<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les lieux qui font peur

27 mars 2021

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Les lieux qui font peur

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Le monde est parcouru de lieux dont les noms font peur : lieux de guerres, de massacres, de catastrophes. Ce sont autant de lieux qui répulsifs, mais aussi des lieux de mémoire, parfois conservés pour conjurer les peurs.

La peur est une émotion plus ou moins fondée, individuelle ou collective, face à une menace réelle ou supposée. Elle n’a pas toujours besoin d’un lieu déterminé pour être ressentie, parce qu’on la promène avec soi. Des grandes peurs modernes (celle des virus, d’un réchauffement climatique, de la surpopulation mondiale, de la fin du monde, voire des « petits hommes verts » venus d’ailleurs) ont la terre entière pour champ d’action, mais elles ne sont pas éprouvées en permanence, partout et par tous.

Certaines ont une dimension régionale, nationale ou locale. Elles sont d’origine naturelle ou humaine ; mobiles ou structurelles. Leurs causes, permanentes ou accidentelles, sont plus ou moins prévisibles. Ces lieux générateurs de peurs émergent, changent, ou disparaissent. Où sont-ils aujourd’hui ?

 

La nature qui fait peur

 

Depuis l’aube de l’humanité, certains lieux ont été ressentis comme dangereux ou inhospitaliers, parce qu’ils étaient mal connus, imprévisibles ou non maîtrisés par l’homme européen. Les cartes anciennes figuraient des monstres marins aux limites extérieures du monde connu, et des parties entières des continents autres que l’Europe sous la mention « terra incognita », ou peuplés d’humains bizarres. Aujourd’hui, les pôles et les déserts sont peu habités. Les reliefs abrupts, les montagnes de plus de 2 000 mètres, les « routes de la mort » bordant les précipices, les volcans actifs, les zones affectées par les glissements de terrain et les avalanches, les séismes et les tsunamis, les vents violents, cyclones et ouragans, les inondations et les crues, la sécheresse, la chaleur ou le froid extrêmes, les lacs toxiques, les endroits peuplés de plantes vénéneuses ou d’animaux terrestres ou aquatiques agressifs ou venimeux, tout en étant souvent habités, font l’objet de mises en garde de la part des États, des autorités locales ou agences et guides touristiques. Du fait du développement des voyages d’affaires et de loisirs, les ministères des Affaires étrangères publient régulièrement à destination de leurs nationaux la liste des lieux dangereux dans tous les pays du monde. Parmi les plus célèbres, la Vallée de la Mort aux États-Unis (56,7 °C), Ilha de Queimada au Brésil (serpents venimeux), Lake Natron en Tanzanie (eaux corrosives), désert Danakil en Éthiopie (laves incandescentes), etc.

 

Homo homini lupus : là où il y a des hommes (qu’on ne connaît pas), il y a du danger

 

Beaucoup de personnes ont peur de voyager dans certains pays du monde, à cause de la réputation de leurs régimes ou de leurs populations. Le ministère des Affaires étrangères français recense ainsi les risques d’origine humaine, avec des cartes de chaque pays où figurent des zones à éviter ou à quitter au plus vite (en rouge), déconseillées (orange), ou à « vigilance normale » (vert). Certains sont tout verts (Monaco sous vidéosurveillance et frontières verrouillables, et même la Belgique, la France et les États-Unis, où il y a eu de graves attentats), ce sont en général des pays occidentaux et des démocraties. D’autres sont tout rouges (Corée du Nord, Iran), ce sont souvent des pays « anti-occidentaux », même s’ils sont assez sûrs pour le voyageur étranger. La plupart des pays ont deux ou trois couleurs selon les zones. Les critères sont divers : épidémies, troubles sociaux et politiques, criminalité (les « maras » en Amérique centrale, les régions à « narcos » du nord du Mexique), manifestations, guérilla (Sahel), terrorisme (Irak, Somalie), guerres civiles ou étrangères (Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Yémen, Arménie). Certaines régions sont affectées par le brigandage, les enlèvements pour rançons ou prises d’otages politiques (« coupeurs de route » dans plusieurs pays d’Afrique). Il y a un risque à se trouver sur des lignes de front (38e parallèle entre les deux Corée, Donbass, Yémen) et dans les zones frontalières (contrebandiers de pierres précieuses, d’ivoire ou d’animaux exotiques, trafiquants de drogues et d’armes, guérilleros, paramilitaires). Le Darien à cheval sur la Colombie et le Panama cumule tous les dangers, au point que la route Panaméricaine y est interrompue. Certains pays tout rouges, dangereux pour les journalistes et les ONG, sont assez sûrs pour les voyageurs s’abstenant d’actes ou de comportements hostiles ou provocateurs pour le régime ou la société, les régimes autoritaires et les sociétés ordonnées contrôlant bien l’ordre public (les pays communistes d’Europe de l’Est étaient parmi les plus sûrs du monde, y compris la nuit). La Crimée est « déconseillée » depuis sa récupération par la Russie en 2014, non reconnue par les Occidentaux. Les LGBT ne sont pas les bienvenus en Arabie saoudite, en Iran, en Tchétchénie (taux de criminalité officiel assez bas par ailleurs). La piraterie maritime menace les navires de commerce et de plaisance (détroit de Malacca, ouest de l’océan Indien, Caraïbes). Le souci des gouvernements est d’éviter d’être confrontés à des incidents diplomatiques à cause d’un concitoyen qui aurait maille à partir avec le régime d’un pays classé dangereux ou hostile, ou enlevé pour rançon, ou agressé ou dépouillé, ou blessé, ou mort, qu’il faut retrouver et rapatrier. À l’inverse, des pays démocratiques occidentaux sont classés verts, alors que la délinquance (vols, drogues) et la criminalité (agressions, attentats terroristes) existent dans les lieux touristiques, les centres et la périphérie des villes (quartiers populaires). En 2015 et 2020, après l’affaire des caricatures de Mahomet (cause non citée), le gouvernement français a mis en garde ses ressortissants contre des « manifestations et boycotts » contre la France dans une série de pays, sans expliquer pourquoi (musulmans, de fait).

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Où la peur du passé ne passe pas

 

Des lieux ont été institués et aménagés en raison de leur passé qui fait peur, avec l’idée d’empêcher son éventuel retour. La peur actuelle du totalitarisme, de la dictature, de l’oppression, du racisme et de l’antisémitisme, des déportations, des massacres et des génocides, de la guerre et des bombardements concerne une grande partie de l’humanité (au moins occidentale). Les manifestations de ces phénomènes dans le passé récent sont répertoriées, localisées, expliquées, dénoncées et enseignées dans des lieux dédiés, à des fins historiques, morales, pédagogiques et politiques. Ils sont particulièrement nombreux en Europe, et très visités. Les vastes charniers que sont les cimetières militaires des deux conflits mondiaux ont leur mémorial ou « historial » (Verdun, Péronne, Gallipoli, Stalingrad, Normandie) ; ils sont susceptibles d’inspirer la peur de la guerre, mais ils exaltent aussi l’héroïsme, le patriotisme, et parfois (avec le temps) le pacifisme, ou la réconciliation (Austerlitz). Ils fournissent des justifications permanentes pour surmonter la peur (l’engagement pour le camp du bien), ou des solutions pour l’avenir (éviter le retour des guerres qui font peur). Les sites des effroyables massacres de civils par les bombardements aériens ou les opérations terrestres lors de la Seconde Guerre mondiale sont exploités tantôt pour exalter le nationalisme (anti-nippon à Nankin), tantôt pour faire l’apologie de la paix (Hiroshima et Nagasaki). En Allemagne, la responsabilité des morts et les destructions des villes par les bombardements anglo-américains (Hambourg, Dresde) sont attribuées officiellement non seulement au régime nazi oppressif, hégémonique et génocidaire, coupable du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi au peuple allemand dans son ensemble qui l’a suivi jusqu’au bout, à l’encontre de commémorations nationalistes.

Les camps de la mort et les lieux d’exécution par balles par les nazis pendant la dernière guerre sont devenus des lieux de témoignage et de commémoration. Parmi eux, Auschwitz est aujourd’hui celui qui symbolise le plus l’horreur. Unique par le nombre des victimes, l’intention génocidaire, la méthode industrielle et la concentration spatiale, le site a depuis 1945 été en partie préservé, restauré, étendu et aménagé. Il est le plus visité, par les rescapés, les familles, les associations, les groupes scolaires, les officiels. L’éloignement dans le temps, la diversification culturelle des sociétés occidentales, les grands massacres plus récents (Chine, Cambodge, Rwanda, Congo) contribuent à varier les lieux générateurs de peurs. De nos jours, des habitants de la ville polonaise d’Oswiecim disent vivre quotidiennement la proximité anxiogène du site d’Auschwitz.

À Lidice (Tchéquie) et à Oradour (France), villages suspectés par l’occupant allemand d’abriter des résistants et où, en 1942 et 1944, presque toute la population a été fusillée, brûlée ou déportée, les sites ont été aménagés en d’impressionnants lieux de mémoire : préservation du village incendié et construction d’un nouveau village à proximité (Oradour) ; transformation du site du village rasé par les Allemands en parc, avec un monument aux victimes. Ces sites ont des musées, des centres de conférences, des parcours commémoratifs. Beaucoup de lieux à travers l’Europe ayant subi ce type d’atrocités se reconnaissent aujourd’hui par des aménagements et des célébrations (Kalavryta, Jasenovac, Babi Yar). Certains doivent gérer la mémoire de victimes diverses : juifs et non-juifs (Polonais) à Auschwitz, officiers polonais et opposants au communisme soviétique à Katyn. À l’époque soviétique, le crime de Katyn (en 1940, 4 000 morts, par le NKVD) a été attribué aux nazis, avec l’assentiment des alliés occidentaux. L’accès au site est restreint. Sur le site du massacre de Vinnytsia (en 1937-1938, 11 000 morts, par le NKVD), le monument a été dédié successivement « aux victimes de la terreur communiste », puis « de la terreur nazie », et aujourd’hui « du totalitarisme ». D’autres lieux ont du mal à intégrer des catégories antagonistes de victimes : opposants au nazisme et opposants au communisme (nazis compris) dans les camps de concentration allemands (Dachau, Buchenwald, Oranienburg), ou en France, Drancy (déportés, puis collaborateurs présumés), avant et après 1945. À Varsovie, la capitale polonaise, qui a subi l’occupation nazie et le régime communiste, les sites du ghetto juif anéanti et de l’insurrection nationale de 1944.

En dehors des sites reconnus, parfois marqués par la mémoire partagée et la concurrence victimaire, un grand nombre de lieux d’atrocités dans le monde qui seraient susceptibles d’entretenir la peur ne sont pas des sites mémoriels ; ils sont inaccessibles, ou effacés (Russie, Chine), en raison de la continuité partielle du pouvoir, de l’esprit patriotique, ou du refus de la culpabilisation.

Berlin est la ville la plus densément marquée par ces lieux rappelant la dictature, le régime policier, les lieux de décisions criminelles, sous la forme de musées, de mémoriaux, de signalétiques. Le bâtiment Topographie des Terrors, construit sur l’emplacement du siège (démoli) de la Gestapo et de la SS, la villa de Wannsee (décision de l’extermination des juifs), le vaste mémorial de l’Holocauste en plein centre de la ville, les lieux de détention, de torture et d’exécution des opposants au nazisme (Plötzensee), les gares de déportation, les plaques sur les immeubles ou les Stolpersteine au sol (dalles de pierre ou de métal) portant le nom des habitants déportés, sont autant de rappels forts et omniprésents de ce passé honni. La ville porte aussi le témoignage, sous des formes semblables, des lieux des drames et des crimes causés par le régime communiste de l’Est (restes du Mur, siège de la Stasi, prison de Karlshorst).

 

Les lieux de naissance, de vie et d’action des grands responsables des dictatures, des oppressions, des exterminations et des guerres, sont traités différemment. Ceux qui sont associés à Hitler ont été démolis (la brasserie du putsch manqué en 1923 à Munich, la Reichskanzlei à Berlin, le Berghof en Bavière), par crainte de pèlerinages nostalgiques. Sa maison natale à Braunau (Autriche) a failli l’être, de peur qu’elle n’attire des sympathisants. Les ruines de ses QG de guerre (la Wolfsschanze en Pologne, lieu de l’attentat manqué de 1944, Werwolf à Vinnytsia en Ukraine) attirent un tourisme historique, militaire, ou nostalgique. Une partie de ses restes sont dans des archives à Moscou. Le patriotisme soviétique et le nationalisme géorgien ont réservé un sort différent à Staline. À Gori, sa ville natale (Géorgie), le musée construit à sa gloire a évolué récemment de l’hagiographie à l’historicisation sans aller jusqu’à la condamnation (sa statue est passée de la place publique à la cour du musée). Sa tombe, reconnaissable, a été transférée derrière le mausolée de Lénine au Kremlin.

Plus récemment, les massacres dans les guerres civiles (Srebrenica) et les attentats terroristes islamistes ont suscité dans certains pays des lieux de mémoire impressionnants (World Trade Center à New York). Dans la capitale tchétchène, Grozny (Russie), un mémorial commémore « les victimes de la lutte contre le terrorisme » (essentiellement dans les deux guerres tchétchènes entre 1994 et 2009). Celui de Berlin où fut commis un attentat contre un marché de Noël en 2016 (12 morts) appelle à « la cohabitation pacifique de la population », sans citer l’auteur (islamiste), ni ses motifs.

 

« Fais-moi peur, même pas peur ! »

 

La curiosité scientifique, le goût du risque, de l’aventure et du frisson sont des facteurs puissants de la fréquentation des sites naturels dangereux dont des agences et guides touristiques légaux tirent profit : ascension des sommets de l’Himalaya, approche des volcans actifs (Krakatoa en Indonésie, Popocatépetl au Mexique), traversée des océans en solitaire, plongée sous-marine, excursions dans les forêts tropicales ou les déserts, safaris dans les réserves d’animaux sauvages ou des fermes de crocodiles. Le site de Tchernobyl (Ukraine), vidé de sa population et interdit depuis 1986, est légalement accessible pour la journée, moyennant autorisation et excursion organisée. Des visiteurs viennent au Loch Ness en Écosse dans l’espoir de voir surgir le monstre qui l’a rendu célèbre. La peur que peuvent inspirer les mœurs ou la xénophobie de peuples lointains, différents, dits premiers, est surmontée chez certains par la sympathie, la culpabilité, l’humanitarisme (les bons sauvages). La Papouasie-Nouvelle-Guinée est recommandée à la prudence des curieux. En 2018, un missionnaire américain a été tué par les habitants d’une île Andaman qui ne tolèrent aucune immigration.

 

Les foires et parcs d’attractions ont leurs montagnes russes, leurs maisons hantées, leurs trains fantômes, leurs guerres et catastrophes virtuelles. Toute grande ville et nombre de châteaux du Moyen Âge ont leur musée des horreurs, ou de la torture, leurs prisons et oubliettes plus ou moins authentiques. Le War Hostel à Sarajevo reconstitue (tirs et morts en moins) les conditions de vie du siège de la ville en 1992-1996. La Lituanie a organisé de petits goulags récréatifs avec mauvais traitements pour touristes masochistes. En Roumanie, on a cherché à profiter à des fins économiques du mythe de Dracula, né du roman de Bram Stoker (1897), en tentant péniblement de trouver des lieux en rapport avec les légendes de vampires répandues en Transylvanie et avec le personnage du xve siècle dont le vampire de papier n’a fait qu’emprunter le surnom : Draculea (titre hérité du chevalier de l’ordre impérial du Dragon par Vlad l’Empaleur, prince de Valachie du xve siècle). La maison natale présumée de ce dernier à Sighisoara est un musée qui accueille le visiteur dans une salle obscure où un acteur déguisé en vampire surgit, hurlant et sanguinolant, de son cercueil. Le château de Bran est devenu un lieu de pèlerinage de bals de vampires et de boutiques de souvenirs draculesques pour touristes occidentaux, alors que Vlad n’y a passé sans doute que trois jours. En 2004, le ministère du Tourisme et des hommes d’affaires ont lancé un projet de Draculaland à proximité de lieux associés historiquement à Vlad (Sighisoara, puis Snagov). L’opposition des défenseurs du paysage et des patriotes (Vlad est un héros national pour beaucoup de Roumains), s’ajoutant à la faillite financière qui a ruiné nombre de ses actionnaires, a fait échouer l’entreprise.

 

Les lieux futurs de la peur sont-ils dès à présent localisables ? Quelques endroits naturels sont menacés. Pour les causes directement humaines, à part les effets possibles de la surpopulation, ils restent dépendants des futures évolutions et accidents militaires, politiques, sociaux et culturels d’une humanité aussi diverse qu’imprévisible.

 

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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