<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le populisme : de la cause du peuple… au peuple en cause

23 août 2020

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Le populisme : de la cause du peuple… au peuple en cause

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Le terme d’un usage dépréciatif et polémique, comme tel jamais déterminé par quelque contenu positif rigoureux, a une valeur conceptuelle et descriptive quasi nulle tant son application unifie des réalités historiques profondément différentes. Le populiste, c’est toujours l’autre, du point de vue bien sûr de « l’authentique démocrate » qui stigmatise l’adversaire pour le délégitimer politiquement.

 

Que dire de plus, sinon ce que le terme ne désigne pas : le populisme n’est ni une doctrine politique constituée, ni un régime politique, ni un contenu idéologique précis, ni une réalité socio-économique. Son utilisation unifie des réalités historiques profondément différentes : le terme désigne le mouvement des narodniki (allant vers le peuple) dans la Russie des années 1860, humanistes réformateurs, progressistes, qui voient dans le peuple russe, selon la perspective très romantique des slavophiles, le gardien immémorial de vertus fraternelles et socialisantes salvatrices. Un peu plus tard, le terme s’applique également au mouvement revendicatif des petits paysans du Sud et de l’Ouest des États-Unis, incarné en 1890 dans le Parti du Peuple, qui dénonce les ravages du capitalisme industriel, la domination urbaine, la trahison des valeurs démocratiques par l’État fédéral qu’il appelle à un ressourcement. Dans tout cela, quoi de commun avec le libéral-populisme évoqué à propos de Margaret Thatcher, Berlusconi ou Fujimori ? Ou avec le populisme hostile aux droits civiques des Noirs d’un G. C. Wallace, candidat à l’élection présidentielle américaine de 1968 ?

D’où l’impossible théorisation du populisme… dont la réflexion et les chercheurs en sciences politiques ne se satisfont pas.

 

Le populisme, la cause du peuple : une rhétorique de l’appel exclusif au peuple

 

Tout populisme, à des degrés divers, use de la rhétorique mobilisatrice, celle de l’appel emphatique au peuple selon une modalité spécifique. L’appel y est exclusif : il ne s’adresse positivement au peuple pour le rassembler qu’en excluant simultanément et explicitement des ennemis, aussi dangereux que minoritaires : les élites précisément, qu’elles soient politiques, administratives, sociales, économiques ou culturelles, ou tout cela à la fois. La politique y est pensée et vécue en termes de rhétorique quasi guerrière comme une façon d’entamer la guerre civile sur le terrain symbolique du verbe, selon une confrontation du peuple et des élites, de ceux d’en bas contre ceux d’en haut, ceux du dedans contre ceux du dehors, les deux se recoupant car l’élite est souvent vue comme un corps étranger, un agent de l’étranger. Cette opposition formelle en bas/en haut, dedans/dehors, sain/malade est susceptible de recevoir des contenus idéologiques extrêmement variés.

Dès lors, le populisme se caractérise nécessairement par la critique des médiations, des représentations politiques qui altèrent, trahissent la voix du peuple, médiations identifiées aux élites. Le chef charismatique populiste n’est donc pas un représentant de plus parmi d’autres, il en est le seul porte-voix. Tout cela présuppose bien sûr la vision d’un peuple à fort dénominateur commun, donc assez homogène, selon une représentation utopique. Le discours populiste se nourrit d’imaginaire et de fantasme, de romantisme nationaliste ou révolutionnaire ; le peuple réel qu’il ne cesse d’évoquer et d’invoquer est un mythe à constamment alimenter par une histoire qui tient de l’épopée.

Pour autant, encore faut-il que ce discours soit audible et qu’une large fraction de la population désire s’identifier à ce mythe. Tout cela ne peut fonctionner que pour des raisons structurellement inhérentes à la démocratie, conditions logiques du populisme, que catalysent de très réelles conditions conjoncturelles, conditions historiques du populisme.

 

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L’inhérence du populisme à la démocratie

 

Le populisme trouve ses conditions dans la démocratie pour deux raisons.

D’abord la référence au peuple suppose sa reconnaissance préalable comme fondement de toute légitimité du pouvoir et acteur politique primordial, ce qui ne devient le cas qu’au fil des théories politiques propres aux Temps modernes, de Jean Bodin à Jean-Jacques Rousseau.

En second lieu et plus pratiquement, le suffrage universel, mode aujourd’hui dominant d’exercice de la souveraineté, vise le triomphe de la majorité populaire la plus large possible, ce qui conduit à l’effet pervers bien connu d’identifier cette majorité au peuple. Le populisme se situe au cœur du paradoxe démocratique : le peuple est souverain unique, mais cette souveraineté s’exprime par un suffrage qui révèle la pluralité, les divisions réelles et conflictuelles d’un peuple problématique conduisant à la tentation de monopolisation du pouvoir efficace par la majorité électorale.

Les montages institutionnels atténuent ce paradoxe par la pluralité des représentants et le renouvellement électoral des médiations représentatives… pour autant qu’elles le soient vraiment. Or le problème de leur représentativité demeure toujours imparfaitement résolu et le paradoxe reste entier. Il ouvre cependant deux voies : celle de l’infini perfectionnement démocratique visant à toujours réformer les systèmes de représentation ; celle du populisme selon ses deux grandes formes tendancielles, selon P. A. Taguieff, identitaire et protestataire, dès lors parfaitement éclairées comme une double réaction, souvent composite, au paradoxe démocratique.

 

Le peuple en cause

 

S’il en est ainsi, c’est que le terme de peuple, avec les valeurs positives que la tradition démocratique lui associe, fait l’objet de confusions exploitables et exploitées par les discours politiques, jamais tout à fait à l’abri de la rhétorique populiste. En effet, le terme de peuple prend trois acceptions distinctes.

D’abord dans une philosophie politique qui cherche à penser les conditions logiques de la démocratie, il désigne le principe de la souveraineté politique.

En second lieu, le terme désigne une société humaine unie par la continuité historique (une nation), un passé bien sûr, mais aussi et surtout un avenir, désiré en commun. On se souvient des mots de Renan prononcés à la Sorbonne le 11 mars 1882: « Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. » Le peuple est donc à la fois de l’ordre du fait historique, on y appartient de fait ; mais il est tout autant le produit de l’adhésion active par l’engagement que Renan nomme « un plébiscite de tous les jours ». Il est donc toujours problématique puisque c’est à des degrés divers que chacun en participe.

Enfin, le terme s’oppose aux puissants, aux riches, aux bourgeois, aux élites : il prend un contenu socio-économique et culturel. Il incarne la fraction qu’on désigne aujourd’hui comme ceux d’en bas et qu’autrefois le discours méprisant appelait la plèbe.

La rhétorique populiste, largement répandue, se nourrit de ces différentes définitions : elle passe sans crier gare de l’unité idéale à l’unité historique réelle, mais problématique, et de celle-ci au peuple dans son sens socio-économique étroit, dont on ne voit pas en vertu de quoi il incarnerait à lui seul le vrai peuple, le peuple réel.

 

Le populisme, symptôme de la question sociale : réactionnaire et révolutionnaire

 

Pour autant, le discours sur le populisme risque toujours de reconduire la charge essentiellement polémique du terme au détriment de l’attention à ce qui le porte socialement : « Comprendre le populisme, c’est mieux comprendre la démocratie avec ses risques de détournement, de confiscation, ses ambiguïtés, son inachèvement aussi. Ne pas se contenter donc d’un rejet pavlovien et automatique pour faire du mot “populisme” un épouvantail qui ne serait pas pensé. La question du populisme est en effet interne à celle de la démocratie » explique Pierre Rosanvallon.

Nous avons montré la relation du populisme à la démocratie ; le populisme est dans les États démocratiques à proportion des illusions démocratiques. Car la démocratie est avant tout un programme, une tâche infinie à accomplir par la réforme permanente : la démocratie réelle est toujours en cours de réalisation. Jamais aucune instance dite représentative ne garantira la parfaite représentation des citoyens, pour la simple raison donnée par Jean-Jacques Rousseau : là où est le représentant n’est plus le représenté. Toujours reviendront des accaparements et des endurcissements élitistes.

Le populisme vient brutalement et salutairement nous le rappeler, mais il n’est pas seul à le faire. L’usage polémique du terme ne saurait donc faire oublier qu’il est aussi, dans son caractère protestataire, à proportion des inégalités toujours réintroduites par les mutations socio-économiques et de l’absence de réformes profondes en prise avec elles, c’est-à-dire de démocratisation effective. Mais il reste fondamentalement ambigu, puisqu’il manifeste tout autant une résistance utopique et idéaliste aux évolutions et transformations sociales : les envolées tribunitiennes préfèrent le mythe aux réalités. Le populisme est un idéalisme inséparablement révolutionnaire et réactionnaire, symptôme des détresses et déploiement des illusions.

À propos de l’auteur
Serge Le Diraison

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