Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité du Team Red Project. La DGA a créé le projet RADAR, réunissant experts, scientifiques, des militaires et écrivains, sélectionnés pour imaginer les nouvelles menaces qui se profilent à échelle mondiale, dans le but de les anticiper pour mieux les déjouer.
À lire également : Livres — Guerre et paix au Moyen-Orient
Menaces 2035 – Qui veut la paix prépare le futur – Robert Laffont – novembre 2025.
Deux des trois précédents volumes de la Red Team avaient d’ailleurs été donnés comme ouvrages de référence pour le concours du BM4, permettant l’accès au grade de major de l’armée de terre. Il est fort possible que celui-ci en fasse également partie, tant les enjeux de l’innovation doivent être pris en compte à tous les niveaux des forces armées.
Le projet RADAR a été lancé le 7 novembre 2025, et cet ouvrage en constitue le support destiné au grand public.
Comme son prédécesseur, la Red team défense lancée en 2020, le projet radar vise à faire se rencontrer les acteurs de la défense avec ceux de la société civile, industriels évidemment, chercheurs, acteurs du monde numérique, mais aussi des auteurs de science-fiction. Cette réflexion a pour objectif de sortir des cadres de réflexion traditionnels, et face aux guerres hybrides d’aujourd’hui, d’envisager et surtout de mettre en œuvre une hybridation des savoirs pour faire face aux guerres de demain. On notera d’ailleurs que ce « demain » est finalement assez proche, avec un horizon fixé à 2035.
Si cet ouvrage doit être proposé à la lecture des futurs lauréats des concours militaires internes, c’est parce qu’il correspond à un objectif affiché, celui de « faire cauchemarder les armées ». À cet égard, la simple lecture de la table des matières montre que cet objectif a été atteint.
Le passage de la prospective à l’anticipation stratégique apparaît en effet comme essentiel. L’objectif de cette discipline, apparue dans son acception moderne, après la Seconde Guerre mondiale, avec les travaux de Gaston Berger et de la Rand corporation, ne cherche pas, comme les oracles de l’Antiquité, à prévoir le futur, mais à l’envisager dans toutes ses possibilités pour mieux s’y préparer. « L’investigation méthodique des futurs possibles devient un préalable à l’élaboration de stratégies et de politique en vue d’une action imminente ». Cette réflexion du philosophe Luc de Brabandère fixe en effet le cadre de cette réflexion qui peut apparaître, au vu des thèmes abordés, comme assez angoissante. Le premier scénario envisagé, celui de l’épiplastie, une bactérie qui dévore le plastique, et qui devient hors de contrôle, devient au final extrêmement angoissant. De la poche de perfusion aux composants d’un avion Rafale, le plastique, omniprésent, vient à manquer. C’est toute une société qui s’effondre brutalement. Cette anticipation représente ce que l’on appelle « le cygne noir », un événement imprévisible, dont les probabilités sont faibles, mais les conséquences immenses, s’il venait à se produire.
Les deux premiers articles de l’ouvrage présentent le cadre général de cette réflexion prospective. L’ancien patron de l’agence innovation de défense, Emmanuel Chiva, montre le cadre dans lequel se situe le projet radar. L’objectif est bel et bien de sensibiliser tous les acteurs de l’innovation, et de les stimuler dans leurs recherches pour contrer des menaces, par définition, imprévisibles.
À cet égard, on lira avec attention la présentation par Nicolas Lerner, directeur général de la DGSE, sur l’intérêt de ses services pour l’anticipation. Le caractère opérationnel des productions de la DGSE ne s’oppose pas à l’anticipation stratégique qui contribue à l’orientation du renseignement.
Les différents articles qui construisent les différents scénarios d’anticipation des menaces abordent successivement les différents enjeux, dans toutes les disciplines. Dans la continuité du scénario de l’épiplastie, publié d’ailleurs sur le site de la mission radar, la question des bactéries se pose avec une acuité particulière. La guerre bactériologique, avec la flèche empoisonnée et les cadavres contaminés lancés par-dessus les remparts, est aussi vieille que la guerre elle-même. Mais les évolutions technologiques, le génie génétique notamment, rendent les différentes hypothèses extrêmement crédibles. Un synthétiseur ADN, capable de créer un pathogène mortel, serait accessible pour le prix d’une voiture d’occasion, soit 20 000 $. On imagine évidemment les perspectives que cela peut offrir, y compris à un groupe terroriste. La militarisation des agents pathogènes n’est certes pas une nouveauté, mais le développement de nouvelles pathologies, avec le retour d’expérience du Covid, et au moment où nous écrivons ces lignes, la diffusion de nouveau virus sur le bétail, comme la DNC, montre que ce risque peut rapidement se transformer en menace majeure. Au-delà de la production d’agents pathogènes, la question de la dispersion par aérosols se pose également, d’autant que des essaims de drones, faciles à mettre en œuvre, peuvent y contribuer largement.
Pour ce qui concerne la production de virus et de bactéries, l’intelligence artificielle est déjà largement utilisée dans les laboratoires, et peut-être bien évidemment utilisée à des fins hostiles.
Les auteurs du projet envisagent d’ailleurs les différents moyens de protection contre les agents antimatériels, capables de détruire des composants essentiels de notre environnement quotidien, comme le plastique.
Le soldat augmenté ou optimisé ?
Le deuxième dossier s’intéresse à ce que l’on a pu appeler pendant un temps « le soldat du futur », disposant d’implants cérébraux, de dispositifs de renforcement musculaire, et autres composants que l’on avait pu imaginer dans des séries télévisées, comme « l’homme qui valait 3 milliards », ou des films comme Terminator.
Dans le dossier « l’esprit et le corps », la santé constitue bien un enjeu de défense, comme le rappelle le médecin général Blandine Carenzo – Corberand, à la fois pour la médecine de combat, mais également pour assurer la réparation des soldats blessés. On retrouve d’ailleurs les débats sur le soldat augmenté, et la position française qui refuse les transformations irréversibles, pour envisager un soldat « optimisé ». Le retour d’expérience ukrainien montre d’ailleurs l’importance de travailler la rusticité, à la fois dans le domaine physique, mais également pour le moral. Au vu des évolutions technologiques, de la miniaturisation des systèmes, le soldat cyborg semble désormais possible. À cet égard, l’action sur le cerveau et les neurones dans le domaine des perceptions, comme des réactions, devient une sorte de nouvelle frontière sur laquelle des dispositifs défensifs, notamment face à la guerre d’influence, devront être établis. Pour autant, déjà dans les scénarios de la Red team, les piratages des implants neuronaux avaient été envisagés.
Les auteurs envisagent d’ailleurs de multiples hypothèses, en partant tout de même d’une situation déjà rencontrée. Cela concerne la gestion du sommeil, mais également celle du corps humain, dans cet article qui traduit déjà une évolution constatée : une armée en voie d’empâtement ? La situation a été déjà très largement documentée pour l’armée américaine, mais affecte de façon générale bien d’autres pays.

Des sociétés atomisées
La fragmentation sociale constitue également un levier d’action pour une puissance hostile. La puissance des outils numériques permet de produire de fausses informations et de susciter des mouvements de déstabilisation des sociétés. À cet égard on lira avec profit l’article de David Colon, historien, mais devenu spécialiste des guerres de l’information. La consommation d’informations anxiogènes accroît la vulnérabilité des populations, sur le plan sociétal et politique. David Colon parle d’ailleurs de guerre cognitive pour en décrire les différents dispositifs. Les algorithmes interagissent avec l’esprit humain en temps réel, et permettent, en mettant à disposition plusieurs sollicitations, d’influencer directement les comportements. On peut parler à cet égard de démarche sécessionniste favorisée dès lors que les individus se retrouvent enfermés dans leur communauté numérique. Cela peut avoir des conséquences dans le monde réel dès lors que cela influence directement l’action publique.
La désinformation n’est pas nouvelle, et, si l’on cite à ce propos le faux testament de Pierre le Grand paru en 1812, on pourrait rappeler que le protocole des sages de Sion, encore utilisé comme argumentaire dans le monde arabe, était une production des services de la police politique du Tsar.
À lire également : Retour dans les tranchées
Cet enfermement numérique peut avoir des conséquences pratiques sur le terrain, avec la constitution d’enclaves physiques, à l’échelle d’un quartier, par exemple, cherchant à mettre en place ses propres règles et lois, et pourquoi pas une police de la pensée. Cela peut rappeler les communautés fermées, qui ne seraient plus alors celles d’éleveurs de chèvres fumeurs de cannabis, comme dans les années 70, mais plutôt des regroupements de défense s’isolant de leur environnement immédiat.
Ce phénomène s’est développé aux États-Unis, avec le mouvement des « citoyens souverains », refusant de se soumettre aux injonctions de l’État. Cela s’appuie évidemment sur les théories du complot, sans doute farfelues, mais prises de plus en plus souvent au sérieux par des esprits faibles.
Cela permet aux auteurs de l’ouvrage d’anticiper une possible sécession, sous influence d’une alliance ouralienne comme Toulouse en 2036, la constitution de milices dans le sud de la France et en 2039 la constitution d’une alliance d’enclaves autonomes constituant une nation virtuelle capable de développer une économie parallèle basée sur les cryptomonnaies.
Dans une société de ce type l’influenceur devient un soldat à part entière qui peut se mettre au service d’acteurs étrangers, cherchant à remettre en cause la souveraineté nationale et la légitimité de l’État.
Les progrès industriels sont abordés sur fond de ruptures technologiques multiples dans tous les domaines, et bien évidemment dans celui de la défense. L’imprimante 3D devient le vecteur de cette nouvelle industrialisation, tandis que le recul de la capacité industrielle de l’Europe et de la France en particulier devient dramatique. Pour autant les piliers de la souveraineté industrielle européenne restent solides et des progrès significatifs, dans l’aéronautique comme dans la marine, sont enregistrés. L’enjeu de la souveraineté industrielle comme alimentaire est évidemment à la base d’une anticipation stratégique.
On notera d’ailleurs que dans l’histoire, depuis les arsenaux de marine de Louis XIV jusqu’aux programmes actuels, il existe bel et bien une souveraineté industrielle de défense française qu’il conviendra de renforcer, surtout si l’on prend en compte le retard accumulé dans la production de drones. Le réveil européen récent marque sans doute une nouvelle étape dans le développement de la base industrielle et technologique de défense du pays.
Les micro-industries
Au côté des programmes importants, ce qui se développe aujourd’hui et que les auteures anticipent, ce sont les microunités de production qui peuvent réinventer la guerre. La production de pièces détachées avec des imprimantes 3D est un exemple, mais il est possible d’envisager, comme cela a pu se faire sous le coup des nécessités en Ukraine, des micros-usines, très dispersées, capable de produire des millions de drones à bas coût.
La souveraineté pharmaceutique, la chimie fine, constitue également un enjeu de souveraineté sanitaire. La pandémie du Covid a durablement marqué les esprits, et il faudra sans doute poursuivre cet effort pour qu’en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement de la mondialisation, les populations puissent disposer des molécules pharmaceutiques indispensables.
La recomposition industrielle doit également développer une industrie européenne des semi-conducteurs, afin de sortir de la dépendance à l’égard des grands fondeurs situés à Taïwan et aux États-Unis. Paradoxalement le spécialiste de la lithographie permettant de produire les semi-conducteurs les plus élaborés est une entreprise néerlandaise, ASML. De nouveaux projets industriels sont en cours d’implantation avec le soutien d’un fonds d’investissement, Ardian semi-conductor.
C’est d’ailleurs l’un des intérêts de cet ouvrage qui est d’informer la population sur les actions des entreprises comme de l’État dans la constitution de cette base industrielle qui ne concerne pas seulement la défense d’ailleurs. Se pose d’ailleurs la question de l’accès à certaines matières premières, comme les fameuses terres rares, et la transition énergétique consommera des quantités sans cesse plus importantes, notamment de lithium. En l’état actuel, la Chine est en position dominante dans la plupart des terres rares et tous ses rivaux cherchent à briser cette dépendance.
L’arme climatique
Le changement climatique est également abordé sous l’angle de la manipulation du temps qu’il fait, un rêve qui a longtemps été une utopie, mais que les évolutions technologiques peuvent rendre très réel à court terme. Le changement climatique participe aux enjeux de défense, dès lors qu’il aggrave certains types de conflits, notamment dans l’accès à l’eau et aux terres agricoles. Mais il faut également envisager la manipulation climatique comme une arme de guerre à part entière dès lors que cela peut infliger des dommages sur un territoire que l’on prendrait comme cible. Plusieurs pays comme la Chine ont engagé des programmes importants de géo-ingénierie visant à renforcer les précipitations dans le nord du pays. Certaines études envisagent de réduire le réchauffement par des dispositifs renvoyant le rayonnement solaire dans la haute atmosphère. Cela ne sera pas dénué de conséquences sur le régime normal des précipitations, notamment dans les tropiques.
Au terme de cette fiche de lecture qui ne peut prétendre à l’exhaustivité, il convient de reprendre la conclusion de cet ouvrage : « Qui veut la paix prépare le futur ». L’enseignement majeur de ce recueil d’articles et de points de vue réside dans cette notion d’hybridation qui constitue le fil conducteur de cette réflexion. Du géant industriel à l’individu résilient, tous participent à la défense globale. Et la lucidité face aux mutations technologiques et scientifiques à venir, la possibilité que cela devienne un instrument de domination, représentent un véritable enjeu de sécurité nationale, et même, disons-le clairement européenne. Et c’est sans doute dans ce domaine que les capacités politiques doivent s’exprimer. Mais cela ne pourra se faire qu’avec l’assentiment des populations, d’où l’enjeu de la défense à mettre en œuvre pour riposter à la guerre informationnelle qui nous est déjà livrée.







