<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Vikings : mythes et réalités. Entretien avec Lucie Malbos

22 octobre 2026

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Vikings : mythes et réalités. Entretien avec Lucie Malbos

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Normalienne et agrégée, Lucie Malbos est maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers et membre du CESCM. Spécialiste du monde scandinave au premier Moyen Âge, elle consacre son dernier ouvrage, publié aux PUF, aux vikings.

Propos recueillis par Mattéo Charton.

Lucie Malbos, Les vikings, PUF, 2026, 256 p., 16€

L’imaginaire contemporain autour de la figure du viking est nettement abreuvé par la pop culture, qu’il s’agisse d’œuvres littéraires, cinématographiques ou télévisuelles. D’où vient cette fascination ?

C’est une question qui revient souvent, et à laquelle il n’est pas facile de répondre. On pourrait d’ailleurs la poser plutôt à un sociologue qu’à un historien car cela porte plus sur les sociétés actuelles que sur les sociétés du passé. Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas nouveau : il y a eu plusieurs vagues de mode viking. La première a eu lieu au XIXe siècle ; la dernière à partir des années 2010 et elle ne retombe pour l’instant pas vraiment. La figure du viking est pour nous à la fois proche et lointaine : on a l’impression de les connaître un peu à force de voir des films et des séries. Dans le même temps, on les connaît très mal d’un point de vue historique. Il y a assez peu de sources les concernant, ce qui laisse une place assez large à l’imaginaire. Le plus souvent, les quelques idées qu’on en a viennent aussi recouper un certain nombre de préoccupations contemporaines : on a souvent en tête des gens qui seraient peut-être plus proches de la nature que nous, des individus plus libres, avec moins d’entraves, plus attentifs à la place des femmes… Je pense que c’est cet ensemble qui en a fait une figure assez pratique, parlant un peu à tous. Tout le monde s’y retrouve, à la fois les adeptes de la musculation, qui célèbrent la force physique, et les défenseurs de l’émancipation féminine.

« La figure du viking est pour nous à la fois proche et lointaine. »

Vous rappelez dans votre ouvrage que le terme de « viking » est très récent, et ne désigne pas une population en particulier. À quel point notre imaginaire est-il en décalage avec la réalité historique ?

D’un point de vue historique, quand on revient aux sources textuelles, on se rend compte que c’est effectivement une figure beaucoup plus restreinte et mieux délimitée que ce que l’on peut souvent avoir en tête. On emploie couramment « viking » comme synonyme de « Scandinave ». En réalité, ce terme ne désigne pas la totalité des anciens Scandinaves, mais un groupe d’individus exerçant une activité particulière. En l’occurrence, ceux qui prennent la mer pour aller faire fortune, s’enrichir, redéfinir leur condition et gagner du prestige. Cela implique de prendre le bateau. Mais tous les Scandinaves ne se sont pas livrés à cette activité : beaucoup d’autres sont restés sur leurs terres, dans leur ferme et ont vécu du travail de la terre. Ce ne sont donc pas des vikings à proprement parler. Et inversement, tous les vikings n’étaient pas originaires de Scandinavie.

Vous soulignez d’ailleurs l’hétérogénéité de ces bandes opportunistes. Est-ce que d’autres populations ont pu rejoindre le phénomène ? Y a-t-il eu des vikings francs, saxons ou autres ?

Oui, on se rend compte que le phénomène viking se complexifie, à mesure qu’il se déploie dans le temps. Les bandes sont de plus en plus hétérogènes, avec des individus qui ne sont pas forcément tous issus de Scandinavie, mais qui ont choisi de rejoindre l’aventure pour profiter des opportunités qui étaient offertes et se livrer au pillage ou au mercenariat. Des Saxons, des Francs ou encore des Frisons ont par exemple pu rallier des bandes vikings. Une fois encore, le terme ne renvoie pas à l’origine géographique des individus : dans les sagas médiévales, il est même parfois employé pour désigner des pirates sarrasins en Méditerranée.

L’expansion du phénomène viking. (C) Conflits.

Quelle est la temporalité de ce phénomène viking ?

Les historiens aiment bien délimiter les périodes par des dates très franches, qui symbolisent des ruptures. Traditionnellement, l’historiographie fait donc courir la période viking à partir de 793, date du premier raid documenté dans les textes, sur le monastère de Lindisfarne au nord-est de l’Angleterre ; et elle prend fin en 1066, année de deux batailles majeures, elles aussi localisées en Angleterre : celle de Stamford Bridge le 25 septembre, lorsque Harald Hardrada échoue à conquérir l’Angleterre, et celle d’Hastings, le 14 octobre, qui marque au contraire la victoire de Guillaume le Conquérant. Mais en 1066, en réalité, beaucoup de choses ont déjà évolué et la rupture n’est pas brutale.

Les vikings n’apparaissent pas du jour au lendemain. Que sait-on d’eux avant la fin du VIIIe siècle ?

Le phénomène a ses racines en Scandinavie, où se sont implantées des populations germaniques, sur les territoires des actuels Danemark, Norvège et Suède. Ces populations sont en réalité en contact avec le monde occidental bien avant la période viking. On a par exemple des traces d’échanges avec l’Empire romain d’Occident au cours des premiers siècles de notre ère et jusqu’à sa disparition au Ve siècle. Ces premiers échanges avec le monde occidental ne sont pas toujours pacifiques, mais l’ampleur du phénomène change au milieu du VIIIe siècle. Les vikings s’appuient alors sur cette connaissance qu’ils ont du monde occidental : ils en connaissent à la fois les richesses, c’est-à-dire les endroits à attaquer en priorité, mais aussi les faiblesses (aussi bien en terre anglo-saxonne que franque).

Et qu’est-ce qui les pousse précisément au VIIIe siècle à s’aventurer un peu plus loin que leurs terres ?

Il y a probablement un ensemble de facteurs internes et externes au monde scandinave. Le premier phénomène est celui de la reconfiguration politique et de la réorganisation sociale au sein de ces sociétés. Alors que le pouvoir se concentre davantage autour de quelques chefs, de petits chefs, qui n’ont plus vraiment leur place en Scandinavie, essayent d’aller voir ailleurs s’ils peuvent tenter leur chance. Le second, c’est la faiblesse politique et militaire du monde occidental. Ce n’est pas tellement le cas au début des raids : on l’a dit, le premier a lieu en 793, ce qui correspond pour le monde franc au règne de Charlemagne. Ces premières attaques ont marqué les esprits parce que ce sont les premières pour lesquelles on ait une trace écrite mais, en réalité, les raids deviennent nombreux et redoutés au IXe siècle, particulièrement à partir des années 830 et 840. Les annales carolingiennes révèlent des attaques tous les ans, avec des bandes toujours plus nombreuses. Cette intensification de la menace correspond à l’éclatement du monde carolingien : Charlemagne et son fils Louis le Pieux sont morts et leur empire a été divisé en 843 en trois royaumes, fractionnant de ce fait les forces militaires. Il n’y a donc pas de réaction commune possible. De même, l’Angleterre du début du IXe siècle est elle aussi morcelée en plusieurs royaumes. On y retrouve donc la même problématique d’affaiblissement politique et militaire que chez les Francs.

L’impact des raids vikings sur les royaumes d’Occident est donc grand. Mais que sait-on sur le fonctionnement politique et social des bandes vikings ?

Sur ce sujet nous avons un problème de sources : les informations à notre disposition restent très parcellaires. Au début de la période viking, l’organisation politique de la Scandinavie est très morcelée, avec des régions le plus souvent aux mains de clans ou de tribus, organisés autour d’un chef plus ou moins puissant, à qui les auteurs donnent différents titres (jarl, roi…). Il ne faut donc pas s’imaginer des royaumes unis, que ce soit en Norvège, au Danemark ou en Suède. Dans la deuxième partie de la période viking, on observe un phénomène de consolidation politique et de concentration du pouvoir entre les mains d’un seul. C’est alors que se constituent des dynasties et des royaumes sur le modèle de ceux que l’on peut voir dans le monde occidental. Les sociétés scandinaves s’organisaient principalement à une échelle familiale, autour du chef de famille (le père, le mari). Elles sont donc patriarcales : les hommes y prennent les décisions, que ce soit en ce qui concerne la famille ou la société. Par exemple, l’assemblée des hommes libres, le thing, ne regroupe que les hommes libres, qui pouvaient ainsi se rassembler et débattre. Les femmes pouvaient y intervenir mais à certaines conditions et de façon plus exceptionnelle.

Sur le plan spirituel, vous mettez en évidence dans votre ouvrage la conversion progressive des vikings au christianisme sous l’effet de l’action des missionnaires. Ne serait-ce pas ce syncrétisme religieux qui marque la fin du monde viking ?

C’est vrai que la christianisation des vikings et des Scandinaves s’étale sur plusieurs générations. Pour autant, on ne peut pas vraiment parler de syncrétisme. Cela renverrait en quelque sorte à l’émergence d’un nouvel ensemble de croyances, né du mélange des deux cultures, païenne et chrétienne. Or ce n’est pas ce qui se passe en Scandinavie. Le passage du polythéisme au monothéisme chrétien est effectivement progressif. Dans ce temps de transition, on relève des phénomènes de mélange et d’hybridation qui peuvent parfois paraître surprenants. On voit par exemple des pierres runiques qui mélangent le serpent, associé aux croyances scandinaves ancestrales, avec des croix chrétiennes. On a aussi retrouvé un petit moule de forgeron qui permettait de forger à la fois de petits pendentifs en forme de marteau de Thor et d’autres en forme de croix. Pour autant, cette situation reste transitoire : après un temps de cohabitation, c’est bien le christianisme qui s’impose.

Pierre ruinique de Tyresta. (C) Wikipédia.

« Après un temps de cohabitation, c’est bien le christianisme qui s’impose. »

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Mattéo Charton

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