Málaga, la ville espagnole dynamique qui aspire à mieux

28 avril 2020

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Photo : Le musée du toro à Malaga (c) Unsplash.
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Málaga, la ville espagnole dynamique qui aspire à mieux

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            Fondée au ixe siècle avant notre ère, important comptoir phénicien connu sous le nom de Malaka[1], cité punique, romaine, musulmane puis chrétienne, la ville andalouse de Málaga est un poids lourd de l’Andalousie en termes démographiques. Peuplée de plus de 570 000 habitants au 1er janvier 2018, elle se trouve à la tête d’une province abritant plus de 1,6 million d’habitants[2] quand la population de l’Andalousie atteint 8,4 millions de personnes recensées.

 

Capitale de la Costa del Sol, sur la mer Méditerranée, plus importante cité d’Espagne à ne pas être capitale de communauté autonome, elle se trouve au cœur d’une aire urbaine qui abritait près de 900 000 habitants en 2013. Outre Málaga elle-même, l’on y retrouve les communes suivantes : Alhaurín de la Torre, Alhaurín el Grande, Almogía, Álora, Benalmádena, Cártama, Casabermeja, Coín, Pizarra, Rincón de la Victoria, Torremolinos et Totalán. Au-delà, l’on peut estimer que l’influence de Málaga s’étend également sur les villes de Marbella, Mijas, Fuengirola et Colmenar – soit environ 1,2 million d’habitants[3]. Au fil du temps, la capitale de la Costa del Sol n’a cessé de développer ses réseaux, qui atteignent désormais Nerja à l’Est, à la limite avec la province de Grenade, et Estepona à l’Ouest, à la limite avec celle de Cadix[4].

 

Une vieille rivalité politique et économique

 

Pôle économique majeur de l’Andalousie, Málaga entretient une bataille avec la capitale régionale, Séville (peuplée de 690 000 habitants pour une aire urbaine de 1,5 million de personnes approximativement).

Région résidentielle favorite de nombreux étrangers (notamment Britanniques, Allemands, Néerlandais, Français et Scandinaves)[5], bénéficiant de conditions géographiques et climatiques très favorables[6], la ville cherche depuis plusieurs décennies à mener sa propre politique économique dans une grande méfiance vis-à-vis du pouvoir régional, traditionnellement dominé par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE)[7]. C’est la tendance que l’on observe dans la Haute-Andalousie (qui concerne les provinces de Málaga, Jaén, Grenade et Almería), laquelle se sent éloignée des centres de pouvoir sévillans[8].

Depuis les années 1990, la ville de Málaga est passée à droite et a vu l’émergence de deux personnalités conservatrices : la très contestée Celia Villalobos (premier édile de 1995 à 2000) puis le plus respecté Francisco de la Torre (maire depuis 2000). La cité andalouse a d’ailleurs été la ville espagnole la plus peuplée à être dirigée par le Parti populaire (PP) entre 2015 et 2019, en pleine poussée de la « gauche radicale » au niveau municipal[9].

Les relations entre la mairie et la présidence régionale sont généralement tendues et illustrent cette rivalité de nature institutionnelle et économique[10].

Nautisme dans la baie de Malaga (c) Unsplash.

 

De la pêche au tourisme en passant par l’industrie

 

Célèbre pour son vin liquoreux qui bénéficie d’une appellation d’origine contrôlée[11], la province de Málaga est également un haut lieu de la pêche. À l’heure actuelle, la flotte de bateaux de pêche rapporte environ 25,5 millions d’euros annuels (sans compter toutes les industries dérivées) à approximativement 800 familles[12].

Au xixe siècle, toutefois, de nombreux investisseurs venus du reste de l’Espagne et de l’étranger jettent leur dévolu sur la cité et y créent l’un des grands bassins industriels du Sud du pays (notamment dans le domaine du textile, de la sidérurgie et de la transformation de matières premières agricoles). La présence d’un port d’exportation vers le Royaume-Uni favorise l’enrichissement de familles qui laissent leur empreinte dans la ville en y bâtissant des immeubles, voire des quartiers tout entiers : le marquis Manuel Domingo Larios y Larios[13], Manuel Agustín Heredia, Eugenio Gross, Jorge Loring, Sebastián Souvirón, etc.[14]

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Toutefois, à partir de la seconde moitié du xxe siècle, c’est le tourisme qui fait véritablement décoller Málaga et sa province[15]. Avec environ 1,4 million de visiteurs étrangers dans ses hôtels en 2019, la capitale de province ne cesse d’enchaîner des records dans le domaine[16].

Si l’on compte l’ensemble des modalités de logement, une dizaine de millions de touristes se rendent chaque année dans la capitale de la Costa del Sol tandis que tout le littoral de la Costa del Sol compte une offre hôtelière remarquable (plus de 440 établissements avec environ 74 000 chambres)[17], le tout dans une Andalousie elle-même très prisée des étrangers (elle a totalisé 32 millions de visiteurs en 2019[18]).

Ce secteur économique est ancien dans la région puisqu’il était déjà promu pour la bourgeoisie et l’aristocratie européennes dès les années 1880[19]. Ce sont les années 1960 qui en marquent le décollage définitif. En témoignent les stations balnéaires de Torremolinos (qui se constitue en tant que commune indépendante en 1988 par séparation d’avec Málaga) et Marbella (dont la marina du port José-Banús, inaugurée en grande pompe dans les années 1970 et rendez-vous incontournable de la jet set internationale) ainsi que les yachts de luxe[20].

Une offre culturelle inédite

 

Face aux trois grandes cités « califales » d’Andalousie (Séville, Cordoue et Grenade), Málaga continue de nourrir un complexe d’infériorité en dépit d’un grand patrimoine architectural et historique – citons, pêle-mêle, la cathédrale de l’Incarnation, la forteresse musulmane (alcazaba) ou encore le château de Gibralfaro[21].

Surtout connue pour son offre en matière de plages ensoleillées (un type de tourisme qui a mauvaise réputation parmi les Espagnols), la ville cherche donc à se doter d’une offre culturelle de premier plan. Le premier plan stratégique de la municipalité en la matière (1992-1996)[22] met en valeur son patrimoine artistique : musée Picasso[23], Centre d’Art contemporain (CAC), Centre Pompidou, collections du Musée russe de Saint-Pétersbourg, Musée Carmen-Thyssen, Musée interactif de la Musique, Musée d’Art flamenco, Musée de la Semaine sainte, Musée du Vin, Musée automobile, Musée du Verre, Musée provincial des Beaux-Arts et d’Archéologie, Musée Revello-de-Toro, etc.[24] L’on compte ainsi une trentaine de centres de ce genre dans la ville. Cela en fait la quatrième en Espagne dans le domaine, derrière Madrid, Barcelone et Bilbao[25], à tel point que l’Organisation mondiale du Tourisme (OMT) évoque régulièrement Málaga comme la « cité des musées »[26].

L’on ajoutera à cet ensemble l’offre municipale et régionale en matière de spectacle vivant – notamment avec l’ouverture en novembre 2019 du Théâtre Soho, projet porté par un enfant de Málaga, l’acteur Antonio Banderas[27].

Logistique, technologies et grands projets : réussites, échecs et espoirs pour Málaga

 

Tournée vers les services, la ville de Málaga tente de diversifier son économie en misant sur les transports et la logistique. Depuis 2007, elle est reliée à Madrid par la grande vitesse ferroviaire (environ 2h25 de trajet) grâce à la transformation de la gare María-Zambrano. L’objectif est de renforcer le district des affaires qui existe déjà à proximité de cette infrastructure.

 

De façon générale, les projets d’infrastructures ne manquent pas[28], même si certains sont des demi-échecs. C’est le cas du métro de Málaga, dont le chantier extrêmement coûteux s’éternise[29]. D’autres, au contraire, sont de franches réussites, comme le pôle logistique d’Antequera – ville de 40 000 habitants située dans le nord de la province. Depuis l’accession de la droite au pouvoir régional, en janvier 2019, ce centre fait l’objet d’attentions particulières[30].

 

Représentant à elle seule 50 % des exportations andalouses en matière de technologies de l’information et de la communication (TIC)[31], la ville de Málaga compte un centre de premier ordre, Málaga Valley e27, qui abrite les locaux de nombreuses entreprises du secteur (Fujitsu, Oracle, Accenture, TDK, Ericsson, Huawei, etc.)[32]

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Un agenda chargé

 

L’année 2020 devait être celle de la consécration nationale pour Málaga avec des manifestations culturelles comme les prix Goya du cinéma, les prix Max du théâtre, le statut de capitale européenne du sport, etc.[33] La pandémie de coronavirus a forcé à repousser ou annuler une partie de ces projets. Cela est d’autant plus dommageable pour la ville que, tout comme l’Espagne dans son ensemble, elle a du mal ces dernières années à faire valoir ses atouts au niveau international.

L’Espagne a préféré présenter la candidature très risquée de Barcelone pour accueillir l’Agence européenne du Médicament (qui quittait Londres en prévision du Brexit) mais les instances communautaires ont finalement opté pour Amsterdam. Málaga était pourtant sur les rangs, tout comme pour le statut de capitale européenne de la culture de 2016, qui est revenu à Saint-Sébastien (Pays basque).

Le maire de Málaga espère désormais que le gouvernement central espagnol soutiendra le dossier de sa ville pour accueillir l’Exposition internationale de 2027, même si Madrid fait pour le moment la sourde oreille[34]. Parier sur cette cité andalouse en plein essor serait pourtant un excellent choix – plus en tout cas que de récompenser la déloyauté des dirigeants catalans en promouvant Barcelone à l’international…

Notes

[1] Delgado Hervás, Ana, « Cerro del Villar, de enclave comercial a periferia urbana: dinámicas coloniales en la bahía de Málaga entre los siglos viii y vi a.C » in Garcia Rubert, David ; Martínez Moreno, Isabel ; et Gracia Alonso, Francisco (coord.), Contactes. Indígenes i fenicis a la Mediterrània occidental entre els segles VIII i VI ane, Alcanar : Presses de la municipalité, 2008, pages 69-88.

[2] España en cifras – 2018, Madrid : Institut national des Statistiques (INE), page 8.

[3] Plan de Ordenación del Territorio de la Aglomeración Urbana de Málaga, Séville : Junte d’Andalousie, 2007, page 15.

[4] Martí Font, José María, La España de las ciudades – El Estado frente a la sociedad urbana, Barcelone : Economía Digital, 2017, page 105.

[5] Martí Font, José María, op. cit., pages 105-107.

[6] Ibid., page 107.

[7] Klein, Nicolas, « Le retournement – Brève analyse des résultats des élections andalouses », L’Incorrect, 3 décembre 2018.

[8] Viúdez, Juana, « Almería, la depresión de una tierra emprendedora », El País, 20 novembre 2018.

[9] Martí Font, José María, op. cit., page 111.

[10] Ibid., pages 111-113.

[11] La page officielle de cette appellation est la suivante : http://www.vinomalaga.com.

[12] Extremera, Fran, « Redes cada vez más hundidas », La Opinión de Málaga, 8 juin 2008.

[13] Martí Font, José María, op. cit., page 114 ; et Parejo Barranco, Antonio, « El marco histórico (1833-2000) » in Aurioles Martín, Joaquín et Parejo Barranco, Antonio (coord.), La economía de la provincia de Málaga, Málaga : Fondation Cajamar, 2007, pages 29, 46, 67 et 69.

[14] Martí Font, José María, op. cit., page 115.

[15] Pellejero Martínez, Carmelo, « El turismo en la provincia de Málaga » in Aurioles Martín, Joaquín et Parejo Barranco, Antonio (coord.), op. cit., pages 549-602.

[16] « Málaga cierra su mejor año turístico y se consolida como destino europeo », La Opinión de Málaga, 2 janvier 2020.

[17] « El número de hoteles sigue creciendo en Málaga, pese a la situación económica », Málaga Hoy, 10 janvier 2011 ; et Pellejero Martínez, Carmelo, « Turismo y economía en la Málaga del siglo xx » in Revista de historia industrial, Barcelone : Presses de l’Université de Barcelone, 2005, volume 3, n° 29, page 87.

[18] Ramos, Marta, « Andalucía recibe más de 32 millones de turistas en 2019 », El Economista, 29 décembre 2019.

[19] Pellejero Martínez, Carmelo, « Turismo y economía en la Málaga del siglo xx », op. cit., pages 88-90.

[20] Semprún, África, « El Puerto de Málaga se lanza por los megayates de los «milmillonarios» », El Economista, 10 février 2020.

[21] Pastor, Francisco, « Málaga, la ciudad de los museos – Un caso de éxito turístico gracias a la cultura » in Estudios turísticos, Madrid : Ministère de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme, 2016, n° 207-208, page 134.

[22] Ibid., page 133.

[23] Martí Font, José María, op. cit., page 117.

[24] Pastor, Francisco, op. cit., page 134.

[25] Ibid., page 135.

[26] Ibid., page 134.

[27] Vidales, Raquel, « A Chorus Line: un Broadway genuino para Málaga », El País, 13 novembre 2019.

[28] Sánchez, Nacho, « Málaga reta a Sevilla desde las alturas », El País, 23 février 2020.

[29] Martí Font, José María, op. cit., pages 117-118.

[30] Rivera, Agustín, « La Junta «mima» a Antequera: Puerto Seco, eje central del AVE… y las campanadas de RTVA », El Confidencial, 11 décembre 2019.

[31] Rodríguez, José Vicente, « Málaga acapara el 50% de las exportaciones TIC de Andalucía », La Opinión de Málaga, 16 septembre 2010.

[32] Klein, Nicolas, « L’économie andalouse, mine d’or mal exploitée », Conflits, 27 novembre 2019 ; et Blas, Álvaro Simón de, « Innovación y Parque Tecnológico » in Aurioles Martín, Joaquín et Parejo Barranco, Antonio (coord.), op. cit., pages 467-522.

[33] Sánchez, Sebastián, « Las doce uvas de Málaga », Málaga Hoy, 31 décembre 2019.

[34] Rivera, Agustín, « Agencia del Medicamento y Capitalidad 2016: los fracasos de Málaga antes de Expo’27 », El Confidencial, 1er février 2020.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).
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