<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Je ne suis point pour les batailles, surtout au début d’une guerre »

27 octobre 2021

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« Je ne suis point pour les batailles, surtout au début d’une guerre »

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 « Je ne suis point pour les batailles, surtout au début d’une guerre »

Déclaration quelque peu paradoxale, surtout que son auteur est un des meilleurs généraux de l’histoire de France : Maurice de Saxe (1696-1750), dit « le maréchal de Saxe », qui n’est que le cinquième militaire à porter le titre de maréchal général (des camps et des armées du roi), après notamment Turenne et Villars. La suite de la formule, extraite de son traité de stratégie curieusement intitulé Mes Rêveries, est encore plus déconcertante : « Je suis persuadé qu’un bon général pourra la faire toute sa vie sans s’y voir obligé. »

Enfant naturel légitimé de l’électeur Frédéric-Auguste Ier de Saxe et de la belle comtesse de Königsmark, Hermann-Moritz prend ses distances avec sa famille et se met au service du roi de France, Louis XV, lors de la guerre de Succession de Pologne (1733-1738). Quand éclate la guerre de Succession d’Autriche (1740), il pousse son demi-frère, prince électeur de Saxe et roi de Pologne, à rejoindre l’alliance franco-prussienne contre l’Autriche. Le 26 novembre 1741, il permet la prise de Prague par une armée franco-bavaroise en recommandant un assaut surprise par escalade. Il commande ensuite l’armée envoyée dans les Pays-Bas autrichiens (la Belgique actuelle) où il enchaîne les victoires sous le regard de Louis XV, qui assiste en particulier, le 11 mai 1745, à la victoire de Fontenoy sur l’armée anglo-néerlandaise du duc de Cumberland. Maurice de Saxe devient alors le premier général français à occuper Bruxelles, puis égale Vauban en prenant Maastricht (1748). Malheureusement pour lui, Louis XV veut faire la paix « en roi et non en marchand », et restitue ses conquêtes au traité d’Aix-la-Chapelle (1748), ce qui explique peut-être le relatif oubli qui frappe aujourd’hui son maréchal général, qui termine sa vie à Chambord, dont le roi lui a cédé la propriété et qu’il s’est employé à restaurer.

Sa phrase illustre bien l’alternative de tout stratège ou chef militaire : quel est le meilleur moyen d’atteindre l’objectif d’une campagne militaire, à savoir imposer sa volonté politique à son adversaire, et faire prévaloir ses intérêts sur ceux de l’ennemi ? Le « modèle occidental de la guerre », défini par Hanson[1], préconise la concentration de ses forces, permettant d’obtenir la supériorité sur un terrain déterminé pour livrer une bataille décisive et obtenir l’anéantissement, ou du moins une forte amputation, des armées ennemies. C’est la logique napoléonienne, qui laisse dans l’histoire la trace d’une litanie de victoires mémorables, magnifiées par des survivants et par une culture sociale valorisant la gloire militaire. Leur répétition peut toutefois laisser sceptique sur leur caractère décisif…

Alors, comment Maurice de Saxe entendait-il gagner la guerre sans recourir aux batailles ? À l’époque moderne, une grande partie des opérations consistaient en sièges pour prendre des villes fortifiées, qui étaient autant de bases logistiques pour les armées en campagne, et de gages politiques dans les négociations de paix ; les sièges exigeaient beaucoup de moyens matériels et de savoir-faire, mais faisaient en général beaucoup moins de morts, au moins chez les vainqueurs[2]. Le maréchal de Saxe n’écarte cependant pas totalement la possibilité d’une bataille, mais il recommande de l’éviter au début des guerres. Il s’inscrit ainsi dans la tradition des stratèges temporisateurs, qui usent l’ennemi plutôt que de l’affronter, ou avant de le faire, car une bataille est toujours un risque, et quand elle est perdue, il n’est pas toujours possible de se rétablir. Les Français en firent la cruelle expérience au début de la guerre de Cent Ans, avec les défaites de Crécy (1346) et de Poitiers (1356) quand ils interceptèrent les chevauchées anglaises ravageant le plat pays ; en revanche, dans les années 1370, Bertrand du Guesclin laissa les armées anglaises s’épuiser et se fragmenter, pour réduire leurs composants éparpillés un à un. Une stratégie parfaitement adaptée aux guerres asymétriques qui sont celles du xxie siècle.

A lire également : Podcast : La guerre de succession d’Espagne. Clément Oury

 

[1] Victor D. Hanson, Le Modèle occidental de la guerre – La bataille d’infanterie dans la Grèce classique, 1989.

[2] Le siège de Maastricht de 1748, conduit par une armée de 80 000 hommes, ne dure que trois semaines (15 avril-7 mai) et ne fait que 2 000 morts côté Français.

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À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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