<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Qu’est-ce que la puissance ? #2

1 avril 2022

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Photo : Alexandre le Grand, symbole de puissance. C : Unsplash
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Qu’est-ce que la puissance ? #2

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Le mot est presque banni, voire tabou. La puissance a mauvaise presse car elle serait synonyme d’expansionnisme et d’impérialisme. Pourtant, elle est une condition de la liberté des peuples et des États. Plus que jamais, la puissance demeure l’épée du monde. 

Le mot a été quasiment banni. On n’ose plus parler de puissance car cela évoque trop l’impérialisme, l’hubris expansionniste de l’Empire qui veut imposer aux autres ses idées et son pouvoir. La puissance serait la potestas, c’est-à-dire le pouvoir imposé et non pas l’auctoritas, c’est-à-dire l’autorité, la puissance qui émane de sa compétence, de ce que l’on est. La puissance, c’est aussi la grandeur et la volonté de jouer un rôle sur la scène mondiale ; rôle qui nous serait donné par l’histoire, la géographie, le destin. Non pas seulement une puissance pour soi mais aussi pour les autres. Une sorte de destinée et de vocation que chaque nation aurait, et certaines plus que d’autres.

Être puissance pour être libre

La puissance se décline. Elle peut être militaire, économique, culturelle, intellectuelle. La Grèce vaincue et occupée par Rome n’a-t-elle pas manifesté sa puissance en imbibant d’hellénisme la pensée romaine ? Rome submergée par les barbares a poursuivi sa puissance dans le fait que les Francs, les Wisigoths, les Alamans et les autres peuples ont repris les regalia romaines et ont chaussé les souliers politiques de l’Empire. Charlemagne se voit toujours comme l’héritier de Rome et de l’Empire et Napoléon, à bien des égards le dernier Romain, est vêtu comme César et adopte l’aigle comme symbole. Toujours la puissance de Rome même 1 300 ans après sa chute officielle.

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La puissance rend libre et incontournable. Si des pays et des peuples peuvent rechigner à la puissance, il est rare en revanche qu’ils revendiquent ouvertement l’impuissance et qu’ils en fassent une politique officielle. Un pays impuissant peut-il continuer à exister ? N’est-il pas condamné à disparaitre, d’une façon ou d’une autre ? Seule la puissance maintient l’être, c’est-à-dire la vie. Être puissant, c’est être autonome, indépendant, souverain et maître de son destin. La recherche de la puissance est un mobile fondamental des États sans quoi ils n’existent pas. Charles de Gaulle disait que « La France ne peut être la France sans la grandeur[1]». Grande dans ses victoires et ses succès comme dans ses défaites et ses occupations, comme si la grandeur accompagnait toujours le tragique. Puis Valéry Giscard d’Estaing fut le premier à parler de « grande puissance moyenne », s’attirant les foudres de tous ceux pour qui l’idée de déclin était odieuse. Dans la tradition française, être puissant est une nécessité.

La peur du déclin

Corolaire de la puissance, la peur du déclin rôde. Décliner, c’est devenir impuissant, c’est perdre sa substance et sa raison d’être. Décliner, c’est devenir normal. Il y a des races de pays qui ne peuvent exister qu’en première division, d’où la puissance. Et quand ils passent par des phases de déclin ils se remémorent leur âge d’or, ou supposé tel, afin de conjurer le déclin et d’y revenir. Quand certains, comme la Chine, sont revenus des années sombres, l’évocation du temps de l’impuissance sert à maintenir la bride de la grandeur et à désigner la voie à suivre pour ne pas retomber dans les affres du déclassement. La Russie joue elle-aussi cette partition, qui ne veut plus connaître les troubles des années 1990-2000. Comme la France du reste, qui reste focalisée sur la Seconde Guerre mondiale comme pour mieux rejeter l’effondrement de la défaite de 1940 et l’occupation qui a suivi.

La peur du déclin est à la fois un moteur et un danger. Moteur, si elle permet de l’éviter en le regardant de face et en prenant les mesures nécessaires pour le contourner. Danger, si elle paralyse en ne voyant que les aspects négatifs et ne pouvant plus voir ce qui fonctionne et ce qui réussit. C’est le cas souvent de la France qui parle de désindustrialisation comme si l’industrie de 2022 devait être la même que celle des années 1950, comme si le monde n’avait pas changé, rendant aujourd’hui impossible une opération militaire autrement qu’en coalition. La puissance, pour exister, doit épouser le monde moderne, le reprendre quand il le faut, le rejeter là où c’est nécessaire, seule façon de ne pas couper avec le fil de l’histoire et donc de ne pas sombrer dans le déclin. Le temps des lampes à huile et de la marine à voile est terminé. La puissance, pour demeurer, doit savoir passer au nucléaire et aux nouvelles technologies. Dans la puissance, il y a des choses qui demeurent et d’autres qui restent éternelles.

Pourquoi être puissant ?

Mais pourquoi la France doit-elle être puissante en 2022 ? À quoi bon ? Est-ce pragmatiquement pour défendre ses seuls intérêts, pour se garder les moyens d’intervenir à sa guise dans son environnement stratégique, pour conserver l’ordre et développer la richesse du peuple français, pour sécuriser son commerce, pour faire face à certaines menaces existentielles du monde contemporain ? Est-ce plus idéologiquement pour rester dans la course au progrès universel, pour offrir aux populations mondiales un cadre de vie à l’occidentale, ou mieux, pour « sauver la planète » ? Ou alors est-ce l’angoisse devant les puissances lointaines qui émergent et dont on se fait une idée terrifiante ? Finalement, faut-il simplement être puissant pour ne pas être moins puissant que son voisin qui pourrait nous dépasser ? N’est-ce pas qu’une question élémentaire de survie ? « Qui a la force a souvent la raison en matière d’État, et celui qui est faible peut difficilement s’exempter d’avoir tort au jugement de la plus grande partie du monde[2] » disait déjà le cardinal de Richelieu.

Une histoire de classement ?

Qu’est-ce que la puissance ? Un classement international, des capacités militaires, des moyens économiques ou financiers, une influence culturelle ? La France a de nombreux atouts. De tous les pays européens, elle est peut-être la mieux dotée[3]. Alors pourquoi cette conscience, voire cette angoisse du déclin traverse ses élites ? La France collectionne les bonnes cartes, mais elle ne les utilise pas. Comme un adolescent qui pense qu’être libre consiste à disposer de toutes les possibilités et de n’en choisir aucune, la France piétine et cherche une direction. Toute parée des attributs de la puissance, elle se demande pourquoi elle est ainsi vêtue et même si tel ou tel ornement ne serait pas à jeter.

Car être puissant n’est pas suffisant. S’il faut le rester pour survivre, cela ne nous dit rien des raisons pour lesquelles nous voulons vivre, pour lesquelles nous voulons que la France vive en tant que nation. La question préliminaire à la puissance est bien celle de ce qu’elle se propose de défendre. Un soldat ne se bat pas simplement pour avoir le dessus sur son ennemi ; il combat d’abord pour défendre sa famille, sa terre, son pays, peut-être un trésor plus grand pour lequel il est prêt à mettre sa vie en jeu. Quel est notre trésor ? Y a-t-il un capital à protéger et à transmettre ? La puissance est d’abord un vouloir. Nul ne peut être puissant s’il ne le veut pas, nul ne peut être puissant s’il n’a pas quelque chose de plus grand que lui à défendre et à protéger. Un patrimoine historique, culturel et religieux auquel il tient et qu’il veut léguer à ses enfants. Nul n’est puissant pour lui-même, ce serait alors folie et déraison, mais tout un chacun doit être puissant pour les autres, c’est-à-dire pour s’inscrire dans le fil de l’histoire et du temps, pour qu’une aventure commencée il y a plusieurs siècles ne s’interrompe pas par notre faute. La puissance est ce qui permet de demeurer, de surmonter le tragique de l’histoire et de ne pas disparaitre dans les défaites et les transformations politiques.

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[1] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome 1 : L’Appel, 1940-1942.

[2] Richelieu, Testament politique, Perrin, 2017, p. 263.

[3] Voir le n°17 « Indice Conflits de la puissance globale », avril 2018.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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