Les élites françaises – Entretien avec Éric Anceau

18 novembre 2020

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Le Panthéon.
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Les élites françaises – Entretien avec Éric Anceau

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Eric Anceau décrypte dans cet ouvrage ce qu’étaient et ce que sont les élites françaises. Il revient longuement sur leurs évolutions dans le temps, le rôle qu’elles tiennent auprès du pouvoir et dans la société, ou les émotions populaires qu’elles font naître. Un bel éclairage sur un concept souvent mal connu.

 

Quelle serait pour vous la définition des élites la plus pertinente ? Comment expliquer qu’elles sont aujourd’hui objet de défiance, source de fantasmes, cœur de toutes les théories complotistes ? Est-ce que cela a toujours été le cas ? 

 

Il existe plusieurs acceptions du terme, que l’on retrouve dès le XIVe siècle, et qui demeurent valables aujourd’hui. Les élites, ce sont à la fois ceux qui exercent le pouvoir, ceux qui les conseillent et les assistent dans l’exercice de leurs fonctions et dont les contours peuvent être plus flous que pour le premier groupe, mais aussi ceux que l’on considère comme les meilleurs ou les plus remarquables au sein d’un groupe social déterminé. Ceux qui aspirent au pouvoir peuvent déjà faire partie de ces élites ou constituer une contre-élite. On voit donc que le terme se définit pour partie objectivement et pour partie subjectivement par la légitimité que les membres des élites paraissent avoir pour en faire partie, par la représentation que la société se fait d’eux. La République, née dans la Rome antique où la res publica, la chose publique, unissait le peuple au Sénat, nécessite une confiance entre dirigés et dirigeants qui sont censés gouverner pour le bien commun. C’est à ce prix que l’on mérite de faire partie des élites républicaines.

Or, aujourd’hui, nos élites dirigeantes ne parviennent pas à résoudre la crise grave et multiforme qui affecte notre pays. Insérées dans la mondialisation et subissant les contraintes imposées par des institutions supranationales, elles ne semblent plus en mesure d’infléchir le cours des choses. Ajoutez-y le fait qu’elles sont frappées par divers scandales d’autant plus visibles qu’ils sont médiatisés et relayés de façon virale par les réseaux sociaux et vous mesurez la défiance qui les touchent.

Je mettrai cependant deux limites à ce phénomène : d’une part, on constatera que les élites françaises ne sont pas les seules concernées puisqu’aujourd’hui les dirigeants de la plupart des grandes démocraties sont décriés pour les mêmes raisons qu’en France ; d’autre part, une étude sur le temps long, telle que je l’ai menée, démontre que la défiance à l’égard des élites françaises ne date pas d’aujourd’hui ni même d’hier. Sur deux siècles et demi, rares sont les moments où le peuple s’est trouvé parfaitement en phase avec elles.

 

Vous soulignez effectivement que les élites ont montré leurs limites à de multiples reprises dans notre histoire et qu’elles l’ont payé cher…

 

La France a connu pas moins de treize changements politiques majeurs depuis 1789 et, à chaque fois, à des degrés divers, un bouleversement s’est opéré dans l’élite dirigeante et dans la haute administration qui l’épaulait.

Cependant, les épurations massives n’ont concerné que quelques moments spécifiques de notre histoire. Les élites crispées de l’Ancien Régime, de la Restauration et de la monarchie de Juillet ont payé ainsi au prix fort leur autisme et les révolutions de 1789, de 1830 et de 1848 les ont remplacées par d’autres. Le mouvement a été facilité par le fait que les trois fois une crise économique et sociale est venue frapper la France, comme Ernest Labrousse l’a montré dans un article célèbre.

Mais les défaites militaires de 1814-1815 et plus encore celles de 1870 et de 1940 ont aussi entraîné la chute du Premier Empire, du Second Empire et de la Troisième République qui avait succédé à celui-ci et les changements de personnel dirigeant ont été, là aussi, radicaux. Ces débâcles militaires ont révélé les failles, pour ne pas dire la faillite, des élites en place, qu’elles soient impériales ou républicaines.

 

À la lecture de votre ouvrage, on s’aperçoit aussi que la sociologie des élites a connu de grands bouleversements depuis l’Ancien Régime, mais qu’elle connaît aussi des permanences par-delà les changements de régime que vous évoquez… 

 

Tout à fait ! Le principal bouleversement sociologique correspond aussi au changement politique majeur : la Grande Révolution. Dominaient sous l’Ancien Régime les deux premiers ordres et c’est de leur sein qu’est venue une partie de la contestation qui a amené la chute de la monarchie absolue, certains participant au mouvement des Lumières, d’autres réclamant le retour à une forme de monarchie plus ancienne où elles partageaient le pouvoir avec le roi. En détruisant le pouvoir de celui-ci, elles ont perdu le leur qui demeurait principalement social. La bourgeoisie a pris aussi sa part de ce renversement. Une partie d’entre elle était associée au pouvoir – le phénomène était ancien et remontait aux légistes de Philippe le Bel au tournant du XIIIe et du XIVe siècle – mais la plus grande part était maintenue en position d’infériorité politique et sociale alors qu’économiquement, elle s’était considérablement enrichie. On indiquera à titre d’exemple, parmi cent autres, l’édit de Ségur de 1781 qui interdisait aux roturiers et aux anoblis de fraîche date tous les hauts grades de l’armée.

Cette bourgeoisie participe à la Révolution avec la noblesse libérale et avec le peuple, mais c’est elle qui en profite surtout. C’est elle qui constitue les gros bataillons des notables appelés par la Constitution de l’an VIII (1799) à diriger le pays. C’est encore elle qui porte au pouvoir Napoléon Bonaparte pour consolider ses acquis de 1789, puis qui contribue à sa chute en 1814 quand elle juge qu’il devient un danger pour le maintien de ces mêmes acquis, comme l’a montré magistralement Jean Tulard, voilà plus de quarante ans.

Malgré un retour de la noblesse traditionnelle sous la Restauration, celle-ci doit toutefois partager le pouvoir avec les grands notables issus de la Révolution. 1830 rejoue 1789 et refait de la bourgeoisie la classe sociale dominante de la société française, celle où se recrutent les élites dirigeantes. Tel est encore le cas aujourd’hui, malgré une démocratisation indéniable et une méritocratie réelle. Les lieux de formation des élites n’y sont pas étrangers.

 

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Quelles sont précisément les écoles où se forment les élites et ont-elles évolué au fil du temps ?

 

Si ces écoles ont pu changer en plus de deux cents ans, on remarque des permanences instructives. À mes yeux, les deux plus importantes sont, d’une part, l’existence d’un haut enseignement très théorique et coupé souvent des réalités du terrain caractéristique de notre pays et, de l’autre, et en lien avec le premier point, de grandes écoles, d’abord appelées écoles spéciales, et dont les premières sont antérieures à 1789, mais pour lesquelles la Révolution marque un premier temps fort. Polytechnique créée à ce moment-là en est le meilleur exemple. Ouverte à l’origine pour former des ingénieurs militaires, elle devient par dévoiement rapide de sa fonction originelle et de son enseignement une école plus théorique où se recrute une partie du haut personnel politique et administratif du premier XIXe siècle, comme l’ont montré Terry Shinn et Bruno Belhoste. Une autre partie des élites dirigeantes d’alors vient de l’auditorat au Conseil d’État conçu par Napoléon Bonaparte comme une propédeutique à la haute fonction publique. Une dernière, et en fait la plus importante, proviens de la faculté de Droit de Paris où la formation, essentiellement une exégèse du Code civil, sans droit administratif, sans économie politique, est moins importante que le réseau d’amitiés que l’on s’y constitue.

Au lendemain de la défaite de 1870 est ouverte l’École libre des sciences politiques (l’actuelle Sciences Po Paris), comme d’ailleurs l’École supérieure de Guerre pour pallier les défaillances constatées dans le personnel politique d’une part, dans le haut commandement militaire de l’autre. Mais ni l’une ni l’autre ne parviennent à empêcher une nouvelle défaite en 1940.

À la Libération, le général de Gaulle et Michel Debré créent l’École Nationale d’administration, lointaine héritière d’une première ÉNA, sous la Deuxième République, en 1848, et deux autres projets avortés l’un au début et l’autre à la fin de la Troisième République. L’ÉNA de 1945 est plus durable puisqu’elle existe encore aujourd’hui, trois quarts de siècle plus tard. Elle part de la belle idée de constituer une haute fonction publique recrutée sur une base méritocratique, bien formée et dévouée corps et âme au service de l’État. Revenu au pouvoir en 1958, de Gaulle s’appuie beaucoup sur les énarques. Malheureusement, au fil des décennies, on a assisté, là aussi, à une forme de dévoiement. Les énarques ont colonisé la politique et sont partis pantoufler dans les grandes entreprises industrielles et les grands groupes financiers.

 

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Vous citez Christopher Soames, ancien vice-président britannique de la Commission européenne, qui disait : « dans une organisation internationale, il faut toujours mettre des Français, car ils sont les seuls à ne pas défendre les intérêts de leur pays ». Comment interpréter cette phrase ?

 

Il s’agit d’une boutade, mais qui a sa part de vérité. Au moment où il la prononce, Jacques Delors préside la Commission. Dans son entourage figurent un certain nombre de personnalités comme Pascal Lamy et Michel Camdessus qui exerceront par la suite les plus hautes responsabilités.

Ces deux hommes, mais beaucoup d’autres encore, sont issus de l’ÉNA et commencent à opérer un va-et-vient entre la haute fonction publique et les milieux d’affaires qui donne le sentiment que les élites dirigeantes sont en train de se transformer en une élite unique. Le phénomène ne fait que s’accentuer ensuite. Nous avons-là des années où, me semble-t-il, un basculement majeur s’opère. Alors que l’intégration européenne est en marche depuis l’Acte unique de 1986, que l’Union soviétique s’est effondrée, que le modèle de la démocratie libérale paraît triompher et que la mondialisation s’impose (l’Organisation mondiale du commerce est créée en 1995), ces hauts dirigeants français incarnent une forme de « pensée unique » – le mot apparaît alors – très en vogue dans le monde entier, mais qui choque beaucoup en France. Le pays est en effet l’héritier d’un autre modèle colberto-jacobino-bonapartiste si vous m’accordez ce néologisme. Ce modèle s’est bien incarné dans la grandeur de la République gaullienne, même s’il y a connu un aggiornamento important.

Dans la mondialisation heureuse qui va inévitablement advenir selon ses élites (pour reprendre ici le titre de l’ouvrage célèbre publié par Alain Minc en 1997), la France doit se transformer radicalement pour trouver sa place. Nous connaissons la suite de l’histoire….

 

Comment analysez-vous la scission de plus en plus nette entre d’une part les élites et d’autre part le peuple ? Et comment s’en sortir ?

 

Au cours des dernières années, nous avons assisté à l’effacement du clivage traditionnel entre la droite et la gauche – non qu’il n’existe plus une droite et une gauche – mais la droite et la gauche dites de gouvernement se retrouvent aujourd’hui sur l’essentiel. Le macronisme a réussi a opéré une synthèse, une triple unification – sociologique en réunissant la majorité des bourgeoisies de droite et de gauche, politique en rassemblant les libéraux des deux rives et idéologiques en parachevant la fusion du libéralisme culturel et du libéralisme économique.

Face à ce bloc élitaire, numériquement minoritaire, mais qui peut s’appuyer sur les populations qui profitent de la mondialisation d’une part et celles qui craignent le désordre de l’autre, les autres Français sont demeurés électoralement divisés avec deux fortes polarités aux extrêmes (LFI à la gauche de la gauche et le RN à la droite de la droite) et la masse des désabusés et des découragés. Le tout n’en constitue pas moins un bloc populaire qui peut se cristalliser, comme on l’a vu avec le mouvement des Gilets jaunes. Cette nouvelle configuration est extrêmement explosive.

Comment s’en sortir ? À court terme, il faut se départir d’une vision binaire qui divise le monde entre « gentils progressistes » et « méchants populistes » ou, à l’inverse, entre « bon peuple » et « mauvaises élites », et en comprenant qu’il faut tirer les leçons du passé pour emprunter une voie médiane. À plus long terme et pour rester sur le terrain de mon livre, il paraît indispensable de ramener les élites à une éthique de responsabilité qui les oblige à répondre des conséquences de leurs actes, sélectionner de vraies élites par un système à la fois plus juste socialement et plus méritocratique qu’il ne l’est actuellement et amener de la diversité dans les élites qui fasse une part à l’autodidactisme, tout en maintenant et en renforçant même de vrais cursus d’excellence intellectuelle.

 

 

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À propos de l’auteur
Eric Anceau

Eric Anceau

Eric Anceau est professeur d'histoire contemporaine à l'université Sorbonne-Université.
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