Au-delà de la réélection contestée du président Yoweri Museveni, une autre force pèse sur le destin politique de l’Ouganda : la monarchie baganda. Acteur non-étatique mais pilier historique et identitaire du pays, le Kabaka Ronald Mutebi II s’impose une nouvelle fois comme une clé de lecture essentielle du scrutin et de ses tensions. Décryptage.
Le 15 janvier 2026, c’est près de vingt millions d’Ougandais qui ont été appelés à renouveler leur chef d’État et leurs élus au Parlement fédéral. Après des mois de campagne particulièrement tendue, au pouvoir depuis quatre décennies, le président Yoweri Museveni a été déclaré vainqueur pour un septième mandat consécutif avec 71,65 % des voix, selon les résultats officiels publiés par la Commission électorale ougandaise. Son principal rival, Robert Kyagulanyi, plus connu sous le nom de Bobi Wine, a obtenu 24,72 % des suffrages et a immédiatement rejeté les résultats, dénonçant un scrutin entaché de fraude, d’intimidation et d’une coupure internet généralisée qui aurait empêché la communication et la transparence du vote, selon lui.
Mais au-delà des chiffres, remis en question par les observateurs internationaux, dont les Nations unies, qui ont critiqué un cadre électoral jugé inégalitaire, c’est un acteur non-étatique, le Kabaka (roi) Ronald Mutebi II du royaume du Bouganda, 70 ans, qui a été au centre de toutes les attentions lors de ce nouveau scrutin électoral.
La monarchie baganda : un acteur politique incontournable
Contrairement à ce que pourrait suggérer une lecture strictement institutionnelle de la vie politique ougandaise, la monarchie baganda n’est pas un simple vestige culturel. Elle est partie intégrante de l’histoire ougandaise et continue encore d’animer la vie économique, sociale et politique de ce pays de l’Afrique de l’Est. État vassal du royaume nilotique du Bunyoro, la monarchie bougandaise va s’affranchir de cette tutelle au cours du XVIIIe siècle pour devenir la puissance militaire centrale de la région. La colonisation britannique va s’appuyer sur ses souverains pour diriger cette partie du continent africain tout en faisant face aux revendications indépendantistes portées par le roi Frederick Mutesa II (1924-1969).
Sur fond de rivalités ethniques, religieuses (catholiques contre protestants), politiques (royalistes contre républicains), la colonie d’Ouganda plonge progressivement dans le chaos, forçant Londres à organiser des élections démocratiques. Face à « King Freddy », le leader de l’Uganda People’s Congress (UPC), Milton Obote qui ne cache pas sa volonté de réduire les pouvoirs du monarque au sein d’une République fédérale. Les deux vont devoir pourtant s’entendre et se partager le pouvoir à la proclamation de l’indépendance en 1962. Au souverain, le poste de Président, au dirigeant de l’UPC, celui de Premier ministre. Très rapidement, des tensions éclatent, chacun tentant de s’imposer à l’autre. Le Kabaka Yekka (« Seulement le Roi »), minoritaire au Parlement, peine à se faire entendre au sein d’une coalition qui se fracture. En mai 1966, dirigée par Obote, l’armée décide de mettre fin à la monarchie, envahit le palais royal et destitue le roi Mutesa II, contraint de partir s’exiler au Royaume-Uni. Le parti royaliste est interdit, les monarchies traditionnelles sont toutes abolies par Milton Obote, dont le règne prend fin en 1971 après un coup d’État organisé par l’ubuesque général Idi Amin Dada.
Il faut attendre 1993 pour que la monarchie bougandaise soit restaurée, avec à sa tête le Kabaka Mutebi II, fils du roi Mutesa II. Elle jouit d’un statut autonome au sein de l’État ougandais, avec son propre gouvernement et premier ministre, et incarne pour près de 20 % de la population, principalement dans le centre du pays et autour de Kampala, la capitale, une identité politique, sociale et culturelle forte. Un geste voulu par le président Yoweri Museveni en guise de réconciliation et en remerciements de l’aide apportée par les royalistes à sa rébellion contre le pouvoir fédéral. Pourtant, cette alliance, cependant, n’a cessé de se détériorer au fil des décennies, jusqu’à devenir un rapport de forces latent entre une autorité étatique, incarnée par Museveni, et une autorité traditionnelle, incarnée par le Kabaka qui entend retrouver l’intégralité de ses regalia.
Bobi Wine, le candidat du roi ?
Bobi Wine est une figure reconnue de la musique ougandaise. Teintée de sons reggae et afro-beat, acteur à l’occasion, il a fait une première incursion dans le paysage politique local en 2017. Tout au long de sa campagne locale, caractérisée par un inédit porte à porte, il va capitaliser sur le mécontentement populaire croissant — surtout chez les jeunes et dans certaines zones urbaines — et sur un ressentiment historique contre un pouvoir jugé trop centralisé à Kampala, pour se faire élire député fédéral (2017-2021), au détriment d’un candidat du parti de Museveni et un autre issu de l’opposition. Reconnaissable à son célèbre béret rouge et ses tenues militaires, ses critiques virulentes contre le président Museveni le jettent en prison plus d’une fois.
Yoweri Museveni et Mutebi II ont des rapports conflictuels récurrents. Les crispations entre ces deux pouvoirs rivaux ont été telles qu’en septembre 2009, les partisans du roi ont tenté de renverser l’ex-guérillero de 81 ans au cours de violentes émeutes dans la capitale avant que ce dernier ne reprenne la main grâce à l’armée fédérale, aujourd’hui dirigée par son fils et présumé successeur à la tête de l’État, le commandant Muhoozi Kainerugaba.
La popularité de Bobi Wine va attirer l’attention des « ultra-monarchistes » ou de la « clique de Mengo » (du nom du siège historique du royaume), qui ne vont pas hésiter à lui apporter un soutien appuyé, considérant Bobi Wine comme celui qui sera plus à même de restaurer un équilibre plus favorable aux intérêts culturels et politiques du Bouganda. Si le Kabaka maintient publiquement une posture apolitique, conformément à son rôle constitutionnel, multipliant les appels à l’unité et exprimant ses inquiétudes sur la répression organisée contre l’opposition (message de Noël 2025), la manière dont sa cour entretient, depuis des années, des liens organiques et constants avec cet opposant ne passe pas inaperçue à Kampala.
Ainsi, lors du 65e anniversaire du roi en avril 2020, Bobi Wine est venu chanter les louanges du roi, le saluant ventre à terre. Des apparitions régulières au côté du souverain qui alimente l’idée, chez certains partisans de Museveni, qu’il ne serait qu’un « instrument du roi baganda », un « lèche-botte royal ». Une accusation qui sert à délégitimer l’opposant dans les discours pro-gouvernementaux et la majorité de la presse acquise au dirigeant ougandais. Pour les royalistes, tout laisse penser a contrario que Museveni craindrait autant cet opposant que le roi lui-même.
Une faiblesse qui ne passe pas inaperçue pour les héritiers du Kabaka Yekka. « Le Bouganda doit retrouver sa gloire d’antan », a récemment déclaré à la presse Charles Peter Mayiga, Premier ministre du roi, qui a vu, dans une éventuelle victoire de Bobi Wine à une élection présidentielle, la possibilité d’étendre les pouvoirs du monarque ou à court terme d’organiser la sécession fantasmée du pays (dans le nord du pays, une petite rébellion qui se réclame « d’un royalisme absolu et extrémiste » opère même de manière sporadique sans que le gouvernement n’arrive à l’enrayer.)
À la croisée des traditions séculaires et des revendications démocratiques contemporaines, malgré la victoire attendue de Yowerie Museveni, il apparaît que l’Ouganda entre dans une zone de recomposition politique profonde. Tandis que Bobi Wine et l’opposition réclament une refonte d’un système électoral à bout de souffle, la monarchie baganda s’impose comme un arbitre latent, capable de peser sur les équilibres régionaux comme sur l’imaginaire national.
Plus qu’un héritage du passé, le Bouganda pourrait bien devenir à moyen terme l’un des leviers décisifs de la redéfinition de l’État ougandais et de son avenir politique.









