Livre – Ukraine. Témoigner depuis la lisière

6 mars 2026

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Livre – Ukraine. Témoigner depuis la lisière

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Deux intellectuels ukrainiens ont fait le choix inverse de l’exil : se diriger vers le front. « La vie à la lisière » est le récit de ce voyage aux confins du réel et une méditation sur ce que la guerre dit de l’Ukraine, de l’Europe et de l’histoire.

Tetyana Ogarkova et Volodymur Yermolenko, La vie à la lisière. Être Ukrainien aujourd’hui, Gallimard, 2026.

Alors que des millions d’Ukrainiens fuyaient vers l’ouest ou cherchaient refuge à l’étranger, Tetyana Ogarkova et Volodymur Yermolenko ont choisi le chemin inverse. Tous deux professeurs à la prestigieuse Académie Mohyla de Kiev elle, spécialiste de littérature française ; lui, philosophe, écrivain et président du PEN Ukraine, ils se sont dirigés vers le front, cette ligne de 1 200 kilomètres qui s’étire à huit heures de route de la capitale.

Plus on s’en approche, écrivent-ils, plus la réalité se raréfie. Plus on se déplace vite, car tout le monde sait que la mort est plus rapide que nous. La lisière n’est pas la périphérie d’un centre : elle est un centre. Son rythme est celui du cœur. C’est là que des militaires recréent de toutes pièces une communauté nouvelle, avec ses règles, ses liens, son humour, sa fraternité et ses pertes quotidiennes. En chaque point de cette ligne de feu, les auteurs voient renaître une nouvelle Sitch, cette forteresse qui servit de capitale aux cosaques zaporogues. L’un des grands mérites du livre est précisément de tisser en permanence ce lien entre les réalités du présent et les profondeurs de l’histoire, de la littérature et de l’âme ukrainiennes.

Face à la guerre

Cette beauté de la métaphore n’empêche pas une question de surgir : est-elle pleinement représentative de la réalité à l’aube de la cinquième année de guerre ? Car la distance entre les combattants du front et la société civile à l’arrière se creuse. L’unité des débuts héroïques s’effrite. Le livre, porté par une puissance lyrique indéniable, effleure cette tension sans toujours l’affronter de front.

Le propos des auteurs dépasse cependant le seul témoignage de guerre. Leur thèse centrale est provocatrice : la Russie ne fait pas la guerre à l’Ukraine, ni même à l’Europe. Elle fait la guerre au réel. À l’histoire qui a repris sa marche en 1989. Là où l’Occident, persuadé d’être sorti vainqueur de la guerre froide, croyait toucher à la fin de l’Histoire, l’avènement universel de la démocratie, des droits humains et de l’économie de marché, les pays d’Europe de l’Est vivaient exactement l’inverse : non pas une fin, mais un recommencement. L’histoire s’était arrêtée avec l’écrasement du Printemps de Prague en août 1968. Ce qui advint en 1989, c’était sa reprise. Poutine, lui, veut annuler cette reprise. Il mène une guerre de vieux qui jettent les jeunes dans le brasier pour rejouer la Grande Guerre patriotique.

Face à l’impérialisme

Ogarkova et Yermolenko soulèvent également une lacune persistante dans les études postcoloniales : l’impérialisme russe n’a pas été suffisamment analysé en tant que tel. À la différence des imperialismes occidentaux, qui s’exerçaient sur des peuples lointains jugés inférieurs, l’impérialisme russe s’est construit sur des peuples proches, culturellement apparentés, des Ukrainiens que le pouvoir tsariste appelait les « Petits Russes » et à qui il déniait tout droit à la différence. La lettre de Poutine du 12 juillet 2021, prélude à l’invasion, n’est que la reformulation contemporaine de cette vieille négation.

Le livre se referme sur une interrogation vertigineuse. Les ténèbres ont été durant des siècles le mode existentiel de l’Ukraine. Des lumières sortiront-elles de l’épreuve actuelle ? La guerre ampute les Ukrainiens de leur avenir comme de leur passé. Et nous, Européens, qui avons tourné le dos pendant quatre-vingts ans à l’agôn, cet espace des affrontements, pour nous installer dans la vaste agora où nous pensions que le monde entier viendrait nous rejoindre : quelle sera notre réponse ?

La vie à la lisière ne donne pas de réponses. Il pose les bonnes questions avec une force, une culture et une honnêteté qui rendent ce livre indispensable.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.