Les crypto-monnaies au cœur des jeux d’influence géopolitiques

16 mai 2022

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Les crypto-monnaies au cœur des jeux d’influence géopolitiques

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Les Émirats arabes unis font depuis peu la une des journaux comme étant le nouveau centre international des crypto-monnaies. La Chine teste déjà son yuan numérique dans quelques-unes de ses provinces, tandis que l’Occident continue d’évaluer ses options. Les crypto-monnaies pourraient-elles contribuer à bouleverser le canevas géopolitique ?

 

Depuis longtemps, les principaux décideurs reconnaissent le potentiel ainsi que les risques associés aux actifs numériques. Ainsi, en octobre 2021, les ministres du G7 considéraient pertinent le rôle des monnaies numériques dans la modernisation du système financier comme dans l’accélération des paiements nationaux et internationaux. Toutefois, ils insistaient conjointement sur la nécessité que leur utilisation s’inscrive dans des politiques transparentes, réglementées et respectueuses des États de droit, sur fond de réglementation propice à la bonne gouvernance économique. Par ailleurs, ils semblent omettre l’importance géopolitique des monnaies numériques à la différence de la Chine qui a bien saisi l’opportunité qui se présente à elle. Ainsi, pendant que le G7 et l’UE réfléchissent sur la politique des monnaies numériques, à mener, l’euro numérique étant toujours en « phase d’investigation », la Chine a déjà pris les devants. La Banque populaire de Chine travaille sur la forme numérique de sa monnaie souveraine depuis 2014. Aujourd’hui, les autorités chinoises ont déjà déployé une version virtuelle du yuan à travers plusieurs provinces dans le cadre d’essais.

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La volonté chinoise de prendre l’avantage sur les pays occidentaux, en matière de cryptomonnaie, traduit la détermination de Pékin utiliser son yuan numérique en faveur du yuan « conventionnel » tout en contestant l’hégémonie du dollar américain qui ne dispose pas d’équivalent numérique.

La Chine comme la Russie et leurs partenaires du Moyen-Orient comme d’Asie du Sud-Est ne sont pas hostiles à ce que les monnaies numériques puissent ainsi contribuer à faire perdre au dollar américain sa dimension de monnaie de réserve, comme c’est le cas depuis la Seconde Guerre mondiale, et contribue de la sorte à fragiliser le jeu d’influence des États-Unis.

Dans ce contexte, les Émirats arabes unis ne manquent pas de signaler au monde entier qu’outre le renforcement de leur politique de lutte contre le financement du terrorisme, ils ont bien saisi l’importance stratégique de montrer leur ouverture aux crypto-monnaies.

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« L’avenir appartient à celui qui le conçoit », a tweeté le souverain de Dubaï, Cheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum, après avoir présenté un nouvel organisme chargé de superviser l’introduction des actifs numériques aux EAU. Il ne s’agit pas d’un opportunisme pur, mais plutôt d’une initiative stratégique des Émirats visant à se positionner comme le futur hub international pour les crypto-monnaies et, par conséquent, à devenir le centre financier de l’avenir. S’appuyant sur leur leadership en matière d’innovation, les autorités émiraties semblent ne pas reculer devant le défi inhérent à la surveillance d’un monde d’actifs virtuels.

En mars 2022, Dubaï a présenté sa loi sur la réglementation des actifs virtuels et a créé une autorité indépendante chargée de superviser la réglementation, notamment l’octroi de licences et la gouvernance des actifs virtuels, des non fungible tokens (NFT) et des crypto-monnaies. Les EAU sont déjà considérés comme la future plaque tournante des crypto-monnaies. Il y a déjà aux Émirats six bourses de crypto-monnaies, dont la plus grande du monde, Binance, qui ont reçu le feu vert des autorités émiraties pour opérer en tant que courtiers en actifs virtuels.

Rien de surprenant, quand on sait que les EAU prévoient de lancer leur première monnaie numérique d’ici 2026 et positionner leur banque centrale parmi les 10 premières du monde. Les EAU ont une place financière importante au Moyen-Orient (soit la 16e place sur 190 pays selon la Banque Mondiale), sont donc un partenaire évident à considérer pour l’Occident, au vu du potentiel démontré dans le secteur des actifs virtuels. Américains et Européens devraient envisager d’impliquer leurs partenaires émiratis, qui subissent actuellement un stress-test de leur politique en matière de crypto-monnaie, lorsqu’ils envisagent de concevoir l’avenir de la finance. Cela faciliterait l’échange de connaissances. Et les EAU ont récemment montré qu’ils s’engageaient sérieusement à répondre à toute préoccupation concernant le blanchiment d’argent et le financement de toute activité illicite par le biais d’actifs virtuels.

Lutte contre le blanchiment d’argent

Conjointement, les dirigeants des EAU ont répété leur détermination à lutter contre le crime organisé, la fraude, le blanchiment d’argent et la corruption. Cela pour s’aligner avec la communauté internationale, et pour neutraliser les réseaux de financement du terrorisme qui menacent leur région. Les EAU ont établi un cadre juridique renforcé répondant aux attentes des instances internationales. Ils y associent leur Banque centrale ainsi que plusieurs ministères (Justice, Économie). En août 2021, après l’ouverture quelques mois plus tôt d’un Bureau exécutif de lutte contre le blanchiment d’argent et le terrorisme, des tribunaux spécialisés dans la lutte contre le blanchiment d’argent ont même été créés à Dubaï et à Abou Dhabi. Afin d’assurer des synergies efficaces, les douanes, les bureaux d’information financière et les services de police travaillent en étroite concertation. En dépit de ces signes encourageants, le Groupe d’action financière (GAFI) a placé les EAU sur sa « liste grise » en mars 2022. Les Émiratis semblent en tout cas déterminés à démontrer que la décision du GAFI, qu’ils prennent « extrêmement au sérieux », sera prochainement caduque au regard des résultats encore plus probants qu’ils comptent obtenir à l’avenir. Quant à la crainte du blanchiment d’argent russe via les crypto-monnaies, il faut certes être prudent, mais il ne faut pas non plus l’exagérer. Selon les dernières analyses du marché, entre 20 et 40 milliards de dollars environ circulent sur le marché des bitcoins. Or, le marché russe ne représente qu’un maigre 0,14% des transactions. En toute hypothèse, les autorités émiraties semblent se méfier de cet aspect et ont mis en place un cadre juridique solide.

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Alliance déjà éprouvée dans la balance géopolitique

Nous avons pu constater la force de l’alliance avec les États du Golfe dans le domaine de la lutte contre le djihadisme, par exemple. Les EAU et leurs alliés régionaux ont été indispensables dans l’épuration des réseaux de financement du terrorisme, le combat contre l’idéologie islamiste et les terroristes d’Al-Qaïda et d’ISIS ainsi que le Hezbollah. En approfondissant également la coopération sur le front numérique, nous éviterions les « trous noirs » dans le futur système financier tout en veillant à ce que les critiques des sceptiques ne se concrétisent pas. Dans un autre scénario, en plus de la Chine, nous pourrions avoir une autre puissance crypto émergente qui pourrait décider de l’équilibre de la balance géopolitique. Et pas nécessairement en faveur de l’Occident. Ainsi, les EAU veulent adopter une position proactive et stratégique tout en convainquant les sceptiques sur leur détermination à lutter contre le blanchiment d’argent, les mouvements financiers occultes, au profit d’un terrorisme islamique dont ils ont montré à maintes reprises, notamment en Libye, qu’ils tenaient à le combattre systématiquement. Les autorités émiraties prouvent leur souci d’une collaboration renforcée avec les instances internationales (G20, G7, et Conseil de Coopération du Golfe). Il s’agit évidemment et prioritairement de lutter contre le financement du terrorisme.

Mais ces réformes traduisent aussi le pragmatisme des dirigeants du pays pour qui l’attractivité économique et la stabilité d’un système financier aux normes internationales constituent une seule et même priorité pour rassurer les investisseurs étrangers et assurer la diversification de l’économie nationale.

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Pascal Le Pautremat

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