« Mohammed VI. Architecte d’une nation moderne », d’Abdarahmane Kane

12 août 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Le roi du Maroc Mohammed VI © THORTON/PICTURE PRESS EUR/SIPA 00894929_000013

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« Mohammed VI. Architecte d’une nation moderne », d’Abdarahmane Kane

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  • À l’approche du 70e anniversaire de l’indépendance du Maroc et de la visite d’État du souverain en France, les écrits sur Mohammed VI se multiplient.

  • L’ouvrage du Sénégalais Abdarahmane Kane constitue la première biographie complète du roi rédigée par un Africain, qui ne dissimule pas son admiration pour l’homme et son œuvre.

  • Une modernisation spectaculaire, mais qui s’est aussi traduite par la montée des inégalités et la marginalisation d’une partie de la jeunesse — comme l’a montré le mouvement « Gen Z 212 ».

Abdarahmane Kane, Mohammed VI. Architecte d’une nation moderne, L’Harmattan, 2026, 341 pages.

La célébration du 70e anniversaire de l’indépendance du Maroc sera marquée par la visite d’État du souverain chérifien en France, dont l’issue sera la signature d’un traité d’amitié, le premier de ce type signé avec un pays non européen. À mesure que l’on se rapproche de ce jalon historique, les écrits sur le souverain marocain se multiplient, qu’il s’agisse de portraits brossés par des journalistes ou d’écrits de citoyens marocains qui ne cachent pas une certaine déception à l’égard de ce qu’ils considèrent comme un règne n’ayant pas accompli sa promesse d’une démocratisation plus profonde du Royaume. L’ouvrage du Sénégalais Abdarahmane Kane, directeur académique de BEM (couronnée à plusieurs reprises comme la meilleure Business School d’Afrique subsaharienne francophone), constitue la première biographie complète de Mohammed VI rédigée par un Africain qui ne dissimule pas son admiration pour l’homme et son œuvre. Marqué par la mémoire d’un de ses ancêtres, le seul Noir (Fulani) originaire de Mauritanie, qui fut moukhadam, c’est-à-dire un haut commandant militaire, Abdarahmane Kane a trouvé au Maroc une sorte d’aboutissement de ses espérances : un subtil mélange d’attachement à ses racines identitaires et d’adhésion à une société moderne et stable, qui se tourne résolument vers l’avenir plutôt que de ressasser sans arrêt son passé.

Le roi du Maroc, symbiose d’un glorieux passé et d’un avenir prometteur

Pour l’auteur, Mohammed VI s’est révélé, depuis son accession au trône alaouite en 1999, comme une figure majeure et marquante du XXIe siècle. En un mot, une figure symbolisant parfaitement ce que l’on appelait jadis « les deux corps du roi », le symbole de l’identité et de la continuité d’un royaume qui a traversé le temps, comme très peu dans le monde. Sans nul doute, notre intellectuel sénégalais développe une réelle nostalgie des grands hommes, comme Senghor, chez lui, ou de Gaulle, chez nous. Il est vrai que, au-delà du mode de vie et des préférences amicales de l’homme, le style de gouvernance du roi (ou de gouvernance tout court) résulte d’un mélange subtil et agréable d’élégance, de charme, de rigueur, de fermeté, de souplesse, de jeunesse, de sagesse, d’humilité, de hauteur, de noblesse et d’humanisme. Cette représentation pourrait sembler trop idéalisée, voire hagiographique, aux esprits critiques. Cependant, ne devrions-nous pas l’évaluer en la comparant au comportement de nombreux dirigeants mondiaux qui ne recourent qu’à la ruse, à la répression ou à la violence ?

L’Afrique et le Maroc sont inséparables, tout comme l’Afrique ne peut exister sans le Maroc, et vice versa.

Autre fait notable : le roi a aussi très vite avoué son intérêt pour l’Afrique, son continent. Il aime profondément cette Afrique qu’il sait constituer une dimension importante et incontournable de l’ADN de son peuple et de son pays. L’Afrique et le Maroc sont inséparables, tout comme l’Afrique ne peut exister sans le Maroc, et vice versa. Un credo qui n’est nullement opportuniste ou guidé par le seul souci d’engranger des soutiens en faveur de son plan d’autonomie pour le Sahara marocain. Le monarque n’a-t-il pas non plus lancé en 2023 une démarche pour désenclaver les nations du Sahel ? Cette entreprise de vaste envergure aura des retombées bénéfiques pour tous les peuples de l’Afrique de l’Ouest.

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Non content de célébrer « la stature spirituelle et morale du Souverain », Abdarahmane Kane s’est livré à « une lecture psychologique » de ce dernier. Il a fouillé tous les recoins de la pensée, de la vision et de l’œuvre du roi. Il a tout réexaminé : l’histoire de la dynastie alaouite, les liens du roi avec son père, l’influence et l’emprise de la figure paternelle protectrice, l’influence de ce dernier sur son cheminement, sa différenciation et la construction de son propre « moi royal », caractérisé par une continuité, mais surtout par des ruptures qui ont été bien plus profondes qu’une simple façade ; le culte de la compétence, la promotion des cadres marocains formés dans les meilleures écoles du pays, comme l’Université Mohammed VI, où a étudié son fils, le prince Moulay Hassan, et du monde. Un des points forts de ce livre repose d’ailleurs sur la description de tous les secteurs de développement où le Maroc s’est hissé aux premiers rangs. Doit-on mentionner, à titre de seul exemple, qu’une trentaine de Marocains intègrent chaque année notre prestigieuse École polytechnique ? On songe aussi aux phosphates, dont le pays possède 70 % des réserves mondiales ; aux banques, qui ont étendu leurs réseaux en Afrique ; à Royal Air Maroc, qui tisse sa toile sur tous les continents ; aux infrastructures, etc. Dans une étude récente, la Banque mondiale a classé l’industrie marocaine au-dessus de celle d’Afrique du Sud, qui a longtemps dominé ce classement. Renault n’y construit-il pas plus de voitures qu’en France ? Le souverain n’a pas ménagé son soutien au leadership économique et financier du secteur privé, fer de lance de la modernisation du pays. À cela s’ajoute la parfaite maîtrise de la transition générationnelle, certes encore inachevée, mais déjà substantielle. Sa vision est celle d’un développement qui repose sur le triptyque « nourrir, éduquer, soigner » et qui vise à construire en mode accéléré et volontariste les infrastructures de base afin de « libérer l’énergie des Marocains ».

Le Maroc fort de ses composantes régionales, culturelles et surtout de son Sahara historique

Le Maroc ne tourne pas le dos à sa berbérité. 800 000 de ses fils juifs vivent en Israël. Il est le seul pays africain appartenant aussi bien à l’Atlantique qu’à la Méditerranée. « Le Maroc ressemble à un arbre dont les racines nourricières plongent profondément dans la terre d’Afrique, et qui respire grâce à son feuillage bruissant aux vents de l’Europe », avait dit un jour Hassan II. Mais ce que le père avait entrevu comme pure vision est devenu pleine réalité avec le fils. Le Maroc est un grand pays de diplomatie politique, économique, religieuse, culinaire, touristique, urbanistique, municipale, premier pays à avoir abrité « la plus ancienne université en activité dans le monde, l’université al-Quaraouiyine, fondée en 859 à Fès », ce qui prouve son érudition et son attachement millénaire à la connaissance et à sa transmission. Il a également accueilli, après l’incendie de la mosquée al-Aqsa, la conférence qui a lancé la création de l’OCI, et la conférence de Marrakech à l’origine de l’OMC. C’est le premier pays du continent à avoir atteint la demi-finale de la Coupe du monde de football. Il est aussi le leader africain dans le numérique et les TIC, et le premier pays africain à se doter du TGV et d’un nombre important d’universités de classe internationale. Le Maroc possède donc tous les atouts pour devenir le premier pays africain à s’engager avec détermination sur la voie de l’excellence désirée par tous les pays en développement. Il se déclarera certainement un jour prochain candidat, et en cela le premier des pays africains, à l’adhésion à l’OCDE.

Ce qui captive à la fois le chercheur et l’intellectuel, c’est de comprendre pourquoi, en dépit d’un tel bilan flatteur et prometteur, les jeunesses marocaines ont déclenché le surprenant mouvement de protestation « Gen Z 212 », comme en 2011.

Il est avéré que Mohammed VI a accéléré le développement du Maroc, et l’a engagé dans la voie d’une modernisation spectaculaire. Celle-ci s’est aussi traduite par la montée des inégalités sociales et régionales, et une marginalisation d’une bonne partie de sa jeunesse, un immense défi qu’il partage avec tant de pays du Sud et même du Nord, qu’il lui faut affronter, mais qu’il est en mesure de relever précisément grâce à la légitimité et à la solidité de ses institutions. Chaque fois qu’on revient au Royaume, on a l’impression d’être dans un pays plus avancé, plus moderne, plus mobilisé pour l’émergence socio-économique. Ce qui captive à la fois le chercheur et l’intellectuel, c’est de comprendre pourquoi, en dépit d’un tel bilan flatteur et prometteur, les jeunesses marocaines ont déclenché le surprenant mouvement de protestation « Gen Z 212 », comme en 2011. Ces mouvements populaires sont un symptôme révélateur de la conscience profonde de la jeunesse d’un peuple qui réclame, parfois avec force et parfois avec débordement, sa place au soleil.

Depuis son accession au trône en 1999, le roi Mohammed VI a initié et supervisé des projets ambitieux qui ont transformé le Maroc en une nation moderne et dynamique. Parmi ces réalisations, on compte le développement du réseau autoroutier, qui s’étend sur plus de 1 800 kilomètres, auxquels s’ajoutent 60 000 kilomètres de routes nationales, régionales et provinciales, facilitant les échanges économiques et la mobilité des citoyens. La mise en place de la ligne à grande vitesse (LGV) Al Boraq, inaugurée en 2018, reliant Tanger à Casablanca en un temps record, est également emblématique de cette modernisation. Le complexe portuaire Tanger Med, lancé en 2007, est un autre exemple frappant. Ce port est devenu le premier port de transbordement de conteneurs en Méditerranée et en Afrique, renforçant la position stratégique du Maroc dans le commerce maritime international. Sur le plan énergétique, le Maroc s’est imposé comme un leader en matière d’énergies renouvelables, avec des projets phares, tels que le complexe solaire Noor à Ouarzazate, l’un des plus grands au monde.

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L’évolution politique du Maroc marque une période de réformes audacieuses à poursuivre

L’une des initiatives les plus notables de cette période fut indéniablement la transition vers une monarchie constitutionnelle, un processus complexe qui a nécessité des ajustements institutionnels et législatifs significatifs et qui, comme toute réforme de ce type, sera toujours jugée insuffisante, mal appliquée ou même mal intentionnée. Dès le début de son règne, Mohammed VI a exprimé son intention de transformer le Maroc en une société plus ouverte et démocratique. Dans un pays aux traditions aussi anciennes, où le makhzen (le palais) occupe une telle place précisément pour s’élever au-dessus des diverses baronnies claniques et régionales, ce processus n’est pas aisé et ne peut être linéaire. Cette ambition s’est traduite par l’adoption de la réforme constitutionnelle de 2011 — jalon essentiel dans le passage vers une monarchie constitutionnelle. Cette réforme a été adoptée dans un contexte de pressions internes et externes, notamment en raison des mouvements de protestation du « Printemps arabe » qui ont secoué la région.

Cette révision constitutionnelle a renforcé le rôle du Premier ministre, dorénavant appelé chef du gouvernement, en lui accordant davantage de prérogatives. Ce dernier est désormais issu du parti arrivé en tête des élections législatives, renforçant ainsi la dimension démocratique du processus électoral. Les prérogatives du roi ont été redéfinies, bien que celui-ci demeure le Commandeur des croyants et le chef de l’État, conservant un rôle central dans les affaires religieuses et de sécurité. L’architecture institutionnelle a été repensée pour inclure des mécanismes de contrôle et d’équilibre des pouvoirs plus robustes. Le Parlement a vu ses compétences étendues, avec un rôle accru dans l’élaboration des lois et le contrôle de l’action gouvernementale. En parallèle, le Conseil constitutionnel a été transformé en une Cour constitutionnelle, dotée de pouvoirs élargis pour garantir le respect des droits et libertés fondamentaux inscrits dans la nouvelle Constitution.

Le processus de transition vers une monarchie constitutionnelle s’est également accompagné de réformes visant à renforcer l’État de droit et à promouvoir les droits de l’homme. La création de l’Instance équité et réconciliation, chargée de traiter les violations des droits de l’homme passées, et la mise en place du Conseil national des droits de l’homme témoignent de cette volonté de tourner la page sur les abus du passé et d’instaurer une culture du respect des droits fondamentaux.

Cependant, cette transition n’a pas été exempte de défis. La résistance de certaines élites traditionnelles, les lenteurs bureaucratiques et les attentes populaires croissantes ont parfois entravé la mise en œuvre des réformes. Néanmoins, les avancées réalisées sous le règne de Mohammed VI ont été saluées, tant au niveau national qu’international, positionnant le Maroc comme un modèle de changement pacifique et progressiste dans la région MENA (Middle East North Africa), souvent marquée par l’instabilité — doux euphémisme. Doit-on citer les exemples de l’Algérie et de la Tunisie, sans parler du chaos libyen ?

La transition vers une monarchie constitutionnelle sous Mohammed VI a constitué un tournant décisif dans l’histoire politique du Maroc. En dépit des obstacles, elle a permis de jeter les bases d’un système politique plus solide et inclusif, tout en préservant l’équilibre et l’unité nationale. Cette période de réformes reste un témoignage de la capacité du Maroc à évoluer tout en respectant ses traditions et son identité propre. Nul doute qu’elle sera poursuivie et approfondie dans les années à venir.

Abdarahmane Kane, Mohammed VI. Architecte d’une nation moderne, L’Harmattan, 2026, 341 pages.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.