<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « La culture stratégique de nos élites est navrante »- Entretien avec le général (2S) Jean-Marie Faugère

7 novembre 2022

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Pontée au coucher du soleil, à bord du porte-avions Charles de Gaulle lors de la mission CLEMENCEAU 21, le jeudi 06 mai 2021, en mer Rouge. Le groupe aéronaval (GAN) multinational constitué autour du porte-avions français Charles de Gaulle forme la Task Force 473, placée sous le commandement du contre-amiral (CA) Marc Aussedat. Baptisée CLEMENCEAU 21, cette mission opérationnelle conduit le GAN en Méditerranée, au nord de l’océan Indien (mer d’Arabie) et dans le Golfe arabo-persique de février à juin 2021. La mission CLEMENCEAU 21 est composée de plusieurs phases. La deuxième phase en mer Rouge, océan Indien et Golfe arabo-persique permet aux escorteurs français Frégate de défense aérienne (FDA) Chevalier Paul, Frégate multi-missions (FREMM) Provence, Bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) Var et allié (frégate belge Léopold 1er) d’assurer la présence française dans des zones stratégiques, de contribuer à l’appréciation autonome de situation et de lutter contre le terrorisme islamiste.
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« La culture stratégique de nos élites est navrante »- Entretien avec le général (2S) Jean-Marie Faugère

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Réputé discret, le général d’armée Faugère est de ces responsables militaires qu’on écoute. Sa voix porte. Sur la guerre en Ukraine et ses conséquences pour notre sécurité, sur les effets pervers des réformes conduites ces dernières années comme sur les relations avec les décideurs politiques, il exprime ce que nombre de militaires de tous grades pensent, sans toujours pouvoir le dire

Saint-cyrien (1969-1971), artilleur, diplômé de l’École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA) et du Cours supérieur des armes nucléaires, il fut capitaine au 13e régiment de dragons parachutistes, l’un des fers de lance de nos Forces spéciales, puis chef de corps du 35e régiment d’artillerie parachutiste. Jean-Marie Faugère a occupé des postes cruciaux, notamment à la Délégation aux affaires stratégiques (responsable de la construction européenne de défense) et, en état-major central, où il fut chargé de la préparation de l’avenir des forces (finances, investissements, armement, doctrines d’emploi). Ancien inspecteur général des armées, un temps président du G2S, ce groupe de réflexion qui regroupe des généraux en 2e section capables d’une franchise roborative sur l’institution, il est sans doute l’un des meilleurs connaisseurs de notre outil de défense. Ses analyses sont toujours scrutées avec attention.

Propos recueillis par Frédéric Pons

Huit mois après le déclenchement de la guerre en Ukraine, quels enseignements majeurs tirez-vous de ce conflit ?

Ils sont principalement politiques. Le premier rappelle à nos sociétés hédonistes et individualistes que « la guerre est l’état naturel, normal de l’humanité » comme l’a écrit le professeur Roland Mousnier, dans sa pertinente préface à l’Histoire militaire de la France[1]. La guerre aux marches de l’Europe nous fait prendre conscience de cette réalité anthropologique trop oubliée de nos sociétés et de nos élites aisées.

Un autre enseignement ?

Le retour du concept de « nation ». L’union du peuple ukrainien – à l’exception des populations russophones bien entendu – autour de son président a conduit à une mobilisation exemplaire de la population autour de la défense de la nation et de son territoire. Un troisième enseignement démontre le besoin vital pour un État, s’il veut défendre sa souveraineté et ses intérêts propres, de posséder des forces armées à la hauteur des enjeux. Quelle leçon pour l’Europe de l’Ouest !

Pourquoi ?

Parce qu’elle a voulu méconnaître le fait qu’une nation n’est entendue sur la scène internationale, et respectée, qu’à la mesure des moyens de défense dont elle a fait l’effort de se doter, pour assurer son autonomie d’appréciation, de décision et d’action militaire.

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Êtes-vous surpris par les difficultés de l’armée russe ?

Beaucoup de spécialistes ont été surpris par ces difficultés, en dépit des efforts de réarmement humain et matériel lancés par Vladimir Poutine. D’autant que les capacités russes au cours du conflit avec Daech, en Syrie, avaient plutôt conforté l’image d’une armée restaurée. Notre connaissance était plus fantasmée que fondée sur des sources fiables. Pour la France, il est difficile de faire la part entre nos défaillances de renseignement et la volonté d’un exécutif de s’aligner sur la vision américaine, en faisant abstraction de toute analyse géostratégique indépendante.

Le directeur du renseignement militaire français a été remercié au début du conflit…

Exact. Je vois deux hypothèses : soit l’incurie de nos services ; soit des analyses non partagées ou divergentes, entre le chef de l’État et les chefs militaires, sur l’origine de cette guerre et la posture à tenir envers la Russie. Si nous avions une connaissance correcte des moyens en effectifs et en armements de la Russie, c’est un tout autre problème de juger a priori l’efficacité au combat de ces forces, la valeur du commandement et le bien-fondé des doctrines d’emploi.

Dans le domaine du renseignement, l’Occident a-t-il été approximatif ?

Les Américains étaient bien mieux renseignés sur la situation russe que l’ensemble des pays européens. Ce concept d’Occident a vécu, car l’unité de ce monde est artificielle, entretenue à son profit par la partie américaine. Les moyens matériels d’investigation, de recherche et d’analyse de l’Amérique sont sans proportion avec ceux de l’Europe.

Et ils sont employés de façon très politique.

Oui, ils sont utilisés dans le cadre d’une stratégie de puissance animée par la vision messianique d’un rang mondial à tenir. Ce ne sont pas des préoccupations des exécutifs européens. En Europe, même en France, le verbe politique, souvent sentencieux, n’est pas soutenu par des actes concrets manifestant une « volonté de puissance ».

Comment expliquez-vous la surprenante résistance ukrainienne ?

L’armée ukrainienne est entraînée par les conseillers militaires américains, et sans doute équipés par eux, depuis bien avant 2014. Les apports américains et européens semblent efficaces et bien utilisés. L’aide américaine en matière de renseignements est aussi très efficace. Enfin, la mobilisation générale et le sentiment national montrent l’homogénéité d’une population qui défend son sol.

Faut-il croire tout ce qu’on nous dit sur cette guerre ?

Les informations dispensées par nos médias, totalement orientés contre les Russes, ne sont pas toujours objectives. Les Russes n’ont pas dit, militairement parlant, leur dernier mot.

Les livraisons d’armements par l’Occident vous paraissent-elles légitimes ?

Légitimes ? Selon quels critères ? L’émotion ou le droit international ? Nos livraisons d’armes ne font qu’appauvrir nos propres armées. Il faudrait réfléchir, égoïstement certes, sur l’intérêt stratégique et géopolitique de ces livraisons. Pour les Américains, elles ne font que servir leurs intérêts stratégiques dont le premier est d’affaiblir la Russie.

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Et pour les Européens ?

Elles ne répondent qu’à un asservissement, un peu lâche, à la doxa des États-Unis et aux émotions supposées des opinions publiques. Ces livraisons ne font qu’entretenir un conflit et peut-être interdisent tout effort d’issue diplomatique, la seule voie raisonnable entre la Russie et l’Ukraine.

Quelles leçons la France doit-elle tirer de ce conflit ?

La France, pas plus que l’ensemble des pays européens, n’est menacée militairement par la Russie. Mais l’histoire n’est pas écrite. En dépit des avertissements des chefs d’état-major des armées successifs, on ne sent pas encore chez nous une prise de conscience politique de l’état matériel de nos armées[2] si elles devaient s’engager dans un conflit de « haute intensité ».

La France garde quand même un outil militaire performant…

Elle a eu l’intelligence et la volonté de conserver des capacités militaires qualifiées souvent, à juste titre, d’« échantillonnaires ». Nos armées manquent d’épaisseur opérationnelle, d’effectifs, de systèmes d’armes livrés trop parcimonieusement, de stocks de munitions et de pièces de rechange.

Mais elles assurent en gestion de crise !

Oui, par le système D ! Il faut entendre nos jeunes officiers au retour d’opérations extérieures et hors micros… Peu de Français ont conscience des conditions de dénuement, même au sein du ministère des Armées où les mots avantageux prononcés sont contredits par la réalité du terrain.

Avez-vous des exemples ?

Les tenues de combat, les gilets pare-balles, les casques, les « rangers » tournent entre les unités, en fonction des opérations et des unités désignées, comme les véhicules et les systèmes de radiocommunication… La maintenance des équipements manque de crédits pour suivre le rythme des engagements. L’industrie n’est pas au rendez-vous. L’application de procédures d’appel d’offres de temps de paix est courtelinesque. Nos outils industriels, bien modestes, sont proportionnés aux faibles volumes des commandes. Le cas de l’avion Rafale est exemplaire puisque l’exportation est servie avant notre armée de l’air.

Faut-il revoir l’organisation de la défense française ?

Les armées sortent de trente ans de réorganisations, opérées au rythme des changements de majorité et de gouvernements, avant même que la précédente ait porté ses fruits ou que l’on ait conclu à sa nocivité ou à sa supposée efficacité. La réforme de la gouvernance du ministère de 2013 a achevé une normalisation des armées et un alignement sur le droit commun des autres administrations (interarmisation, mutualisation, externalisation, civilianisation[3]), gérées soi-disant comme des entreprises, après les réformes amenées par la professionnalisation, la mise en œuvre de la Loi organique sur les lois de finances (LOLF), et la Révision générale des politiques publiques (RGPP) brutalement appliquée aux armées.

Quelle réorganisation faudrait-il donc entreprendre ?

Par exemple restaurer la plénitude du commandement, subordonner tous les services de soutien au commandement militaire, le seul à savoir exprimer et quantifier les besoins adéquats et in fine remettre à sa place, dans l’appareil d’État, l’institution militaire et sa hiérarchie.

Faudrait-il rédiger un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale ?

Ces Livres blancs sont l’œuvre des membres d’une commission ad hoc mise sur pied à la demande du président de la République[4]. Elle est composée de personnalités dites « qualifiées » appartenant à la société civile, de hauts fonctionnaires des administrations concernées et de quelques généraux en minorité et parfois de parlementaires. On peut s’interroger sur le besoin de faire appel à cette commission, là où les administrations possèdent, en leur sein, toutes les compétences voulues.

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Que pensez-vous de ces fameux « contrats opérationnels » donnés à nos forces ?

C’est une curiosité purement française qui nous laisse sans voix. Bien des pays étrangers ont dû se réjouir de voir les contrats opérationnels de l’armée de terre réduits à 15 000 hommes, ceux de l’armée de l’air à 45 avions de combat. À ce compte-là, Vladimir Poutine peut poursuivre sans crainte ses visées stratégiques. En revanche, il serait bien que le gouvernement rende publique sa politique de défense et les diverses stratégies associées, s’il en a !

Après l’effort financier de ces dernières années, une nouvelle loi de programmation militaire est-elle nécessaire ?

Inévitablement, car il s’agit d’opérer une véritable « remontée en puissance » de nos forces telle que la décrivait le Livre blanc de 1994. L’Allemagne annonce 100 milliards d’euros sur les cinq ans à venir. Cet exemple pourrait nous inspirer. L’actuelle loi de programmation militaire 2018-2023 – qualifiée abusivement de « remontée en puissance » – n’apporte qu’un comblement partiel de nos insuffisances actuelles et des retards cumulés depuis 1991, année de la chute des budgets, notamment sur les investissements.

Où seraient les besoins prioritaires ?

Je pense à une mise en cohérence des volumes de forces avec les besoins, tels qu’ils sont compris dans un cadre otanien : soit, sommairement, une force opérationnelle terrestre à 150 000 hommes, une marine avec, au minimum, 30 navires dits de premier rang (dont deux porte-avions), et une armée de l’air avec des capacités de transport stratégiques qui vont bien au-delà de la cible actuelle des seuls A400M ou C130. Sans oublier le spatial avec des capacités de transmission et de renseignement accrues.

Faut-il changer l’équilibre actuel entre l’armement conventionnel et l’arme nucléaire ?

Dans le contexte du jour, la possession de 300 têtes nucléaires représente à mes yeux une incongruité coûteuse. Pour la France, une seule composante me paraîtrait suffisante. Ce n’est pas nécessairement la plus dispendieuse même si elle semble aujourd’hui (pour combien de temps ?) invulnérable. La question est de savoir frapper au cœur un adversaire et non de vitrifier des espaces considérables de son territoire. Aurait-on vraiment besoin d’aller frapper « nucléairement » la Chine ? Ne serait-ce pas un non-sens stratégique ?

L’idée d’un grand service national universel obligatoire vous paraît-elle pertinente ?

Ce débat récurrent n’est pas le bon. Ce serait plutôt de restaurer la cellule familiale avec une politique incitative, de laisser aux parents leur rôle d’éducateur et de leur en donner les moyens puis de restaurer une « instruction publique » qui ne serait plus la « fabrique du crétin ». Il vaut mieux traiter les causes que les conséquences, mais cela demande du courage politique.

Les armées doivent-elles financer ce projet plus sociétal que militaire ?

Certainement pas ! À chacun ses responsabilités.

Que pensez-vous de l’appel si fréquent aux armées dans le contexte de hausse de la délinquance et des incivilités ?

L’armée (de terre, principalement) ne serait amenée à intervenir dans les banlieues que dans des cas de situation insurrectionnelle. Le cadre juridique existe avec « l’état de siège ». Il faut éviter d’impliquer l’armée en deçà de l’insurrection armée. Les forces de sécurité sont là pour ce type d’éventualité. Là encore, il faut leur en donner les moyens, y compris juridiques.

Nos élites politiques, médiatiques, culturelles, sont-elles suffisamment informées sur les réalités de nos armées ?

Depuis des décennies, nos élites sont insensibles à la chose militaire, traitée par l’indifférence voire parfois le mépris. Le personnel militaire le ressent ainsi, ne serait-ce qu’en vivant la condition militaire au quotidien et en se comparant avec d’autres forces syndiquées. La culture stratégique de ces élites est navrante et leur connaissance des armées, à quelques rares exceptions près, d’une modestie peu commune. Il n’est que de voir les séances de formation nécessaires aux chefs des armées et aux ministres successifs, lors de leur prise de fonction.

Dans vos responsabilités au plus haut niveau, au sommet des armées ou dans l’industrie d’armement, avez-vous constaté ce déficit de culture militaire chez nos élites ?

Oui, bien entendu. Mais je dois faire justice aux parlementaires, du moins ceux des commissions qui traitent de la défense et des armées. Nous avons là des connaisseurs avec de l’empathie pour le soldat, de bons rapports avec la hiérarchie et des responsables vraiment impliqués dans un soutien aux armées.

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Quelles sont les conséquences de cette « sous-culture » ?

Les hauts responsables se rendent prisonniers de leurs conseillers, dont certains ont des vues très précises et technocratiques pour ne pas dire livresques, souvent aussi idéologiques, quand ils sont bien disposés vis-à-vis de l’institution et libérés des fantasmes. Le spectre du « putsch » a encore ses sectateurs dans certaines administrations.

Et sur un plan plus géostratégique ?

Je pense au retour de la France dans la structure militaire intégrée de l’OTAN en 2009 et la soumission à la doxa américaine qu’il a entraînée. Cela illustre notre dépendance intellectuelle en matière stratégique et notre paresse intellectuelle, sans doute portée par une absence de convictions en ce domaine régalien. Est-ce dû à l’ignorance, à la facilité, ou au syndrome du « parti de l’étranger », fut-il celui de notre « grand Allié » ? Peut-être tout cela à la fois.

À quoi attribuez-vous ce déficit inquiétant ?

À la méconnaissance de principes supérieurs de philosophie politique. Le peu d’intérêt personnel à traiter des questions de défense, ou stratégiques, dénote un manque de culture historique en particulier sur l’histoire nationale, l’absence de convictions sur ce que doit porter l’idée de nation et son devenir, l’emprise de l’économie et de la finance sur ce qui reste de notre souveraineté nationale, l’obsession de la mondialisation ou de la construction européenne, la dérive multiculturelle de nos sociétés civiles. Tout cela dilue le sentiment national, repousse le besoin de le protéger et conduit à l’effacement de la France porteuse d’une pensée indépendante sur la scène internationale.

Vous avez été professeur à Sciences-Po Paris. Que faudrait-il faire pour améliorer la culture militaire et géostratégique de nos élites ?

Il n’y a pas vraiment d’école de formation dans ce domaine, encore moins pour les futurs chefs d’État, comme il existait autrefois une formation continue des prétendants au trône.

Et l’ENA et son avatar, l’ISP (Institut du service public) ?

Ils ne forment pas réellement une conscience d’homme politique. Ils enseignent sur le fonctionnement de l’État et des institutions ou sur les grands problèmes contemporains, mais il manque à cet enseignement les fondements historiques et philosophiques qui permettraient d’installer cette conscience du bien commun et de la nation. La construction européenne puis le phénomène de mondialisation effacent l’idée même de nation et modèlent les esprits en ce sens.

Il n’y aurait donc rien à faire ?

Se former à la compréhension de ces grands sujets, quand on brigue de telles fonctions, devrait être un souci personnel, pour ne pas dire une exigence.

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[1] Histoire militaire de la France, sous la direction d’André Corvisier, PUF, 1992.

[2] Hormis le rapport parlementaire no 5054 du 17 février 2022 sur « la préparation à la haute intensité » des forces armées.

[3] Néologisme qui traduit la politique de remplacement de cadres militaires, officiers et sous-officiers, par des fonctionnaires ou des contractuels civils au motif qu’ils accomplissent des tâches qui ne sont pas « opérationnelles » au sens militaire du terme. En oubliant qu’elles concourent à l’efficacité militaire des forces.

[4] Sur les quatre Livres blancs publiés, une fois en période de cohabitation à l’initiative du Premier ministre.

À propos de l’auteur
Frédéric Pons

Frédéric Pons

Journaliste, professeur à l'ESM Saint-Cyr et conférencier.
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