Résistance, dessins, Syrie, djihad : aperçu des livres de la semaine
L’historien Sébastien Albertelli livre une biographie monumentale d’André Dewavrin, plus connu sous son nom de guerre, le colonel Passy, figure centrale mais longtemps méconnue de la France libre. À travers plus de six cents pages nourries d’archives et d’une longue familiarité avec les sources du gaullisme clandestin, Albertelli restitue la trajectoire d’un homme qui fut l’architecte des services secrets gaullistes pendant la Seconde Guerre mondiale.
Lorsque Dewavrin rejoint Londres en 1940, rien ne le prédestine à diriger un appareil de renseignement. Officier du génie âgé de vingt-neuf ans, il reçoit pourtant de Charles de Gaulle la mission de créer ex nihilo les services secrets de la France libre. C’est la naissance du Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), organisme chargé de coordonner les réseaux clandestins, de soutenir la Résistance intérieure et de préparer l’action militaire en territoire occupé. Sans expérience préalable dans le renseignement, Passy parvient à bâtir en quelques années une véritable organisation clandestine opérant en liaison avec les services britanniques et les réseaux résistants en France.
L’ouvrage ne se contente pas de retracer l’épopée héroïque de la Résistance. Il éclaire aussi les rivalités internes, les tensions avec les Alliés et les luttes de pouvoir qui traversent l’appareil gaulliste. Albertelli montre un Passy à la fois loyal envers de Gaulle et redouté par nombre de responsables politiques ou militaires. Ce portrait nuancé restitue la complexité d’un homme admiré par certains, critiqué par d’autres, mais dont l’efficacité opérationnelle fut décisive dans la structuration du renseignement français.
La seconde partie du livre s’attache à l’énigmatique « affaire Passy » de 1946. Accusé d’irrégularités financières après la guerre et brièvement emprisonné, l’ancien chef du BCRA voit sa carrière brisée. Albertelli rouvre ce dossier controversé en s’appuyant sur des archives longtemps inaccessibles et propose une lecture plus équilibrée d’un épisode mêlant rivalités politiques, méfiance envers les services secrets et fin de l’ère gaulliste de la Libération.
Joann Sfar, Terre de sang. Le temps du désespoir, Les Arènes BD, février 2026, 39 €
Terre de sang constitue le troisième et dernier volet d’une trilogie ambitieuse : après Nous vivrons, consacré à l’après-pogrom du 7 octobre, et Que faire des Juifs ?, fresque historique sur le judaïsme et l’antisémitisme, Joann Sfar change de registre et de focale. L’auteur du Chat du Rabbin délaisse la chronique intime pour embrasser une géographie du conflit israélo-palestinien à hauteur d’hommes.
Dans cet ouvrage hybride, à mi-chemin entre l’essai graphique et le journal personnel, Sfar tente de saisir l’épaisseur historique et émotionnelle d’un conflit qui dépasse largement les simplifications médiatiques. Le récit mêle souvenirs familiaux, références historiques et réflexions contemporaines, dans une narration volontairement fragmentée. L’auteur y explore notamment les traumatismes mémoriels, la question du sionisme, la place des Juifs orientaux et les fractures politiques qui traversent les sociétés israélienne et palestinienne. Le dessin, rapide et nerveux, caractéristique de Sfar, participe de cette impression d’urgence. Loin d’une bande dessinée didactique, Terre de sang assume une subjectivité revendiquée. L’auteur n’entend pas livrer une synthèse académique du conflit mais plutôt partager un regard inquiet sur l’enchaînement des violences et sur l’impasse politique qui semble enfermer la région.
Sfar s’éloigne de la chronique immédiate et de la fresque didactique pour tendre l’oreille aux voix palestiniennes, arabes et bédouines dans le tumulte d’un conflit insoutenable. Son carnet de reportage dessiné le conduit de Venise à Paris, de Ramallah à Naplouse, d’Hébron à Jérusalem et Tel-Aviv, autant de villes fracturées où la parole de l’autre devient matière première du récit graphique.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la méthode. Sfar ne construit pas de thèse : il écoute, observe, accumule. Ses 608 pages fonctionnent comme un journal de bord brut, où le trait — spontané, parfois rugueux — mime l’urgence du terrain. Aux massacres, aux idéologies et aux mécanismes de haine, il oppose le dialogue qui, même lorsqu’il semble impossible, reste un acte politique puissant.
L’intérêt géopolitique de l’ouvrage tient précisément à ce refus du manichéisme. Face aux idéologies, à la violence et aux récits figés, Sfar oppose le dialogue, la poésie et la création comme actes profondément politiques. On pourra débattre de la pertinence d’une telle posture dans un conflit où les asymétries sont réelles et documentées — mais c’est là que Terre de sang interpelle : en refusant de choisir entre le pamphlet et la capitulation morale.
Sfar s’ancre dans la BD du réel, poétique, violente, fraternelle, qui ne sauve rien mais n’abandonne personne. Un témoignage graphique exigeant, indispensable pour quiconque cherche à comprendre comment la guerre se vit — et se raconte — depuis l’intérieur.
Fragilités syriennes, collectif, Paris, L’Harmattan, coll. Confluences Méditerranée, 2026, 20 euros.
À l’heure où la Syrie entre dans une phase d’incertitude politique majeure, l’ouvrage collectif Fragilités syriennes offre une lecture utile des recompositions en cours dans ce pays profondément bouleversé par plus d’une décennie de guerre. Publié dans la revue Confluences Méditerranée, ce volume réunit plusieurs spécialistes du Moyen-Orient qui s’efforcent de comprendre les dynamiques de l’après-guerre et les multiples vulnérabilités qui traversent encore l’État syrien.
Le point de départ de l’analyse tient à la rupture provoquée par l’effondrement du régime de Bachar el‑Assad en 2024, événement qui met fin à plus d’un demi-siècle d’autoritarisme structuré autour d’un appareil sécuritaire puissant et d’un système politique reposant sur la fragmentation communautaire. Pour autant, les auteurs soulignent que cette rupture ne signifie nullement l’avènement automatique d’une transition démocratique. Au contraire, la Syrie demeure un espace politique profondément instable, où se superposent rivalités internes, influences régionales et interventions de puissances extérieures.
Plusieurs contributions éclairent les enjeux structurants de cette nouvelle séquence historique. Barah Mikaïl analyse les incertitudes politiques qui accompagnent la recomposition de l’État syrien, tandis que Thomas Pierret examine l’évolution des mouvements islamistes dans un contexte institutionnel encore fragile. D’autres articles s’intéressent au rôle des puissances extérieures, notamment l’Iran et la Russie, dont les stratégies continuent d’influencer l’équilibre régional.
L’intérêt du volume tient à son approche pluridisciplinaire. Plutôt que de proposer une synthèse définitive sur la Syrie post-conflit, les auteurs mettent en évidence un faisceau de fragilités politiques, sociales et géopolitiques qui rendent toute stabilisation durable incertaine. Cette perspective permet de dépasser les lectures simplificatrices du conflit syrien et de rappeler que la reconstruction d’un État viable suppose de résoudre des fractures accumulées depuis plusieurs décennies.
Sans prétendre épuiser un sujet aussi complexe, Fragilités syriennes constitue ainsi un outil précieux pour comprendre les défis de l’après-guerre. Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition, la Syrie demeure un laboratoire tragique des transformations politiques contemporaines.
Héloïse Heuls, Cyberdjihad. Le grand recrutement, Éditions du Cerf, 2026, 21,90 euros.
Normalienne, Héloïse Heuls propose une enquête fouillée tirée de sa thèse sur la manière dont les mouvements djihadistes ont progressivement fait d’Internet un espace stratégique de mobilisation et d’endoctrinement. Fruit de plus de dix années de recherches et d’enquêtes de terrain, l’ouvrage explore l’architecture numérique d’un militantisme qui a su transformer les outils du web en véritables instruments de guerre idéologique.
L’auteure montre que le djihadisme contemporain ne se limite pas à une propagande rudimentaire diffusée sur quelques plateformes marginales. Il s’appuie au contraire sur un écosystème complexe où se combinent réseaux sociaux, messageries cryptées et espaces communautaires en ligne. YouTube, Instagram, TikTok, mais aussi Telegram, WhatsApp ou Discord deviennent les vecteurs d’une sociabilité militante qui mêle vétérans du combat armé et jeunes recrues en quête de sens. Cette hybridation entre culture numérique et discours idéologique permet la formation de véritables communautés transnationales où s’élabore une culture politique radicalisée.
L’un des apports majeurs du livre consiste à déconstruire l’idée largement répandue d’une radicalisation instantanée produite par des algorithmes. Héloïse Heuls met en évidence des processus bien plus longs et structurés. Le recrutement passe par des interactions humaines, des réseaux relationnels et des stratégies de persuasion élaborées qui s’inscrivent dans la durée. Internet ne crée pas la radicalité, mais il lui offre un territoire d’expansion et de socialisation inédit.
Préfacé par Gilles Kepel, l’ouvrage s’inscrit dans les débats contemporains sur la mutation des formes de la violence politique. En décrivant la formation d’un véritable « califat virtuel », l’auteure montre comment le djihadisme s’est adapté aux logiques de la communication numérique globale. La bataille idéologique se déplace ainsi vers un espace immatériel où se croisent propagande, sociabilité militante et stratégies de recrutement.














