« L’Iran utilise parfaitement les difficultés des chiites et les conflits locaux pour créer des milices en Orient ». Entretien avec Fabrice Balanche

29 janvier 2024

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Lundi 12 dec 2016, le lendemain de l'attaque de Daesh du village de Khubairat, l'equipe de medias des Hachd Al Chaabi filme au drone les corps des kamikazes de l'etat islamique.//GEAILAURENCE_1011.1221
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 « L’Iran utilise parfaitement les difficultés des chiites et les conflits locaux pour créer des milices en Orient ». Entretien avec Fabrice Balanche

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L’Iran étend de plus en plus son influence au Moyen-Orient et même au delà, en particulier grâce à des milices qu’il contrôle au Liban, en Irak, en Syrie, et au Yémen. 

Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon 2, HDR, spécialiste du Moyen-Orient. Il est notamment l’auteur de Les leçons de la crise syrienne, publié chez Odile Jacob (mars 2024).

Propos recueillis par Guy-Alexandre Le Roux

On a dernièrement entendu parler des milices du Hachd al-Chaabi, dont un certain nombre seraient téléguidées par l’Iran. Le Hamas, Les Houtis en Yémen, le Hezbollah au Liban, font aussi l’actualité en Orient. Qui sont ces ramifications de l’Iran ?

Les milices Hachd al-Chaabi, ou forces de la mobilisation populaire si on traduit en français, sont nées en 2014 dans le cadre de la lutte contre Daesh. À l’époque, le grand ayatollah Ali al-Sistani, qui est le principal religieux irakien, a appelé à la mobilisation des chiites contre Daesh. Plus de 100 000 personnes se sont engagées dans des milices, qui sont restées actives après la guerre. Maintenant, elles sont payées par le ministère de la Défense irakien. Ces milices sont assez autonomes, mais plusieurs d’entre elles sont téléguidées par Téhéran. La milice de Moqtada al-Sadr, imam un peu distant de l’Iran, mais dont le jeu est flou, ne dépend pas de Téhéran a priori. Plus de 150 000 combattants composent ces milices aujourd’hui, ils sont employés en Syrie où 50 000 d’entre eux sont déployés pour permettre à Assad de tenir le pays. La minorité alaouite sur laquelle le président syrien se reposait a été saignée par la guerre, et il ne peut pas se passer des milices chiites pour contrôler le territoire. Elles ne servent pas seulement à cela en Syrie. Les milices font aussi la continuité géographique entre l’Iran et le Hezbollah pour l’acheminement d’armes, de munitions et d’équipements militaires ensuite pointés vers Israël.

La force numériquement principale aujourd’hui est le Hachd al-Chaabi, mais le Hezbollah est le premier satellite, créé en 1982 dans le cadre de la guerre civile. Il a prospéré pour devenir un succès logistique et s’est construit une véritable armée avec de réelles compétences de coordination militaire. Le Hezbollah est capable de s’entendre avec des forces régulières. Il s’occupe aussi de former les autres milices que l’Iran met en place. En Syrie, il forme les Forces de la défense nationale, groupes paramilitaires mis en place par le gouvernement pour protéger les villages, les quartiers et pour reprendre le territoire. Ces forces sont intégrées aujourd’hui au 5e Corps d’armée syrien, financé par la Syrie même si Téhéran a la main dessus. Contrairement au Hachd al-Chaabi, ces forces ne sont utilisées qu’en Syrie.

C’est la même chose pour les Houthis. À partir de 2012-2013, quand la guerre civile battait son plein au Yémen, des membres du Hezbollah sont allés former des officiers et des soldats houthis. La guerre au Yémen qui opposait le centre et les périphéries au départ est devenue un conflit ethno-religieux lorsque les Houtis ont commencé à s’emparer des villes sunnites du sud en 2015.

Comment l’Iran est-il parvenu à créer ces milices ?

L’Iran s’appuie sur les communautés chiites, persécutées à peu près dans tout le monde musulman sunnite, pour constituer ses milices satellites. Même les chiites irakiens, qui dominent pourtant le pays, craignent un retour à l’autorité sunnite qui les renverrait dans la marginalité. La communauté chabak, minorité chiite présente dans la plaine de Mossoul, en Irak, est l’exemple parfait. Cette population est venue de Perse au XVIIe siècle au moment de la guerre entre les Sassanides et l’Empire ottoman pour participer au siège de Mossoul. Les Perses sont partis, et ils ont laissé derrière eux ces chiites qui, dans un environnement sunnite, avaient déjà su se dissimuler en adoptant un verni sunnite. Quand les chiites sont devenus dominants en Irak, cette communauté est redevenue ouvertement chiite et sert maintenant l’Iran dans la région de Mossoul. C’est elle qui bombarde régulièrement la base américaine d’Erbil. En se rapprochant du pouvoir iranien et donc irakien, elle peut ainsi s’approprier les terres appartenant à la bourgeoisie sunnite de Mossoul qui aujourd’hui ne peut rien faire contre.

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Les difficultés des chiites dans le monde arabe et les conflits locaux sont admirablement bien utilisées par l’Iran pour constituer des milices qui lui sont favorables. La solidarité chiite est le principal moteur de l’expansion iranienne en Orient. Plus ça dure, plus ces communautés sont intégrées dans le système iranien, et plus le clivage avec les sunnites devient important. On atteint un point de non-retour, car en refusant la protection iranienne, les communautés chiites subiraient la vengeance des sunnites, notamment à travers les groupes islamistes, comme nous avons pu le constater durant la guerre civile syrienne où les alaouites furent les cibles privilégiées des jihadistes et de la rébellion sunnite en général.

Le Hamas est-il un de ces satellites iraniens ?

Le cas du Hamas est différent, parce qu’il est sunnite. Le registre est différent. L’Iran a toujours voulu dépasser le monde chiite pour trouver des alliés dans l’ensemble du monde musulman. Tous les mouvements anti-Israël s’appuient donc sur l’Iran en tant que puissant allié. S’ajoute à cela que le Hamas n’a plus vraiment de soutiens dans le monde sunnite. Certes, son bureau politique est hébergé par le Qatar et le petit émirat finance ses activités à Gaza, mais davantage pour conserver un canal de discussion qui le met au centre du jeu diplomatique que par intérêt pour la cause palestinienne.

L’Iran n’hésite pas à soutenir les sunnites s’il y trouve son intérêt. Les Iraniens ont ainsi laissé passer les membres d’al-Qaïda en Irak depuis l’Afghanistan, tels que Abou Moussab al-Zarkawi, durant l’occupation américaine (2003-2011) afin qu’ils harcèlent les forces de Washington et mettent en échec son projet politique. Cela rappelle l’Allemagne et Lénine en 1917, lorsque Berlin avait laissé le chef des bolcheviks voyager en train à travers son territoire depuis la Suisse pour lancer la seconde révolution qui devait aboutir à au retrait de la Russie de premier conflit mondial en mars 1918.

Si les Iraniens parviennent à créer ces milices aussi facilement, c’est parce que nombre d’États du Moyen-Orient sont en faillite qu’il n’existe pas d’unité nationale, la communauté et la tribu constituant les fondements de la société et des régimes en place.

Depuis quand l’Iran utilise-t-il ces milices ?

Depuis la révolution islamique en 1979. Comme dans la plupart des révolutions basées sur une nouvelle idéologie, il y a une dimension universelle d’exportation de la révolution et ils veulent transformer le monde musulman, d’où la création du Hezbollah en 1982, d’où le soutien des chiites irakiens dans le cadre de la force Badr contre Saddam Hussein. En Irak en 2003, la milice de Moqtada al-Sadr fut soutenue par Téhéran, mais elle a pris depuis quelques distances. L’Iran a aussi tenté de créer des groupes clandestins en Arabie saoudite, dans la province du Hassa (au nord-ouest de l’Arabie), car les chiites saoudiens sont parmi les plus persécutés au Moyen-Orient.

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Les milices sont-elles des alliés à long terme pour Téhéran ?

Pour Téhéran, les milices sont des alliés à long terme concernant les chiites, mais les sunnites n’en sont pas du tout. Le Hamas avait son siège à Damas avant la guerre civile, mais comme il a soutenu la rébellion dès 2011, il s’est installé ensuite au Qatar. Les sunnites ne sont pas des alliés fiables pour Téhéran. Le lien Hamas-Iran est juste transactionnel dans le cadre de « l’axe de la résistance » (contre Israël et les États-Unis). Cette réconciliation après une décennie de froid a permis au Hamas de lancer l’attaque du 7 octobre.

À ce sujet, quel est le niveau d’implication de l’Iran dans l’attaque du 7 octobre ?

Décisif à tous les niveaux, c’est même le commanditaire sans aucun doute. Car le Hamas est beaucoup moins efficace que le Hezbollah, il est historiquement resté confiné à Gaza et en Cisjordanie, et n’a pas d’expérience militaire de haut niveau. Pour cette opération, il fallait du renseignement, des moyens, une logistique que seul l’Iran pouvait offrir.

Comment l’Iran a-t-il pu fournir le Hamas ?

Par la frontière avec l’Égypte, dont la police et l’administration sont des plus corrompues, donc les portes sont ouvertes par le Sinaï pour ravitailler Gaza grâce à de multiples tunnels.

Quels sont les objectifs de l’Iran à travers ces milices ?

Aujourd’hui, l’exportation de la révolution islamique est terminée. L’Iran est devenu une puissance réaliste, mais qui continue de proférer un discours idéologique. Cela masque son objectif impérialiste matérialisé par l’axe Liban-Syrie-Irak-Iran. Les proxys permettent aussi d’affronter indirectement les Américains, et de faire porter la responsabilité des actions au Hezbollah ou aux Houthis. Dans la presse arabe, on se moque un peu de l’Iran qui laisse massacrer ses alliés du Hamas. Les Iraniens sont obligés de répondre en prouvant qu’ils sont actifs en harcelant notamment les troupes américaines en Syrie et en Irak. Ils attendaient que le Pentagone réplique un peu trop fort sur les milices chiites irakiennes, pour que le gouvernement irakien exige leur départ, ce qui est le cas désormais. Or, si les Américains partent d’Irak, ils doivent aussi évacuer l’est de la Syrie.

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Téhéran menace aussi les pétromonarchies sunnites à partir du Yémen, transformé en lance-missile régional. Cela remet en question le développement économique de l’Arabie saoudite qui reçoit de temps en temps des missiles, de même pour les Émirats Arabes unis. Ce n’est pas favorable au climat des affaires. Les Iraniens ont un vrai pouvoir de nuisance grâce à leurs alliés locaux.

Et par rapport à Israël, l’objectif est de menacer l’État hébreu pour ne pas être attaqués en retour. Si les Américains décidaient de frapper directement le territoire iranien, l’Iran répliquerait en lançant quelques milliers de missiles sur Israël à partir du Sud Liban et de la Syrie. Le Hezbollah constitue une force de dissuasion en attendant de disposer de l’arme nucléaire.

Existe-t-il des ramifications iraniennes en Europe ou en Asie centrale ?

À travers la diaspora chiite, l’Iran a quelques ramifications. Ils en ont surtout en Afrique subsaharienne et en Amérique latine. Le Hezbollah est présent aux confins du Brésil et du Paraguay, sur la route du trafic de drogue. C’est là que se pose la question des ressources de ces milices. Celles du Hezbollah reposent en partie sur la drogue, dont la Syrie voisine est désormais devenue le premier producteur au Moyen-Orient avec un chiffre d’affaires estimé à 10 milliards de dollars.

Téhéran touche un pourcentage ?

Je ne pense pas. Le budget du Hezbollah est déficitaire malgré les trafics, car il dispose d’une force combattante permanente nombreuse et il entretient à l’échelle du Liban un système social très coûteux, destiné à lui assurer un soutien populaire. Cependant, le trafic soulage un peu le bailleur de fonds iranien. Les Houthis sont beaucoup plus indépendants, car ils sont les maîtres d’un vaste territoire qui lui procure des ressources propres. Ils ont mis la main en 2014 sur les équipements de l’armée yéménite, en particulier les missiles, mais ils étaient obsolètes et il a fallu les moderniser. Ce sont les Iraniens qui l’ont fait. Le Hachd al-Chaabi ne coûte rien à l’Iran puisqu’il est financé par la rente pétrolière de l’État irakien, déjà sous la coupe de Téhéran.

Les Hazaras, chiites d’Afghanistan, sont aussi soutenus par l’Iran. Il existe un modus vivendi entre les talibans et les Iraniens pour protéger ce peuple, donc les milices hazaras sont forcément soutenues par l’Iran étant donné qu’ils n’ont aucune confiance dans les talibans.

Quel est le niveau d’autonomie des milices satellites ?

Téhéran a toujours laissé une grande autonomie à ses alliés locaux, notamment dans la forme de son intégration politique et pour se procurer des ressources propres. Mais ils sont sollicités dans le cadre de la stratégie régionale de l’Iran, nous avons pu le constater durant la guerre civile syrienne où l’ « internationale chiite » est intervenue pour sauver le régime de Bachar al-Assad, clé de voûte de l’axe iranien au Levant. En ce qui concerne le conflit avec Israël, dont la destruction demeure l’utopie mobilisatrice de la République islamique, le Hezbollah est très dépendant de Téhéran où toutes les décisions sont prises. Mais Téhéran se mêle peu des affaires internes au Liban. Il n’enverra pas non plus le Hezbollah au combat avec l’État hébreu dans le cadre de cette guerre entre Israël et le Hamas. Les dirigeants iraniens savent qu’un conflit direct entraînera sa destruction et celle du Liban, et que la population chiite les rendrait responsables du désastre. Ils sont conscients des limites.

Les Houthis sont beaucoup plus éloignés, mais ils se concertent avec l’Iran pour lancer des missiles sur les pays du Moyen-Orient ou les navires qui empruntent le détroit de Bab al-Manded. Cependant, le régime houthi est en mal de reconnaissance internationale et on ne peut exclure que son activisme anti-israélien soit aussi guidé par une volonté d’apparaître comme un acteur géopolitique majeur dans la région et non pas un simple supplétif iranien.

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