. Les Huns représentaient sans doute la moitié des combattants, le reste étant fourni par leurs alliés germaniques : Ostrogoths, Francs, Gépides… Une telle armée, dotée de nombreux chevaux, pouvait difficilement progresser sur un seul itinéraire ; elle avançait donc en plusieurs colonnes, renforçant le sentiment d’omniprésence et d’insécurité dans une vaste zone géographique.

Le « fléau de Dieu »

Le « fléau de Dieu », selon le surnom fréquemment associé à Attila[2], souhaitait probablement gagner Orléans au plus vite, pour consolider l’alliance douteuse des Alains, s’assurer du pillage d’un pôle urbain majeur, et ouvrir la porte vers les riches contrées de l’Aquitaine. C’est la raison principale qui explique qu’il ne se soit guère attardé à faire le siège de places bien défendues, comme Paris par exemple, d’autant que la ville n’était pas sur son axe principal de progression entre Metz et la Loire. En revanche, il fut sûrement satisfait de pouvoir faire de Troyes une base logistique grâce à l’évêque de la ville, saint Loup, qui obtint en échange que sa ville épiscopale soit épargnée. Ce qui expliquerait pourquoi, découvrant à Orléans qu’Aetius l’a devancé et mis la ville en défense, aidé des Alains ralliés au premier arrivé, Attila se replie sur près de 200 km jusqu’à Troyes, car il est assuré d’y trouver en suffisance de l’eau – la Seine –, des vivres, et le terrain dégagé des plaines champenoises (c’est le sens littéral de l’expression, très imprécise, de « Champs catalauniques ») qu’il connaît pour l’avoir déjà traversé[3]. Aetius, qui a commencé mollement la poursuite, sans doute pour attendre l’arrivée complète des Wisigoths, le talonne désormais et cherche la bataille.

Le 20 juin 451 – d’autres calculs proposent le 20 septembre –, l’armée d’Aetius quitte son campement et s’avance vers la crête de Montgueux, qui domine la plaine à l’ouest de Troyes. Thorismond, le fils du roi wisigoth Théodoric, en chasse un parti de cavaliers huns qui surveillaient les Romains et occupe cette crête avec des fantassins et des cavaliers ; compte tenu des bois et du dénivelé, Thorismond et ses hommes restent invisibles depuis la plaine – ce détail aura son importance dans l’issue de la bataille. Aetius déploie son armée en contrebas, en appuyant son aile droite sur la crête de Montgueux et son aile gauche sur une petite colline boisée, son centre placé à peu près au village actuel de Grange l’Évêque ; ainsi, il provoque suffisamment Attila pour le faire sortir de son camp, tout en se garantissant contre un débordement par une armée plus mobile que la sienne.

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Attila n’avait donc guère d’autre choix que de tenter une attaque de rupture au centre. C’est d’ailleurs là qu’il se tient avec ses Huns, laissant les ailes à ses alliés. La tactique des Huns consistait en une approche rapide (« charge ») durant laquelle les cavaliers faisaient pleuvoir une grêle de flèches sur les défenseurs – un guerrier entraîné, comme l’a prouvé récemment le Hongrois Lajos Kassai, pouvait tirer au galop jusqu’à six flèches ajustées en dix secondes, et la puissance des arcs composites permettait de transpercer le bois des boucliers, voire des mailles à courte distance. En arrivant au contact, le bloc des assaillants se divisait en deux, longeait le front ennemi en tirant à bout portant puis repartait vers l’arrière pour se réorganiser et se réapprovisionner, tandis qu’un nouveau bloc prenait la relève. Ce ballet mortel pouvait durer des heures, mais dès que le front défensif perdait sa cohésion à cause des pertes ou de la panique des défenseurs, les cavaliers les plus proches se jetaient dans la brèche et l’élargissaient à la lance ou à l’épée ; toute la ligne de résistance était alors compromise, et face à des cavaliers aussi rapides, la fuite se changeait inévitablement en carnage.

La bataille des Huns, par Wilhem von Kaulbach. Le romantisme allemand dans l’idéalisme complet.

Malheur aux vainqueurs

 Malgré le peu de détails de nos sources, le scénario en ce 20 juin dut ressembler à cela, en tout cas au centre – le combat sur les ailes opposait des troupes moins pourvues en archers montés, mais utilisant des armes de jet à plus courte portée : francisque, javelot et pilum, dards… Les Huns obtinrent d’ailleurs un premier succès en provoquant la déroute des Alains ; malgré son faible nombre, la défection de ce contingent pouvait couper en deux l’armée d’Aetius et conduire à l’encerclement de ses deux ailes. Par chance pour le Romain, le mur de boucliers restait compact à l’aile gauche, qu’il dirigeait en personne, comme à l’aile droite, animée par le roi des Wisigoths. Mais en allant et venant derrière ses soldats pour les exhorter à résister, Théodoric est tué. Le choc psychologique pourrait ébranler le front des Wisigoths. Est-ce à cet instant que le fils de Théodoric se lança dans la mêlée ? Les sources ne donnent aucune précision horaire et il est douteux que Thorismond ait vu son père tomber ; il n’avait pas non plus de raison de différer son intervention, une fois assuré que l’aile gauche ennemie était suffisamment engagée pour ne pouvoir faire face à son attaque. Quoi qu’il en soit, il lance son unité sur le flanc et l’arrière des Ostrogoths, en bénéficiant de l’effet de surprise et de l’élan communiqué par la descente depuis la crête qui les dissimulait. Il est certain que l’attaque de Thorismond sur l’aile gauche d’Attila constitue un tournant. Pour autant, le fait que la bataille, commencée en début d’après-midi, se prolonge jusqu’à la nuit – qui tombe tard en cette saison – prouve que l’armée d’Attila conserva sa cohésion et mena un combat de retardement efficace jusqu’aux chariots protégeant son camp de base, selon une pratique courante des peuples des steppes. Le camp d’Attila défendait un pont sur la Seine pour se réserver une voie de repli et Aetius renonça le lendemain à essayer de forcer cette fortification rudimentaire mais très dissuasive, d’autant que son armée s’était réduite de moitié, les Wisigoths retournant à Toulouse pour confirmer l’accession au trône de Thorismond – ce dernier, reconnu roi en 451, sera assassiné par son frère Théodoric deux ans plus tard.

Aucun des deux adversaires n’étant désireux, ni même en mesure, de tenter le sort une nouvelle fois, Attila put se retirer. Dès l’année suivante, il se tourne vers l’Italie du Nord, pillant notamment Milan, mais il renonce à marcher sur Rome, qu’il ne prendra jamais puisqu’il meurt en 453, à moins de 60 ans, à l’occasion de son nouveau mariage avec la princesse gothique Ildico. Les querelles de succession entre ses fils et ses anciens alliés aboutissent dès 454 à la dissolution de l’empire hunnique, ruiné par le Gépide Ardaric.

Cette issue ne sauva pas Aetius. Est-ce par jalousie pour un serviteur plus brillant que lui ? Ou parce qu’il tenait encore rigueur au « patrice des Romains » d’avoir servi son rival quand il était encore enfant, et redoutait qu’il ne le supplante ? Valentinien III convoque le général à Ravenne et l’assassine de sa propre main le 21 septembre 454 ; selon l’historien Procope, un membre de la cour aurait déclaré à l’empereur : « De la main gauche, vous vous êtes coupé la main droite. » Six mois plus tard, deux anciens gardes du corps d’Aetius, peut-être d’origine hunnique, suppriment Valentinien : la crise finale de l’empire d’Occident commence, Rome étant de nouveau mise à sac en juin 455, cette fois par les Vandales de Genséric, venus d’Afrique du Nord.

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[1] Déplacés dans l’est de la Gaule, les survivants donneront à la région le nom de Bourgogne.

[2] L’expression originale flagellum Dei vient de saint Augustin à l’occasion du sac de Rome par les Wisigoths en 410, et se traduit littéralement par « le fouet de Dieu ». Reprise notamment par Grégoire de Tours à propos des Huns (Histoire des Francs, fin du vie siècle), elle fait des Barbares un instrument de la colère divine, et pas seulement une catastrophe historique.

[3] L’historien britannique Simon MacDowall, auteur du volume sur la bataille chez Osprey, la situe en effet dans la vaste plaine à l’ouest de la ville, plutôt que près de Châlons-en-Champagne, autre candidate traditionnelle.

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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