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Cet ouvrage collectif dépasse les lectures occidentalo-centrées de la « question iranienne » pour restituer la rationalité stratégique d’un acteur souvent réduit à une puissance idéologique ou irrationnelle.
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L’Iran y est analysé comme un acteur central du grand jeu eurasiatique, combinant stratégie de zone grise, guerre hybride, réseaux de proxys et diversification diplomatique vers l’Est.
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Publié en 2026, l’ouvrage prend une résonance particulière au moment où la République islamique traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire — politique, économique et militaire.
Par Raphaël Da Silva, Doctorant — Centre de recherche Europes-Eurasie (CREE), INALCO
Dans un contexte international marqué par l’intensification des rivalités géopolitiques et par la recomposition des équilibres eurasiatiques, l’ouvrage collectif L’Iran au cœur du grand jeu eurasiatique, dirigé par Yann Breault, Pierre Jolicœur et Pierre Pahlavi, propose une analyse ambitieuse de la politique étrangère de la République islamique et des instruments de puissance mobilisés par Téhéran. Réunissant quinze contributions issues de spécialistes de la sécurité internationale et du Moyen-Orient, l’ouvrage s’inscrit dans un double objectif : dépasser les lectures strictement occidentalo-centrées de la « question iranienne » et restituer la rationalité stratégique d’un acteur souvent réduit, dans les discours politiques et médiatiques, à une puissance idéologique ou irrationnelle.
L’intérêt majeur du livre réside dans la cohérence de son architecture analytique. La première partie examine les outils de projection de puissance de l’Iran, tandis que la seconde analyse ses relations extérieures dans un environnement stratégique en mutation. Cette organisation permet de mettre en évidence la logique d’ensemble d’une politique étrangère qui combine pragmatisme stratégique, héritage révolutionnaire et adaptation aux contraintes structurelles du système international.
L’ouvrage s’ouvre sur une réflexion générale sur la place de l’Iran dans le système international contemporain. Les directeurs rappellent que la République islamique, héritière d’une civilisation impériale millénaire et située au carrefour de l’Europe et de l’Asie, demeure un acteur central du « grand jeu » géopolitique eurasiatique. Doté de vastes ressources énergétiques et d’une position stratégique entre la mer Caspienne, le Golfe persique et l’Asie centrale, l’Iran occupe une position charnière dans les dynamiques énergétiques et commerciales du continent eurasiatique.
Les instruments de la puissance iranienne
La première partie de l’ouvrage analyse les modalités contemporaines de la puissance iranienne. L’un des apports les plus convaincants concerne l’analyse de la stratégie de « zone grise », présentée par Michael Eisenstadt comme la pierre angulaire du modus operandi iranien. L’auteur montre comment Téhéran exploite les asymétries militaires, politiques et temporelles avec ses adversaires afin de poursuivre ses objectifs stratégiques tout en évitant une confrontation directe avec les puissances occidentales. Cette stratégie repose notamment sur l’usage de réseaux de proxys, l’ambiguïté opérationnelle et la gradation des actions, permettant de maintenir le conflit en deçà du seuil de guerre ouverte.
« Téhéran exploite les asymétries militaires, politiques et temporelles avec ses adversaires — une stratégie de zone grise qui lui permet de poursuivre ses objectifs sans jamais franchir le seuil de la guerre ouverte. »
Cette logique asymétrique se retrouve dans les chapitres consacrés aux capacités cybernétiques et informationnelles du régime. Pierre Pahlavi souligne ainsi l’importance croissante de la cyberarmée iranienne dans la guerre cognitive et les opérations d’influence numérique. L’usage de faux comptes, de campagnes de désinformation ou d’opérations d’influence illustre l’adaptation du régime aux nouvelles formes de conflictualité hybride. De manière complémentaire, Pierre Jolicœur et Anthony Seaboyer montrent comment l’Iran explore désormais les potentialités de l’intelligence artificielle dans la guerre de l’information et dans le contrôle interne de l’espace numérique.
L’ouvrage consacre également plusieurs chapitres à la dimension militaire classique de la puissance iranienne. Les analyses du programme balistique et du dossier nucléaire mettent en évidence l’articulation entre dissuasion stratégique et contraintes structurelles. Le chapitre d’Ali Dizboni insiste sur les débats internes entourant la militarisation potentielle du programme nucléaire, tandis que Clément Therme propose une relecture historique des perceptions occidentales de ce programme, montrant que les interprétations alarmistes ont souvent occulté la complexité des motivations iraniennes.
L’Iran dans son environnement stratégique
La seconde partie de l’ouvrage élargit la perspective en analysant les relations internationales de l’Iran dans une perspective régionale et globale. Les contributions consacrées au Moyen-Orient mettent en évidence la multiplicité des registres d’action de Téhéran. L’analyse des relations irano-saoudiennes révèle ainsi la coexistence paradoxale de rivalités idéologiques et de pragmatisme géopolitique, tandis que le chapitre consacré à la stratégie iranienne vis-à-vis d’Israël souligne l’importance des logiques de guerre indirecte et de délégation stratégique.
Les relations avec les grandes puissances font également l’objet d’analyses approfondies. Les chapitres consacrés aux partenariats russo-iranien et sino-iranien montrent que ces rapprochements ne doivent pas être interprétés comme la formation d’un bloc anti-occidental homogène. Ils relèvent davantage d’un pragmatisme stratégique fondé sur la convergence d’intérêts ponctuels, notamment dans le contexte des sanctions occidentales et de la recomposition des routes commerciales eurasiatiques.
« Les partenariats russo-iranien et sino-iranien ne forment pas un bloc anti-occidental homogène : ils relèvent d’un pragmatisme stratégique fondé sur des convergences d’intérêts ponctuelles. »
Dans cette perspective, l’ouvrage met en lumière la stratégie de « regard vers l’Est » adoptée par Téhéran depuis le durcissement des sanctions occidentales. L’intégration progressive de l’Iran dans des structures comme l’Organisation de coopération de Shanghai ou les BRICS témoigne de la volonté du régime de s’inscrire dans un ordre international multipolaire en gestation.
Un ouvrage éclairant à la lumière des crises actuelles
La lecture de cet ouvrage apparaît particulièrement pertinente à la lumière des développements récents en Iran. Depuis la fin de l’année 2025, le pays est plongé dans une crise politique et sociale majeure marquée par des manifestations massives déclenchées par la dégradation de la situation économique et la dévaluation du rial. Ces protestations, parmi les plus importantes depuis la révolution de 1979, ont été violemment réprimées par les autorités, faisant plusieurs milliers de morts selon certaines estimations.
À cette instabilité interne s’ajoute désormais une escalade géopolitique régionale. Les tensions militaires entre l’Iran, Israël et les États-Unis se sont intensifiées au cours de l’année 2026, entraînant des frappes militaires et une forte déstabilisation du système politique iranien. La mort du guide suprême Ali Khamenei lors de frappes israélo-américaines a ouvert une période d’incertitude quant à la succession et à l’avenir du régime, révélant la fragilité d’un système pourtant réputé résilient.
« La mort de Khamenei a ouvert une période d’incertitude sur l’avenir du régime — révélant la fragilité d’un système pourtant conçu dès 1979 pour fonctionner sans son fondateur. »
Dans ce contexte de crise multidimensionnelle — politique, économique et stratégique — les analyses proposées dans L’Iran au cœur du grand jeu eurasiatique prennent une résonance particulière. L’ouvrage permet notamment de comprendre comment les stratégies de guerre asymétrique, les réseaux de proxys régionaux et la diversification des partenariats internationaux constituent pour Téhéran des instruments essentiels de survie face aux pressions extérieures.
Une contribution majeure à la compréhension de l’Iran contemporain
Au-delà de l’actualité immédiate, l’ouvrage constitue une contribution importante à la compréhension des transformations de la politique étrangère iranienne. Sa principale force réside dans la diversité des approches mobilisées — études stratégiques, relations internationales, sociologie politique — qui permettent d’appréhender la complexité d’un acteur souvent caricaturé dans les débats publics.
On pourra néanmoins regretter une certaine hétérogénéité dans les cadres analytiques et les temporalités mobilisés par les différents auteurs. Par ailleurs, l’analyse des dynamiques internes de prise de décision — en particulier le rôle des élites politico-militaires et des Gardiens de la révolution — aurait sans doute mérité d’être davantage approfondie.
« Malgré quelques réserves, cet ouvrage s’impose comme une référence incontournable pour quiconque cherche à comprendre la place de l’Iran dans les recompositions géopolitiques contemporaines. »
Malgré ces réserves, L’Iran au cœur du grand jeu eurasiatique s’impose comme un ouvrage de référence pour quiconque cherche à comprendre la place de l’Iran dans les recompositions géopolitiques contemporaines. À l’heure où la République islamique traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire récente, ce livre offre des clés d’analyse indispensables pour appréhender les logiques de puissance, les contraintes structurelles et les marges de manœuvre d’un acteur central du système international.










