<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Entretien-Portugal : le pays archipel cultive son jardin

3 février 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Porto, entre traditions portugaises et ouverture sur l'Atlantique, (c) Pixabay.
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Entretien-Portugal : le pays archipel cultive son jardin

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Comment se positionne le Portugal, pays partagé entre son ancrage européen affirmé et sa traditionnelle orientation atlantique ? Quel peut être son rôle dans le système de sécurité collective ? Existe-t-il une vision géostratégique du monde lusophone ? Nous sommes allés à Lisbonne à la rencontre du professeur Nuno Severiano Teixeira, directeur de l’Institut portugais de relations internationales.

 Propos recueillis et traduits du portugais par Tigrane Yegavian

 

 Pouvez-vous nous présenter brièvement les activités de l’Institut portugais des relations internationales ?

L’IPRI-NOVA a été fondé en 2003 et est un institut dédié aux études avancées en sciences politiques et relations internationales, associé à l’université Nova de Lisbonne. Ses activités reposent sur trois axes fondamentaux : la recherche scientifique, la formation doctorale et postdoctorale et la diffusion de connaissances. Parallèlement, l’Institut développe une relation étroite avec l’univers des sciences politiques, ce qui renforce sa présence dans l’espace public. Depuis sa fondation, l’IPRI-NOVA publie la revue trimestrielle Relations internationales, le magazine de référence sur les questions internationales au Portugal.

 

Vous avez été ministre de la Défense nationale du 17e gouvernement constitutionnel portugais de 2005 à 2009, que pensez-vous du rôle du Portugal dans la défense européenne et comment voyez-vous l’évolution de votre pays au sein de l’OTAN ?

Le Portugal est un pays membre fondateur de l’OTAN et a suivi jusqu’en 1992 une orientation stratégique de nature atlantiste. À partir de 1992, il a toujours soutenu des projets successifs de renforcement de la sécurité et de la défense en Europe, d’une perspective strictement atlantique à une perspective euro-atlantique puis européaniste. Après avoir soutenu la politique européenne de sécurité et de défense, nous soutenons la politique de sécurité et de défense commune et prenons part à toutes les opérations extérieures civiles et militaires de l’Union européenne. Le Portugal voit les relations entre l’OTAN et la politique de défense européenne non pas en termes de rivalité ou de subsidiarité, mais en termes de complémentarité. L’autonomie stratégique de l’Europe est un moyen de se construire en tant qu’allié crédible dans le cadre des relations transatlantiques.

 

Plus qu’un pays péninsulaire, le Portugal est considéré comme « un pays archipel ». Quelles sont ses caractéristiques ?

Le Portugal est à la fois un pays atlantique et un pays européen. Composé d’un territoire continental en Europe et de deux archipels atlantiques, il a toujours été conditionné par sa situation géopolitique. Historiquement, il s’est bâti comme un pays atlantique et colonial qui, lorsque le poids du vecteur maritime était excessif, a cherché des compensations diplomatiques sur le continent européen. Aujourd’hui, le Portugal est un pays européen qui cherche à capitaliser à la fois sur sa position atlantique et ses relations postcoloniales.

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Grande porte d’entrée vers l’Europe occidentale et l’Afrique du Nord, le Portugal est la cible de nouveaux types de menaces. Quelles sont-elles ?

Le Portugal n’est plus confronté à des menaces classiques pesant sur l’intégrité de son territoire sur le continent européen depuis les invasions françaises du début du xixe siècle. Les nouvelles menaces qui pèsent aujourd’hui sur la sécurité régionale sont la stabilité internationale, qui ne peut être combattue que dans le cadre de la sécurité coopérative des alliances auxquelles le Portugal appartient. À cet égard, tant au sein de l’Union européenne que de l’OTAN, le Portugal a mis l’accent non seulement sur les questions du flanc sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient, mais également l’Afrique subsaharienne.

 

Comment voyez-vous l’avenir des Açores comme plate-forme géostratégique au service des intérêts américains ?

L’archipel des Açores est situé dans l’Atlantique Nord, à mi-chemin entre le continent américain et le continent européen. Il a toujours eu une valeur stratégique importante. Point d’appui pour la navigation et la pose de câbles sous-marins depuis le xixe siècle, il avait déjà joué un rôle stratégique en tant que base navale pendant la Première Guerre mondiale. Ce rôle a été renforcé durant la Seconde Guerre mondiale en tant que base aérienne et en tant que point stratégique de renforcement rapide de l’Amérique du Nord vers l’Europe via l’Atlantique Nord dans le cadre de l’OTAN pendant la guerre froide. Malgré le retrait stratégique de l’Amérique du Nord après la guerre froide et la fluctuation de son importance stratégique, les Açores continuent de jouer un rôle important, non seulement au niveau militaire, mais aussi au niveau du développement de la recherche scientifique en Atlantique.

 

Il existe une composante de défense commune dans le cadre de la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) – bien que limitée. Ce mécanisme peut-il se développer à l’avenir ?

Parallèlement à l’intégration européenne, axe central de la politique étrangère portugaise et des relations transatlantiques, le Portugal développe un troisième vecteur centré sur ses relations postcoloniales. Il le fait à la fois dans un cadre bilatéral avec le Brésil et les pays africains issus de l’empire colonial portugais et au niveau multilatéral dans le cadre de la CPLP. Partant de ce capital, qui est le partage d’une langue et d’une culture communes, la CPLP a développé une coopération dans divers secteurs, y compris celui de la défense. Dans ce domaine, les développements sont encore limités et la coopération militaro-technique existante et fructueuse se développe bilatéralement.

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Avec l’arrivée d’un nouveau gouvernement au Brésil, comment évoluent les relations entre Lisbonne et Brasilia ?

Les relations luso-brésiliennes sont toujours placées au-dessus des orientations gouvernementales. La fin de la dictature survenue au Portugal une décennie plus tôt qu’au Brésil et la nécessité de résoudre certains des problèmes qui subsistaient au sein de la jeune démocratie portugaise, comme la question coloniale, avaient en quelque sorte affecté les relations traditionnelles d’amitié et de coopération entre les deux pays. Mais cela a été rapidement surmonté, avec la visite au Brésil du président Ramalho Eanes (1976-1986) qui a permis de normaliser les relations. Le gouvernement portugais et le gouvernement brésilien ont été en mesure de trouver des moyens de coopération, même en l’absence de convergence sur les intérêts nationaux de chacun. Aujourd’hui, malgré les différences idéologiques, les relations entre les deux États demeurent normales et la proposition portugaise d’étendre l’OTAN à l’Atlantique Sud et le partenariat avec le Brésil, précédemment rejeté, pourraient à présent être réexaminés.

 

Comment qualifiez-vous la nature des relations luso-angolaises après la phase de tensions que les deux pays lusophones ont connue ?

Après la période de turbulence qu’ont connue les deux pays, les relations bilatérales entre le Portugal et l’Angola sont revenues à la normale, comme l’attestent les visites présidentielles de Marcelo Rebelo de Sousa en Angola et de João Lourenço au Portugal. L’évolution de la situation politique en Angola et le changement d’orientation de certaines de ses politiques pourraient ouvrir de nouvelles perspectives.

 

Né en Guinée-Bissau, alors colonie portugaise, le professeur Nuno Severiano Teixeira dirige l’Institut portugais des relations internationales et la revue Relações Internacionais. Chercheur, puis directeur de l’Institut de la défense nationale (IDN) de 1996 à 2000, il a été ministre de l’Administration interne (2000-2002) puis de la Défense nationale (2005-2009). Grand spécialiste de l’histoire militaire de son pays, il est l’auteur d’une imposante œuvre académique. Il enseigne actuellement à l’université Nova de Lisboa, dont il est le vice-recteur, et est professeur invité à l’université Georgetown.

Principaux ouvrages :

The Portuguese at War, From the Nineteenth Century to the Present Day, Sussex Academic Press, 2019.

História Militar de Portugal, A Esfera dos Livros, Lisboa, 2017.

Heróis do Mar, História dos Símbolos Nacionais, A Esfera dos Livros Editora, Lisboa, 2015.

História Contemporânea de Portugal, Volume 3, « A Crise do Liberalismo 1890-1930 », Fundação Mapfre, (Coordenação), Lisboa, 2014.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Chercheur au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), il est titulaire d’un master en politique comparée spécialité Monde Musulman de l’IEP de Paris et d’une licence d’arabe à l’INALCO. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Missio"n, (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).
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