Livre – La vraie nature du fascisme italien. Lucien Jaume

16 mai 2026

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Livre – La vraie nature du fascisme italien. Lucien Jaume

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  • Depuis plus d’un siècle, le mot « fascisme » est employé pour fustiger tout régime autoritaire, alors qu’il ne s’applique en fait qu’à un pays et à une époque particulière. Lucien Jaume refuse cette inflation sémantique et restitue la singularité radicale du projet mussolinien.

  • Loin d’être un simple opportunisme politique ou une réaction conservatrice, le fascisme italien fut une idéologie cohérente portant un projet de transformation totale de l’homme et de la société — une révolution culturelle dont même Mao n’avait pas rêvé.

  • Une contribution philosophique originale qui comble un vide dans l’historiographie française, à l’heure où l’actualité géopolitique de 2026 rend la question plus urgente que jamais.

La vraie nature du fascisme italien, Lucien Jaume, Éditions Tallandier, 2026, 24,50 €

Depuis plus d’un siècle, le mot fascisme est employé pour fustiger tout régime autoritaire ou dictatorial, alors qu’il ne s’applique en fait qu’à un pays et à une époque particulière. Même les historiens les plus chevronnés font pour la plupart l’impasse sur la fabrique intellectuelle, par Mussolini en personne, d’une vision de l’homme et de la société dont on ne trouve l’équivalent nulle part dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Lucien Jaume, historien confirmé et l’un des meilleurs connaisseurs de l’articulation moderne entre politique et religion, refuse cette inflation sémantique qui dilue le concept en l’appliquant à tout régime autoritaire. Le fascisme italien constitue un phénomène historique et idéologique spécifique qu’il convient d’analyser dans sa singularité.

Le parcours de Mussolini : de l’extrême gauche au nationalisme

Militant d’extrême gauche et adepte du syndicalisme révolutionnaire avant la Première Guerre mondiale, cet autodidacte s’est projeté dans un nationalisme et un bellicisme forcenés durant le conflit. Cette trajectoire politique est essentielle pour comprendre la nature hybride du fascisme : Mussolini ne rejette pas totalement son passé révolutionnaire, il le transpose dans un projet de transformation radicale de la société italienne, mais par des moyens opposés à ceux du socialisme internationaliste.

La doctrine fasciste : un État totalitaire assumé

Farouchement hostile au libéralisme politique et économique, Mussolini prône une révolution par le haut, c’est-à-dire par l’État devenu tout-puissant. Il affirmait que la liberté existait et vivait réellement : dans l’État totalitaire (Stato totalitario). La liberté totalitaire consiste à exécuter, à réaliser, ce que la conscience collective, installée dans l’État, ordonne de faire pour la puissance du peuple italien. Cette conscience collective parle par la bouche du « conducteur », du Duce (du latin ducere, conduire).

L’axiome fondamental du régime, « Tout est dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État », résume cette conception totalisante où l’État absorbe intégralement la société civile. La prétention mussolinienne n’était pas seulement de contrôler les corps et les comportements, mais de transformer en profondeur les mentalités et la culture du peuple italien.

« L’encadrement rigoureux de toute la population, de la naissance jusqu’à la mort, et la répression des oppositions sont au fondement d’une révolution culturelle dont même Mao Zedong n’a jamais rêvé. »

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Une révolution culturelle sans précédent

On idolâtre la guerre pour elle-même, on exalte le futurisme pour mieux rompre avec le monde d’avant, car le fascisme se veut un modernisme. Le culte de la violence et de la guerre n’est pas un simple instrument de politique extérieure, mais une dimension constitutive de l’anthropologie fasciste : l’homme nouveau doit être forgé dans le conflit et le sacrifice. Le fascisme historique a fait continuellement l’éloge de la guerre, au profit de l’État officiellement baptisé totalitaire et du martyre de l’individu.

Une approche méthodologique originale : l’idéopraxie

L’originalité de la démarche de Jaume réside dans son approche philosophique et conceptuelle. Plutôt que de se concentrer sur les événements historiques ou les structures politiques, il analyse le système de pensée fasciste dans sa cohérence interne, en partant des textes doctrinaux et des discours officiels. Cette méthode, héritée de son travail sur le discours jacobin, permet de saisir les logiques profondes d’un régime qui ne fut pas seulement une dictature autoritaire, mais un projet idéologique total.

À partir de cette démarche, Lucien Jaume a défini les « idéopraxies » comme des configurations où l’idéologie et la pratique politique s’articulent de manière indissociable. Cette notion s’applique particulièrement bien au fascisme italien, où doctrine et action sont intimement liées : chaque geste politique est simultanément un acte doctrinal, et chaque affirmation idéologique appelle immédiatement une mise en pratique coercitive.

« L’impérialisme est la traduction de la volonté et de la liberté illimitées que s’attribuent une nation et son chef — comme le montre encore notre actualité géopolitique de 2026. »

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Un livre pionnier dans l’historiographie française

Cet ouvrage comble un vide dans l’historiographie française du fascisme. Alors que les travaux anglo-saxons — notamment ceux de Roger Griffin ou Stanley Payne — ont depuis longtemps insisté sur la dimension idéologique et moderniste du fascisme, la recherche française est restée souvent sur les aspects sociologiques ou événementiels. En mobilisant sa double compétence en philosophie politique et en histoire des idées, Lucien Jaume offre une analyse en profondeur de ce qu’il appelle la « fabrique intellectuelle » du fascisme mussolinien.

Il démontre que loin d’être un simple opportunisme politique ou une réaction conservatrice, le fascisme italien fut une idéologie cohérente et radicale, portant un projet de transformation totale de l’homme et de la société. À l’heure où l’actualité géopolitique de 2026 rend la question plus urgente que jamais, comprendre la nature spécifique du phénomène fasciste permet de mieux identifier les dangers actuels — et de ne pas banaliser le terme en l’appliquant à tout régime autoritaire.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Doctorant en géographie, professeur à la Schiller International University, et chercheur à l'Institut chrétiens d'Orient, Tigrane Yegavian est membre du comité de rédaction de Conflits. Après avoir étudié la question turkmène en Irak ;la question des minorités en Syrie et au Liban, il s'intéresse à la géopolitique des diasporas. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", (Névicata, 2015), "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) , "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019), Escales arméniennes (Erick Bonnier 2025), Géopolitique des diasporas, (La Découverte, à paraître) .