Livre – L’Union européenne au défi du gazoduc Nord Stream II

14 novembre 2021

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Photo : Livre - L’Union européenne au défi du gazoduc Nord Stream II. crédit photo : Unsplash
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Livre – L’Union européenne au défi du gazoduc Nord Stream II

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L’achèvement de la construction du gazoduc Nord Stream II, qui doit acheminer en pleine capacité 55 milliards de m3 de gaz à l’Allemagne est imminente. Ainsi, ce projet longtemps controversé avait fait l’objet d’une batterie de sanctions à son encontre, mais tenait tant à cœur Angela Merkel constituer une étape importante dans l’histoire des relations énergétiques entre la Russie et l’Europe.

C’est le chantier le plus géopolitique d’Europe : sous le coup de sanctions américaines, critiqué par les pays d’Europe orientale, mis à mal par des directives européennes, le gazoduc Nord Stream 2 a été pris durant un an dans les mailles de l’affaire Navalny.

Long de 1 200 kilomètres, il doit acheminer 55 milliards de m3 de gaz par an en Europe et devait être initialement terminé fin 2019. Le tuyau sera exploité par le géant russe Gazprom, mais il est cofinancé par cinq groupes européens, dont le français Engie, pour un coût total de 9,5 milliards d’euros. Les enjeux de Nord Stream qu’explorent l’autrice sont en effet multiples : les marchés internationaux de l’énergie à l’import et à l’export (du gaz en l’occurrence), et le rôle que jouent les États et les firmes, publiques ou privées, au premier rang desquelles la puissante Gazprom, première productrice mondiale de l’or bleu. La construction d’un gazoduc traverse la mer Baltique pour relier directement la Fédération de Russie à l’Allemagne et l’Europe de l’Ouest, évitant la traversée d’États de l’ancienne Union soviétique ou de l’ancien bloc soviétique éventuellement réticents vis-à-vis de Moscou. L’utilisation d’une mer semi-fermée et de son fond marin pour y installer un tube transportant du gaz, implique la résolution des problèmes relatifs aux délimitations territoriales marines, aux contrats commerciaux, à la sécurité, y compris environnementale, de l’infrastructure. Ces problèmes concernent notamment les rapports entre la Russie et l’Union européenne et ses États membres dans le domaine énergétique gazier, incluant des conceptions contrastées en ce domaine l’énergie, des échanges commerciaux et des négociations internationales, en matière de commerce gazier, dans l’Union européenne. Ils prennent aussi racine dans les rapports entre États membres de l’Union, notamment la position de la RFA, le processus décisionnel européen, l’influence d’un État non-membre, les États-Unis, et le rôle joué par la Commission de Bruxelles, sur lequel elle insiste judicieusement.

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S’agissant du rapport de l’Union européenne et de la Fédération de Russie à la question énergétique, relevons que l’Union voudrait dépolitiser le secteur énergétique, dans une logique marchande, avec le démantèlement des monopoles, la libre concurrence et la fixation des prix par le jeu de l’offre et de la demande, réserve faite du soutien public aux énergies renouvelables. La Russie fait de l’énergie un secteur dominé par l’État (50 % + 1 du gaz et du pétrole russes) ainsi qu’un vecteur de pouvoir, aussi bien à l’intérieur qu’à l’international. C’est ce que montre la participation de Moscou à la création du Forum des pays exportateurs de gaz à Téhéran en 2001, dont le siège a été transféré à Doha, au Qatar, en 2011. Cette divergence d’approche est aggravée par les différends euro-russes, notamment sur la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine, la Crimée, la Syrie, le Venezuela… De l’importance des considérations politiques dans les relations commerciales, résulte une perte de confiance réciproque, chacun redoutant que l’échange économique serve de levier stratégique à l’autre. L’enquête d’Éloïse du Penhoat sur l’entrelacs diplomatico-gazier euro-russe et intra-européen, avec ses acteurs variés, est instructive.

Elle nous invite à nous interroger sur les marges de manœuvre réelles dont dispose l’UE dans la conduite de sa politique extérieure et de sa gouvernance énergétique, les deux étant intimement liées. Le déroulé des négociations et l’issue de Nord Stream 2 auront donc un impact sur la crédibilité et la légitimité des institutions européennes. Cela pose plusieurs questions auxquelles l’autrice apporte des éléments de réponse : dans quelle mesure l’introduction du projet dans les considérations européennes en 2015 a-t-il remis en cause les objectifs diplomatiques, énergétiques et environnementaux de l’UE ? Comment l’UE a-t-elle répondu à l’annonce du projet et quelle position a-t-elle défendue depuis ? Quel a été le double rôle de l’UE dans les négociations avec les pays membres d’une part et avec les pays tiers d’autre part ? Enfin, l’UE est-elle parvenue aux objectifs souhaités ?

Sort-elle affaiblie ou fortifiée des négociations ? Dès son annonce, le projet cristallise les désaccords existants entre Gazprom et l’UE sur le dossier ukrainien et sur la politique européenne de libéralisation du marché du gaz. En conséquence, Gazprom cherche à s’adapter aux nouvelles réalités du marché gazier de l’UE en se reposant autant sur le changement de conjoncture économique que sur les limites juridiques des directives européennes. L’évolution de la stratégie du gazier russe est exposée avec clarté. Le gazoduc Nord Stream 2 apparaît alors comme une solution intéressante pour le gazier russe. Une deuxième partie porte sur l’analyse de la réaction des États membres une fois le projet annoncé. Une fois la position des États membres établie, la troisième partie est consacrée au processus européen de prise de décision concernant le gazoduc. La Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil de l’UE doivent en premier lieu s’accorder sur une stratégie de négociations. Cet état de fait interroge sur la gouvernance réelle de l’UE en matière énergétique, en particulier depuis la mise en place de sanctions américaines à l’encontre des entreprises impliquées dans la construction du gazoduc.

Bien que terminé en 2020, cet ouvrage, muni de riches annexes statistiques, d’un intéressant glossaire de termes techniques, ainsi que d’une abondante bibliographie, représente une synthèse utile sur une question constituant un des pans les plus importants des relations Russie-Europe.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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