L’état de la (dissuasion par) dénégation

3 avril 2021

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Independence-variant littoral combat ship USS Gabrielle Giffords launches a Naval Strike Missile (NSM) during exercise Pacific Griffin. The NSM is a long-range, precision strike weapon that is designed to find and destroy enemy ships. Pacific Griffin is a biennial exercise conducted in the waters near Guam aimed at enhancing combined proficiency at sea while strengthening relationships between the U.S. and Republic of Singapore navies. Where: Philippine Sea When: 01 Oct 2019 Credit: U.S. Navy/Cover Images Images/SIPA/1910021421
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L’état de la (dissuasion par) dénégation

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L’Amérique doit agir maintenant pour renforcer sa position avancée dans le Pacifique occidental. A négliger cela, elle agrandirait le risque de guerre… et de défaite.

Elbrige Colby et Walter Slocombe, War on the Rocks, 22 mars 2021

Traduction de Conflits

 

Il est désormais largement admis que le ministère de la Défense doit avoir pour priorité absolue de faire face à la menace représentée par la Chine en Asie. L’administration du président Joe Biden l’a reconnu, en déclarant que la Chine sera la menace la plus importante qu’aura à prendre en compte la Défense américaine. La requête d’« Initiative de dissuasion dans le Pacifique » que vient de publier le Commandement de l’Indo-Pacifique des États-Unis pour le budget de l’année fiscale 22 pointe clairement l’urgence de la situation. Le ministère de la Défense, la Maison Blanche et le Congrès devraient en profiter pour faire des progrès significatifs sur ce front.

 

Une telle déclaration claire des priorités est tout à fait bienvenue. Le ministère de la Défense devrait faire de l’Asie, et de la menace que pose la Chine dans cette région, sa priorité absolue. La sécurité constante des alliés et partenaires asiatiques des Etats-Unis, induisant un équilibre durable des pouvoirs, constitue un intérêt américain majeur sur lequel le danger ne cesse de croître. Cependant, dire que les Etats-Unis doivent relever le défi militaire que pose la Chine en Asie est une chose. La mise en place effective de l’ossature d’une véritable défense avancée efficace sur ce théâtre, autrement dit d’une force en mesure d’intervenir immédiatement et sans coup férir pour étouffer une attaque chinoise contre les alliés des États-Unis, y compris Taïwan, en est une autre.

 

Il n’est pas toujours besoin d’une défense avancée pour dissuader un adversaire. En cas d’agression par un ennemi plus faible ou plus éloigné que ne le sont les Etats-Unis de leurs alliés, une force avancée limitée peut suffit à retenir l’agresseur assez longtemps avant de l’engager de manière plus soutenue. Dans de telles conditions, les États-Unis peuvent adopter une attitude plus distante. Jusqu’à assez récemment, cette perspective semblait logique en Asie. Tel n’est plus le cas.

 

Les alliés des États-Unis, ainsi que Taïwan, sont proches de la Chine et loin de l’Amérique. Ce facteur géographique constitue en lui-même un défi pour les opérations militaires américaines en Asie, mais un facteur nouveau l’a aggravé : la Chine dispose désormais d’une armée bien plus puissante que par le passé. Selon le Commandement de l’Indo-Pacifique, la Chine devrait bénéficier à l’horizon 2025 d’un avantage d’environ 8 contre 1 en termes de navires et de sous-marins par rapport aux forces américaines situées à l’ouest de la ligne de changement de date, d’une aviation équivalente à celle de ces dernières, et d’une avance considérable en termes de missiles au sol. En outre, la Chine a rapidement réduit l’écart technologique avec l’armée américaine et espère dépasser l’avance militaire et technologique des États-Unis d’ici la fin de la décennie.

 

Malgré cela, il est possible de résister aux ambitions de la Chine en Asie. Les États-Unis conservent d’importants avantages militaires et technologiques et cherchent à les renforcer. De plus, ils ont l’immense avantage politique de disposer d’alliés et de partenaires dans la région, de plus en plus conscients des dangers rampants que représente une Chine enhardie par sa puissance militaire et économique croissante. Les tendances sont néanmoins très préoccupantes. Au cours de la dernière décennie, la Chine a considérablement accru la capacité de son armée à organiser une attaque rapide et à grande échelle contre Taïwan, et cette capacité grandira certainement contre d’autres pays de la « première chaîne d’îles », comme les Philippines et la Corée du Sud, et finalement contre le Japon, l’Australie et l’Inde.

 

Les alternatives à une défense conventionnelle avancée sont, au mieux, peu attrayantes, au pire désastreuses. Il est illusoire de penser que ce défi peut être relevé par la menace d’une réponse nucléaire rapide des États-Unis à une attaque conventionnelle chinoise. Les États-Unis ont besoin de la dissuasion nucléaire en Asie mais ne doivent pas la considérer comme un substitut à une réponse conventionnelle crédible. Une stratégie d’escalade horizontale, qui consisterait à renoncer à faire face à la Chine dans le Pacifique occidental dans l’espoir de lui imposer des coûts ne ailleurs, ne fonctionnerait pas non plus. Une telle stratégie serait à la fois perdante et potentiellement dévastatrice, à même d’empoisonner les relations avec les alliés et partenaires clés.

 

Une stratégie de défense sur le modèle du déferlement ne fonctionnerait pas non plus. Si les États-Unis prévoient d’attendre qu’une attaque ait eu lieu pour constituer une force suffisante pour vaincre l’Armée Populaire de Libération, ils risquent de se retrouver devant le fait accompli : Pékin aurait alors déjà écrasé les forces des Etats riverains et celles des Etats-Unis qui y sont prépositionnées, avant que ces derniers ne puissent réagir de manière significative. La distance joue contre les États-Unis dans ce genre de scénario, car il est beaucoup plus facile pour la Chine de défendre des conquêtes proches de son territoire qu’il ne le serait pour les forces américaines de les en expulser, d’autant plus que les forces chinoises ont été conçues spécifiquement pour maintenir celles des Etats-Unis à distance. Des forces américaines qui chercheraient à expulser une armée chinoise aussi bien implantée devraient mener une campagne prolongée et maximale sur de vastes distances, comparable en termes de coûts, de risques et de sacrifices à ce qui a été nécessaire pour vaincre le Japon impérial et l’Allemagne nazie. Ainsi, si les États-Unis ne s’appuyaient que sur une telle défense, une défense par le déferlement, Pékin se retrouverait sans doute en mesure de placer les États riverains sous contrainte, par la seule menace d’une attaque ou d’une invasion réussie. Cela permettrait à la Chine de dominer véritablement la région.

 

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En bref, en l’absence d’une défense américaine avancée efficace, la Chine sera en mesure d’utiliser avantageusement sa force militaire sur les États clés de la région. Toutefois, une telle agression pourrait même ne pas être indispensable à la Chine. Elle pourrait compter sur une progressive prise de conscience par les Etats riverains d’une telle capacité, pour mieux les contraindre et les diviser, jusqu’à ce que toute coalition qui viserait à maintenir un Indo-Pacifique libre et ouvert s’effondre. L’Asie se trouverait alors sous hégémonie chinoise, ce qui aurait des conséquences directes et désastreuses pour des Américains désormais soumis à une Chine beaucoup plus puissante qui aurait clairement montré sa volonté d’exercer une contrainte sur d’autres pays et d’intervenir dans leurs affaires intérieures. À l’inverse, il n’y aurait pas plus dissuasif que de démontrer la capacité pour les Etats-Unis et leurs alliés et partenaires de dénier à la Chine toute possibilité de subjuguer l’un d’eux. En d’autres termes, la meilleure dissuasion dans cette situation est la dissuasion par la dénégation, pour laquelle une défense avancée efficace constitue l’essentiel des besoins.

 

Pour éviter cette issue calamiteuse, les États-Unis doivent mettre en place une défense avancée efficace capable, avec les efforts de leurs alliés et partenaires, de neutraliser toute attaque chinoise contre un allié ou Taïwan. Bien entendu, les États-Unis maintiennent depuis longtemps des forces importantes sur ce théâtre, mais il est largement admis que leur dispositif actuel est insuffisant face à une puissance militaire chinoise en expansion. Certes, des renforts américains seraient dans tous les cas nécessaires pour bloquer de manière décisive la victoire chinoise. Mais il faudrait alors que l’Amérique dispose de suffisamment de forces résidant dans la région ou capables de s’y rendre rapidement, prêtes à s’engager immédiatement et à s’efforcer d’étouffer tout assaut chinois. Autrement, les forces en provenance des États-Unis et d’autres théâtres n’auront pas le temps, les opportunités et les avantages nécessaires pour éviter de se retrouver devant un tel fait accompli.

 

La mise en place d’une défense avancée aussi crédible sera difficile et coûteuse. Et il ne s’agit pas seulement d’un problème militaire. Il ne pourra y avoir de dissuasion réussie sans que les États-Unis montrent clairement leur volonté d’utiliser la force militaire face à une agression chinoise contre les alliés des États-Unis ou Taïwan, sans un effort majeur d’encouragement des contributions des alliés et des partenaires, et sans cohésion avec ces derniers. Mais toute stratégie de ce type sera vide de sens si elle n’est pas soutenue par des moyens militaires. Et, quoi qu’en disent certains, une défense avancée crédible n’est en aucun cas au-delà des capacités ou des ressources des États-Unis, surtout si elle est associée à des efforts bien plus importants et plus ciblés de la part de leurs alliés et partenaires pour résoudre le problème.

 

Mais le dispositif avancé des États-Unis n’est pas là où il devrait être. Au contraire, les États-Unis se trouvent aujourd’hui à un moment charnière quant au choix d’établir une défense avancée aussi efficace. Ce n’est pas à cause d’un manque de clarté stratégique que l’Amérique en est arrivée là. La National Defense Strategy publiée en 2018 par le ministère de la Défense a clairement indiqué que la Chine en Asie est la priorité de la Défense, et a souligné la nécessité de ce genre de défense avancée efficace sur place, surnommée « rideau d’étouffement ». Mais les progrès vers l’accomplissement de cet objectif ont été graduels, pour le dire généreusement. Les services militaires n’ont pas été particulièrement incités à dépenser pour le dispositif avancé, les autres théâtres géographiques réclament les ressources du ministère de la Défense et la bureaucratie fait son travail. Pendant ce temps, la Chine n’a pas cessé de galoper en avant.

 

Conscient de ce fait, le Congrès a adopté l’année dernière le Pacific Deterrence Initiative (Initiative de Dissuasion pour le Pacifique), dans le but précis de renforcer la défense avancée des États-Unis en Asie. Le commandement indo-pacifique, sous l’égide de cette initiative, vient de présenter un plan prévoyant l’utilisation de 4,67 milliards de dollars pour l’année à venir et de 22,7 milliards de dollars pour les cinq années suivantes afin de commencer à inverser l’érosion de la dissuasion. Ces mesures sont, selon le commandement, « spécifiquement conçues pour persuader » la Chine « que toute action militaire préventive serait trop coûteuse et risquerait d’échouer ». En d’autres termes, il s’agit de « convaincre la Chine qu’elle ne peut tout simplement pas atteindre ses objectifs par la force ». C’est l’idée qui préside à l’étouffement – la dénégation – et c’est la bonne.

 

Ce genre de mesures ne représente qu’une part de ce qui est nécessaire pour faire face à la menace que représente la Chine en Asie. En effet, l’ensemble des forces, y compris les éléments qui ne sont pas initialement déployés à l’avant mais qui sont également nécessaires pour soutenir et renforcer cette défense avancée, doivent être révisées pour faire face à une Armée Populaire de Libération qui devrait devenir de plus en plus puissante à long terme. Faire face à la Chine n’est pas seulement une question d’investissement à court terme dans la défense avancée du Pacifique occidental, mais il s’agit néanmoins d’une étape essentielle, structurée pour combler les lacunes et assurer l’intégration des efforts qui, à cause des aléas de la bureaucratie ou encore de la budgétisation du ministère de la Défense, passent entre les mailles du filet, notamment parce qu’aucun grand service ne les fait avancer. Le Commandement de l’Indo-Pacifique appelle notamment à un renforcement des défenses anti-aériennes et antimissiles de Guam, que son commandant a appelé « notre emplacement opérationnel le plus primordial du Pacifique occidental ». Elle prévoit également la mise en place de radars bien placés à l’ouest de la ligne de changement de date où ils pourront, entre autres, mieux détecter et suivre les forces et les armes chinoises. Sont également prévus des moyens de dispersion, de rassemblement et de prépositionnement pour rendre le dispositif américain plus résistant à la grêle de feu à laquelle les forces américaines et alliées peuvent s’attendre le premier jour de tout combat avec la Chine. Dans cette optique, cette requête vise à permettre des exercices plus réalistes en vue d’un combat contre ce qui s’avère la première superpuissance rivale de l’Amérique depuis l’Union soviétique, ainsi que les investissements en matière de commandement et de contrôle et de logistique qui seraient essentiels à la capacité de l’Amérique à combattre sur les vastes distances du Pacifique.

 

Il importe de noter que la proposition comprend une requête de « tirs à longue portée basés au sol » armés conventionnellement et d’une portée supérieure à 500 kilomètres. Le Commandement Indo-Pacifique ne cache pas leur importance de premier plan :

 

« [Les États-Unis] ont besoin de réseaux de frappes de précision durables le long de la première chaîne d’îles, avec un plus grand nombre d’armes terrestres. Ces réseaux doivent être décentralisés sur le plan opérationnel et répartis géographiquement le long des archipels du Pacifique occidental […], pour permettre aux États-Unis d’exercer une action de dissuasion et de défense en neutralisant les capacités de l’adversaire en matière d’accès et de dénégation de l’espace aérien (A2/AD) qui limitent la liberté d’action des États-Unis ou leur accès aux voies navigables et à l’espace aérien essentiels. »

 

En d’autres termes, la capacité offerte par les missiles conventionnels à longue portée basés au sol (qui auraient auparavant été interdits par le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire) sera vitale à une dissuasion conventionnelle américaine sérieuse dans le Pacifique occidental. Cela devrait mettre un terme aux débats sur la question de savoir si les États-Unis doivent déployer des missiles terrestres à longue portée et à armement conventionnel dans la région. Il s’agira désormais de savoir où, comment et quand. En effet, même ici, le Commandement Indo-Pacifique indique clairement que ces systèmes ne peuvent pas simplement être déployés sur Guam : ils devront être au moins partiellement disposés le long de la première chaîne d’îles. Cela signifie que les États-Unis doivent acquérir et commencer à déployer ces missiles rapidement, mais aussi faire pression pour trouver des lieux de déploiement le long de la première chaîne d’îles, de même que plus loin à l’arrière. Il sera difficile d’obtenir l’accord du pays hôte pour de telles bases, mais ce sera nécessaire.

 

La requête du commandement de l’Indo-Pacifique n’est, bien sûr, pas parole d’évangile. Certains éléments, même d’importance, peuvent ne pas être nécessaires ou recommandés, et d’autres mesures peuvent s’avérer plus efficaces. La technologie est en mesure d’offrir les moyens de répondre aux exigences mieux que ne le permettent les systèmes existants. Et faire ce qui est nécessaire exigera des ressources, qu’il s’agisse d’une augmentation des ressources globales de la défense ou de transferts de moyens d’autres théâtres géographiques et missions, ou encore d’une combinaison des deux. La demande ne doit pas non plus détourner son attention ou ses efforts de la nécessité de procéder à des changements et à des investissements à plus long terme pour faire face à la Chine. Elle devrait plutôt servir de mesure à court terme pour permettre une défense efficace alors que le ministère de la Défense procède à une révision plus fondamentale de la force conjointe.

 

Mais il ne fait aucun doute que les États-Unis doivent, en parallèle avec leurs alliés et partenaires, dépenser de l’argent et traiter des métaux pour renforcer leur défense avancée aux côtés de leurs associés dans le Pacifique occidental, et le faire dès maintenant. 4,6 milliards de dollars aujourd’hui et 22,7 milliards de dollars à l’avenir, ce sont des sommes importantes, mais cela ne représente qu’une petite partie du budget global de la défense et à peu près l’équivalent de ce qui a été dépensé pour l’initiative de défense européenne. Plus précisément, la Chine vient d’annoncer qu’elle augmentait ses propres dépenses de défense de 6,6 % cette année. On ne relèvera pas ce défi sans mettre la main au portefeuille, aussi on ne coupera pas à des choix difficiles sur d’autres théâtres et pour d’autres besoins. Mais l’erreur la plus coûteuse serait de ne pas le faire.

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