<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La guerre de Succession d’Espagne. Clément Oury

28 août 2021

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Bataille d'Eckeren (1703), victoire franco-espagnole sur les Provinces-Unies. Peinture de Jasper Brauers, Museum Plantin-Moretus, Anvers.
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La guerre de Succession d’Espagne. Clément Oury

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Clément Oury est l’auteur d’une étude sur la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714), conflit qui a profondément marqué les dernières années de Louis XIV et l’Europe du début du XVIIIe siècle. Transformations militaires et stratégiques, évolutions des alliances, une nouvelle Europe a émergé de ce conflit.

Cet entretien est la transcription d’une partie du podcast réalisé avec Clément Oury, à écouter ici.

Jean-Baptiste Noé : Pourquoi cette guerre ? Pourquoi Charles II a-t-il choisi le petit-fils de Louis XIV comme son héritier et pourquoi les Habsbourg et l’Angleterre ont-ils préféré entrer en guerre ?

Clément Oury : L’Espagne est le géant du XVIe siècle, époque de Charles Quint. En plus de la péninsule ibérique, la couronne compte les Pays-Bas espagnols, le royaume de Naples, le Milanais, et surtout un gigantesque empire maritime qui va du Mexique au Chili, en plus des Philippines, source de revenus importante. Cet ensemble gigantesque est cependant en crise : depuis plusieurs dizaines d’années, l’Espagne ne peut faire face à la montée de la France de Louis XIII et Louis XIV, puissance qui devient prépondérante. France et Espagne sont des ennemis farouches qui ne peuvent s’étendre qu’au détriment de l’autre. En 1702, Charles II, issu de mariages consanguins, est faible, chétif, malingre. Chacun attend qu’il meure, incapable qu’il est d’avoir des enfants : c’est une mort en sursis pour les diplomaties européennes. Son empire risque d’être dépecé à sa mort, et il s’agit d’en récupérer des lambeaux pour Louis XIV. Toutefois, Charles II meurt plus tard que prévu, sans descendance, et il a plusieurs prétendants à sa succession. Le plus logique historiquement serait de chercher du côté des cousins Habsbourg de Vienne. À l’abdication de Charles Quint, son empire a été divisé entre d’un côté son fils Philippe II qui obtient l’Espagne et ses dépendances, et de l’autre la couronne impériale et la maison d’Autriche qui vont à son frère cadet, Habsbourg de Vienne. Cela semble tout tracé, mais personne en Europe ne veut faire face au retour d’un tel ensemble territorial, aussi les différentes chancelleries européennes pensent à des combinaisons diplomatiques complexes : un autre prétendant potentiel, le fils de l’électeur de Bavière, pourrait être désigné contre des petits morceaux répartis entre Habsbourg et rois de France. Louis XIV et son fils sont eux-mêmes liés aux rois d’Espagne. Il y a donc la solution Habsbourg de Vienne, la solution bavaroise et la solution française, mais nul ne s’attend à ce que cette dernière l’emporte. Malheureusement, le candidat bavarois, solution de neutralité, meurt en 1699, assez jeune, forçant à une autre solution. Pour une fois, France et Angleterre arrivent à s’entendre sur un nouveau traité de partition, avec la couronne aux Habsbourg et des compensations françaises… Mais Charles II ne veut pas en entendre parler, il ne veut pas d’une couronne démantelée, et il fait donc le choix de confier la couronne à Philippe d’Anjou, qui est le petit-fils de Louis XIV, mais pas son héritier présomptif : son frère, qui doit régner, aurait alors la France et lui l’Espagne. On se dit que seule la famille de Louis XIV pourra protéger l’Espagne, assez faible. En novembre 1700, le problème se pose pour les Français : récupère-t-on, pour la France, des régions qui pourraient être utiles, ou accepte-t-on le testament de Charles II au risque de trahir les paroles données pendant les traités ? Bien des éléments entrent en jeu, et finalement Louis XIV accepte le testament de Charles II, Philippe d’Anjou devient donc Philippe V d’Espagne : il l’accepte par principe dynastique, sa famille étant plus légitime qu’une partition diplomatique, et de plus il est sensible aux intérêts marchands avec les Indes occidentales.

JBN : Il y a des combats sur plusieurs théâtres, comme l’Italie ou même l’Amérique. La France perd d’ailleurs des possessions coloniales comme au Québec…

CO : Oui, la guerre se déclenche parce qu’Anglais et Hollandais ne veulent pas voir la France s’emparer de cet ensemble commercial américain. Les Anglais acquièrent progressivement une maîtrise de l’Atlantique et de la Méditerranée et veulent profiter de ce conflit pour obtenir plus de possessions. Toutefois, ce n’est pas encore la guerre de Sept Ans, ce ne sont pas les hostilités en Amérique qui sont les plus fructueuses : la tentative de prendre le Québec est un échec, les opérations aux Caraïbes ne sont que des raids… Cependant, l’opération de Duguay-Trouin sur Rio en 1711 est sans doute la plus importante : les Français mènent des opérations de corsaires contre les possessions du Portugal, allié à l’Angleterre et à l’empereur. Les Anglais progressent dans les colonies non en gagnant sur place, mais en Europe, parvenant à forcer les Français à lâcher leurs possessions : au traité d’Utrecht, les Français doivent abandonner la baie d’Hudson et Terre-Neuve (où ils gardent toutefois un droit de pêche). C’est une première étape du grignotage de l’Amérique du Nord française au XVIIIe siècle.

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JBN : Les grands généraux sont respectivement Marlborough et Eugène de Savoie côté alliance, et Villars et Vendôme côté français. L’Italie est un élément qui compte beaucoup dans les combats, tant le nord que le sud du pays, avec le contrôle de la Valteline et des axes routiers…

CO : L’Italie redevient un enjeu stratégique majeur. D’une part pour une raison symbolique : l’Espagne a des possessions en Italie et celui qui s’en emparera devrait être en mesure de garder la couronne d’Espagne. Si Vienne l’emporte, elle prouve sa capacité à reconstituer l’Empire espagnol. Mais quand commence vraiment la guerre ? Il y a une déclaration de guerre officielle, mais des opérations ont lieu avant : lorsque Louis XIV accepte le testament de Charles II, l’empereur envoie dès le printemps une armée au Milanais. C’est donc en Italie que la guerre commence, aussi pour Naples et la Sicile qui intéressent l’Angleterre pour leur importance en Méditerranée et le commerce avec l’Empire ottoman. Il y a aussi un enjeu stratégique, car le Milanais est un point de passage, que franchit plus tard Bonaparte.

JBN : On mesure encore les conséquences des modifications territoriales : en 1704, Gibraltar passe aux Anglais. Dans le même temps, la couronne d’Écosse se rattache à l’Empire britannique. La Catalogne est aussi définitivement rattachée à l’Espagne, et la Hongrie à l’Empire… Comment se font ces rattachements ?

CO : Ces cas sont différents. La question écossaise n’est pas directement liée à cette guerre, mais l’un des enjeux pour les Anglais est la succession protestante : en 1688, la Glorieuse Révolution a eu lieu et une partie de l’aristocratie anglaise a voulu mettre Guillaume d’Orange, protestant, à la place de l’héritier présomptif catholique. Mais Guillaume d’Orange n’a pas d’enfants, le pouvoir passe à sa belle-sœur, fille de Jacques II, qui n’en a pas non plus… Donc la couronne devrait revenir au dernier Stuart, catholique. Par l’Act Settlement, les Anglais décident d’aller chercher une famille princière au Hanovre pour assurer la délégation de la couronne à des protestants. C’est en grande partie une guerre de Succession d’Angleterre aussi : dans le traité d’Utrecht, les Français acceptent que les Hanovre deviennent la prochaine dynastie anglaise. Mais l’Écosse est différente : les deux couronnes sont séparées, même si les Stuart ont les deux. Parlements anglais et écossais travaillent ensemble à un royaume uni entre Angleterre, Écosse et Irlande. La Catalogne est un cas différent : elle n’était pas indépendante, mais une composante du royaume d’Aragon, mais elle a un certain degré d’autonomie comme les fueros, des droits constitutionnels, et ses cortes, une forme de parlement. L’autonomie la plus importante pour elle est l’autonomie fiscale : les impôts levés en Catalogne sont dépensés en Catalogne. L’empire espagnol est immense, mais son armée est payée par la Castille et les revenus d’Amérique du Nord. La Catalogne arrive toujours à jouer sur des menaces de sécession et de révolte pour son autonomie. Les Catalans voient d’un très mauvais œil l’arrivée d’un roi Bourbon, famille absolutiste qui n’aime guère les résistances provinciales et qui lèvent beaucoup d’impôts… En 1705, Charles le prétendant Habsbourg à la Couronne parvient à s’emparer de Barcelone, déclenchant une révolte du royaume d’Aragon en faveur de Charles : ce n’est pas un projet d’indépendance, mais le choix d’un prétendant contre un autre. C’est par la suite que les Castillans y voient des traîtres sécessionnistes. La Catalogne a été la dernière partie de l’Espagne à résister, y compris une fois le traité d’Utrecht signé. Pendant quelques mois, ils se comportent de manière indépendante jusqu’à ce que le 11 septembre 1714 les troupes Philippe V et Louis XIV reprennent Barcelone ; c’est l’origine de la fête nationale catalane. La Hongrie était intégrée à un ensemble complexe des « territoires de l’Empereur » qui regroupe Bohême, Autriche et Slovénie actuelle… et les Habsbourg en sont rois, mais la Hongrie a une autonomie fiscale, se voulant le rempart de l’Europe contre les Ottomans. Les Habsbourg de Vienne veulent mieux exploiter leur territoire, avec des administrateurs allemands, ce qui déplaît à l’aristocratie hongroise, qui se révolte contre le pouvoir de l’empereur. Cette révolte est très dangereuse en 1704, car les révoltés arrivent à piller jusqu’aux faubourgs de Vienne, tandis que la Bavière s’est alliée à la France. À Blenheim, les Impériaux reprennent la situation en main et parviennent avant la fin de la guerre à reprendre le contrôle de la Hongrie. C’était un royaume qui n’était pas indépendant, mais les historiens hongrois appellent cela la première guerre d’indépendance hongroise.

JBN : Les deux traités principaux qui mettent un terme à la guerre sont ceux d’Utrecht (1713) et Rastatt (1714). Finalement, la France qui risquait une grosse défaite réussit à obtenir des conditions pas trop défavorables. On dirait que les autres pays ont abandonné avant elle, par épuisement…

CO : Oui, au début la situation semble équilibrée, avant que la France subisse une succession de défaites entre 1704 et 1708. Dans les années 1709-10, les Français semblent prêts à abandonner : le secrétaire d’État Torcy va à La Haye, prêt à abandonner la couronne d’Espagne, les Alliés réclament Strasbourg… Le roi de France est face à un tel désastre militaire et financier qu’il est prêt à tout accepter. Mais les alliés appellent la France à se retourner contre l’Espagne, ce dernier royaume se portant en fait bien, et Louis XIV refuse, moralement. À deux reprises, les négociations achoppent là-dessus. S’ensuit un retournement de situation. En Angleterre, le gouvernement change, il est désormais plus isolationniste et opposé à une guerre qui coûte cher à la noblesse anglaise : avec l’aval de la reine Anne, les Anglais négocient secrètement avec Louis XIV, c’est presque une négociation de paix séparée. Les Français comprennent alors qu’ils peuvent tout sauver tant qu’ils satisfont aux exigences des Anglais. C’est bien ce qui se passe : les Anglais se retirent unilatéralement du conflit en 1712, privant l’alliance de finances, ce qui aboutit au traité d’Utrecht. La ville d’Utrecht est un théâtre de faux-semblants, les vraies conditions de paix étant négociées directement entre Paris et Londres. Ce retournement anglais sauve la France.

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JBN : La manière de faire la guerre évolue aussi. La technique et l’armement sont-ils très différents en 1714 qu’avant la guerre ?

CO : D’un point de vue technologique, il n’y a quasiment aucune évolution : le changement majeur a eu lieu plus tôt. Pendant les conflits précédents, on est passé des mousquets aux fusils, plus légers, et la baïonnette à douille permet au tireur de se défendre, permettant d’avoir un seul type de soldats désormais. On passe des blocs aux lignes, notamment chez les Anglais. Les véritables évolutions tactiques ont des conséquences pendant la guerre de Succession d’Espagne cependant, il y a comme une guerre de retard. Mais ce qui compte dans cette guerre c’est que les batailles deviennent plus efficaces : pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, on se battait notamment dans les contreforts d’Espagne et sur le Rhin, tandis que pendant la nouvelle guerre on se bat en Bavière, en Espagne, en Italie… Les batailles sont apparemment plus décisives : à Blenheim, Marlborough (ancêtre de Winston Churchill) et Eugène écrasent les Franco-Bavarois et reconquièrent la région, et à Ramillies en 1706 Marlborough s’empare du Brabant et d’une partie de la Flandre alors que les batailles du conflit précédent au même endroit n’avaient pas eu ces conséquences. Le rythme stratégique s’accélère, mais aux dépens des Français.

JBN : Parmi les puissances émerges, la Prusse et la Savoie s’affirment, elles seront décisives au XIXe siècle… Pourquoi la Savoie est-elle si importante, pourquoi devient-elle une puissance militaire et diplomatique de premier plan ?

CO : Le duc de Savoie, Victor-Amédée II, se fait appeler l’archi-Machiavel de son temps. C’est un homme politique majeur qui fait de son État enclavé une puissance européenne, en plus de contrôler les cols. Sa stratégie est de faire monter les enchères entre les différentes puissances qui veulent son alliance. Pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, il a réussi à gagner des territoires en se ralliant le premier à la paix, alors qu’il était vaincu militairement. Mais là, pour une fois, France et Espagne sont alliées, donc il doit prendre le pari, vu comme suicidaire par les Français, d’appeler les Impériaux : il sait qu’en laissant les Espagnols maîtres de l’Italie il est fini, en appelant les Impériaux il permet un retour à l’équilibre sur la péninsule. En 1706, quand les Français arrivent à Turin, dernière place savoyarde qui tient, il l’emporte à la surprise générale et devient alors l’arbitre de toute la péninsule. Il s’affirme donc comme le grand gagnant, avec les Anglais : il gagne le Milanais et la Sicile, qui est un royaume, lui permettant de devenir roi et de s’affirmer face à ses voisins italiens qui n’en sont pas. C’est comparable à la Prusse : l’électeur de Brandebourg accepte d’aider l’Empereur, en échange du titre de roi en Prusse. Deux nouveaux royaumes naissent donc, autour desquels se feront les unités allemande et italienne.

JBN : Cette guerre a un peu disparu de la mémoire et des publications en français… Pourquoi donc ?

CO : On préfère toujours se souvenir de ses victoires. L’Angleterre et la Catalogne, pour qui les conséquences sont importantes, s’en souviennent mieux. Mais par ailleurs cette guerre ne correspond pas à l’image du roi victorieux et flamboyant de Versailles : sa figure est altérée, ses armées sont battues, et dans le même temps il semble plus humain. Quand les ennemis s’emparent de Lille et rançonnent le nord de la France, il veut la paix, le Grand Hiver 1709 aidant, il se dit prêt à abandonner sa gloire. Il perd en un an son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils, c’est la fin du Grand Siècle, d’où cet oubli. Pourtant, cette guerre rebat complètement les cartes en Europe et engendre un équilibre pour tout le XVIIIe siècle.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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