Mayotte : l’arme migratoire pour déstabiliser le territoire. Entretien avec Estelle Youssouffa

10 décembre 2022

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : A young migrant arrived by kwassa from Anjouan. (Photo by Arnaud Andrieu/Sipa Press)/ANDRIEUARNAUD_084114/Credit:ANDRIEU ARNAUD/SIPA/1506250904
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Mayotte : l’arme migratoire pour déstabiliser le territoire. Entretien avec Estelle Youssouffa

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Aux confins de l’océan Indien, Mayotte concentre de nombreuses difficultés qui fragilisent le lien social et nuisent au développement du territoire. Entretien avec la députée Estelle Youssouffa pour comprendre les enjeux de Mayotte.

Estelle Youssouffa est députée de la 1ère circonscription de Mayotte. Propos recueillis par Pierre Camus.

Mayotte concentre aujourd’hui une partie de l’actualité française et des chaînes d’informations à la suite des évènements violents qui s’y déroulent. Comment en tant que députée de ce département d’outre-mer, décrieriez-vous la situation actuelle à Mayotte ?  

L’actualité ne résume pas ce qu’il se passe à Mayotte. Nous sommes face à une explosion de violence qui est quotidienne et qui va croissante depuis plusieurs années. Je considère pour ma part qu’il s’agit d’une violence organisée pour déstabiliser le territoire et que le principal outil de cette violence est l’arme migratoire qui est utilisée par notre voisin, les Comores, qui revendiquent Mayotte. On observe depuis plusieurs années une augmentation de cette violence qui vise en particulier nos enfants dans les établissements scolaires, nos agriculteurs pour l’accaparement des terres et nos entrepreneurs dans les zones industrielles et commerciales. On est passé d’une violence de petits larcins pour la survie à une violence gratuite, barbare, avec des actes de torture, dans des zones spécifiques pour terroriser et chasser la population mahoraise.

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Nous avons vu il y a peu des affrontements entre Kaweni et Koungou ou à Majicavo Dubaï ainsi qu’à Majicavo Lamir, notamment avec des incendies ou plus récemment l’intrusion d’une vingtaine d’individus cagoulés dans un lycée de Sada. Quelles sont les origines de ces violences entre bandes, est-ce que ce sont seulement des Comoriens, et quelles sont leurs revendications ?   

La violence a de nombreuses sources, mais la principale ce sont les mineurs isolés, des jeunes qui sont complètement abandonnés sans supervision d’adultes et qui se sont constitués en bandes.

Mais ces bandes sont maintenant manipulées par des systèmes quasi mafieux avec une dimension politique importante. Ces bandes coordonnent le trafic humain en organisant par exemple des émeutes d’un côté de l’île pour laisser passer les kwassa-kwassas (bateaux utilisés pour transporter les migrants) de l’autre côté du territoire. Les forces de l’ordre sont déployées pour ramener le calme dans une zone pendant qu’ailleurs les passeurs ont le champ libre. Ces bateaux arrivent chargés de migrants à Mayotte et repartent avec tout ce qui a été pillé et volé sur notre île : cela va du véhicule, du scooter volé à des particuliers au matériel informatique pillé dans les administrations, au matériel médical qui est pillé à l’hôpital comme les masques pendant l’épidémie de Covid…

Il faut comprendre cette violence comme un outil de chantage politique, puisque certains adultes ont intégré qu’en organisant des violences, ils obtenaient la création d’emplois sociaux pour des associations pour « acheter » la paix civile. Certains politiciens locaux ont ainsi créé des emplois et chaque fois que ces emplois aidés sont menacés, les violences repartent. Ce que l’on constate de manière objective c’est un accroissement de cette violence, une « montée en gamme » dans la barbarie, une certitude d’impunité pour les bandes qui opèrent et un sentiment d’abandon pour la population.

Donc de ce que l’on peut comprendre, il n’y a pas de revendication particulière de la part de ceux qui organisent cette violence ? 

Je pense que cette violence est politique et j’en veux pour preuve les mises en scène des bandes violentes sur les réseaux sociaux avec des discours anti-mahorais clairs, des propos à visage découvert qui contestent la présence de la France et que Mayotte soit française etc. Ce sont des discours qui rejettent l’autorité, ce sont des revendications claires pour renverser l’ordre établi. Et de fait, ces bandes créent des zones de non-droit, c’est pour cela que nous, élus, réclamons le retour de la République.

Le ministre de la Santé, François Braun, s’est rendu à la Réunion et à Mayotte fin novembre pour évaluer la situation du secteur de la santé sur l’île, on connait aujourd’hui la situation compliquée dans ce secteur en métropole. Mayotte est-elle une exception à ce triste constat ?

Mayotte est un désert médical. Il faut savoir que 80% des personnes qui sont soignées à l’hôpital sont des étrangers en situation irrégulière. Nous sommes dans une situation où le système de santé, qui était déjà faible, est absolument saturé et monopolisé par la santé périnatale. En effet, Mayotte compte 12 000 naissances par an et notre seul hôpital est la plus grosse maternité d’Europe… ce qui fait que tous les autres soins ne sont pas développés. Donc il faut imaginer un hôpital qui a la plus grosse maternité d’Europe, où 80% des patients sont des étrangers en situation irrégulière et 88% des évacuations sanitaires concernent un étranger en situation irrégulière. C’est intenable parce que cela discrimine les assurés sociaux que nous sommes : nous Mahorais sommes exclus de notre propre système de santé.

Le petit « secret » administratif de cette injustice, c’est que l’Aide Médicale d’État (AME) n’existe pas à Mayotte. Et ce, par exception, par décret ministériel. Le CHM est le seul hôpital de France à fonctionner avec une enveloppe unique et sans AME, ce qui fait que l’on masque la dépense pour la santé des étrangers. De fait, à Mayotte, sur 1 euro dédié à la santé, 80 centimes vont à la santé des étrangers. Le ministre Braun est venu à Mayotte en novembre et il a réussi l’exploit de ne pas évoquer le sujet…

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Pour moi, nous restons un désert médical à cause d’un blocage au niveau du gouvernement, c’est-à-dire que l’AME permet l’accès des étrangers aux soins, cependant elle chiffre son coût. Avec l’AME, nous gagnerions en clarté et l’on pourrait répartir la dépense publique en toute connaissance de cause et réorganiser l’offre de soins à Mayotte. Il y a urgence, car nous avons de nombreux manques.

Mayotte est régie systématiquement par l’exception, lorsque vous allez voir les statistiques de l’INSEE, il y a toujours un astérisque « Hors Mayotte », même chose dans les décrets d’application et les lois que je vote à l’Assemblée, mais qui ne s’appliquent pas à Mayotte. Ce n’est pas par anomalie, mais par décision de l’État. Ce n’est pas Mayotte qui est inadaptée, c’est l’État qui ne veut pas appliquer les mesures nationales. Le discours sur le fait que Mayotte est une « particularité » résulte d’une particularité créée et organisée par l’État. Notre combat pour la départementalisation consiste à imposer la norme, la règle et le droit national à Mayotte, car cela nous protège. L’État remet la question statutaire sur la table, car la départementalisation induit pour appliquer le droit et la norme, de déployer les services idoines, chose que l’État refuse de faire à Mayotte.

À Mamoudzou, le conseiller d’opposition Jacques Martial Henry réclame une réponse économique et sociale contre les violences et incivilités commises par la population, notamment concernant la vente d’alcool qu’il juge trop libre, contrairement au sénateur Thani Mohamed Soilihi qui a demandé à Gérald Darmanin d’envoyer le RAID à Mayotte pour enrayer ces violences ou a vous-même qui avez demandé des renforts de l’armée. Jacques Martial Henry considère également que c’est irresponsable de la part des autorités locales d’attendre une résolution complète de la part de l’État, chacun devant prendre ses responsabilités. Quelles sont vont opinions sur ces questions ?   

Le discours de Jacques Henry, qui est le discours de la majorité, fait écho à une politique qui est en place depuis plus de 10 ans qui est de dire que la sécurité est l’affaire de tous…

Premièrement je rappelle que la sécurité est une compétence régalienne, comme la protection des frontières. Donc ce n’est pas l’affaire de tous : c’est l’État qui a le monopole de la violence et ce n’est pas pour rien. Le maintien de l’ordre public est une compétence de l’État et non pas de tout un chacun.

Deuxièmement, cette politique tournée vers le social et la prévention est inopérante et nous sommes très nombreux à questionner cette politique publique : des millions d’euros ont été versés à des associations qui ont promis de gérer ces mineurs étrangers, d’effectuer un travail de prévention et force est de constater leur échec puisque nous en sommes là aujourd’hui. Quand nous sommes face à des actes de barbarie, nous ne sommes plus dans la prévention. Notre discours est simple : il faut cesser de minorer le problème. Il y a un fossé extrêmement important entre la réalité de la situation et la réponse qui est donnée. Et je voudrais même aller plus loin concernant les discours de certains élus à Mayotte, comme celui de représentant de l’État à Mayotte, le préfet, et des autorités. D’une part ils minorent les violences à Mayotte en parlant de délinquance alors qu’il s’agit de criminalité, et d’autre part par ce discours qui dit que c’est de la responsabilité de tous, leur permet de fuir leurs responsabilités – celles de l’État – et de faire porter aux victimes la responsabilité de la situation. Il ne faut pas se tromper, les bourreaux ne sont pas des victimes. Le discours qui laisse entendre que ces enfants qui sont dangereux, qui commettent des actes graves, sont d’abord des victimes est scandaleux.

Nous demandons une réponse de l’État, avec le déploiement de forces d’élite, non pas de manière temporaire, mais de manière permanente. Car les évènements s’accélèrent, et l’île étant minuscule, dès que le RAID ou GIGN repartent, les violences reprennent. La présence de ces forces de manière pérenne est indispensable. De la même manière, il faut regagner les territoires perdus que sont ces zones de non-droit, c’est-à-dire que nous devons détruire les bidonvilles et les centaines d’hectares de terres occupées illégalement. Pour cela, nous demandons la mobilisation des forces de l’Armée parce que l’ampleur de la tâche dépasse largement les capacités de la Police et de la Gendarmerie à Mayotte.

Nous n’avançons pas avec le gouvernement qui multiplie les réunions sans conclusion alors qu’il y a le feu à la maison. La période de discussions stériles et des débats sur les méthodes à employer avec des consultations interminables n’est plus d’actualité. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps à Mayotte. Continuer à être dans le déni de la gravité de la situation, c’est déjà une aggravation de la situation. Je rappelle que cela fait des années que nous appelons à l’aide, et qu’en 2018 il y avait déjà eu une grève générale sur notre île à cause de la violence. Le président était venu en 2019 pour dire que « la France c’est la sécurité », nous sommes en 2022 et l’insécurité a explosé. Nous avons eu la concertation, nous avons eu la prévention, nous avons eu le « c’est l’affaire de tous » et ça ne fonctionne pas. Il faut maintenant employer la manière forte et que la peur change de camp. Sans quoi nous basculerons dans la guerre civile.

Mayotte n’est un département français que depuis 2011 et malgré un refus de l’indépendance en 1974 alors que l’archipel des Comores avait voté ‘’oui’’ à majorité, reste-t-il encore aujourd’hui des indépendantistes ou certains qui souhaitent que Mayotte fasse de nouveau partie des Comores ?  

La question du conflit avec les Comores est sous-jacente, mais omniprésente dans les évènements qui se déroulent à Mayotte. La violence qui est à l’œuvre à Mayotte est instrumentalisée, sinon orchestrée par Moroni. Toutes les discussions entre les Comores et Paris ont un écho sur place à Mayotte, avec des pics d’émeutes ou un refus des reconduites à la frontière de la part des autorités comoriennes pour recueillir leurs propres ressortissants. Cette violence et l’afflux migratoire sur notre territoire sont des outils dans la politique étrangère comorienne pour le président Azali, comme le président turc ou le président biélorusse. Il a un levier de déstabilisation. Et ceci est très important pour comprendre ce qu’il se passe à Mayotte. Il faut absolument sortir de la naïveté et d’une lecture de la situation comme de faits divers ou d’une violence qui serait endogène alors que les statistiques montrent bien qu’il n’y avait pas un acte de violence sur des personnes il y a 10 ans, pas un vol.

C’est une violence qui est politique avec une arme migratoire : l’afflux de population comorienne a été orchestré et savamment alimenté. L’objet est de changer, à terme, l’issue d’une énième consultation de Mayotte sur son souhait de rester au sein de la République française. Historiquement, Mayotte vote encore et encore pour rester française, mais le doute persiste à Paris alors ce n’est pas un sujet qui habite la population mahoraise. Le fait de poser la question systématiquement ne vient pas du fruit de notre imagination. Ce discours d’une Mayotte illégitimement française a été construit par les Comores et il est relayé par certains de nos diplomates, par certains politiciens français et par une partie de l’écosystème à Paris. Ce n’est pas le discours de Mayotte et ça ne l’a jamais été. En changeant la population, en espérant à terme un énième référendum sur le statut de Mayotte, les Comores espèrent gagner avec l’arme démographique ce qu’elles n’ont pas réussi à gagner sur la scène internationale à l’ONU ni par le vote.

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Pierre Camus

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