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Reconstruire la Syrie ? Entretien avec Douraid Dergham

Une élection très #géopolitique. Éditorial du n°13, par Pascal Gauchon ► https://t.co/4ExpBOKDiL… https://t.co/IcOTjL0uwY

Reconstruire la Syrie ? Entretien avec Douraid Dergham

Reconstruire la Syrie ? Entretien avec Douraid Dergham

Agnès Richieri

Agnès Richieri

Journaliste spécialiste du Moyen-Orient et de la région des Grands Lacs, Agnès Richieri est titulaire d’un Master en Affaires internationales de l’IEP de Paris et d’un Master Grands Reportages à l’Institut Européen du Journalisme. Passionnée de géopolitique et de photographie, elle a été la correspondante du journal La Croix en Egypte et au Kurdistan irakien avant de couvrir à partir de 2015 la crise présidentielle au Burundi. En parallèle, elle a continué sa formation en arabe auprès de l’INALCO. Elle collabore régulièrement avec le journal La Croix et la revue Alternatives Internationales.
Agnès Richieri

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De ses voyages, Agnès Richieri, diplômée de Sciences-Po et de l’Institut Européen de Journalisme, rapporte des images, des témoignages, des entretiens, des événements qu’elle présente tantôt sous la forme tantôt d’articles, tantôt d’entretiens, tantôt encore de photographies. Au gré de son humeur et des opportunités. De ces choses vues et de ces paroles entendues, elle tire des analyses personnelles qu’elle fait partager aux lecteurs du site Conflits, au rythme d’une intervention originale chaque mois. Voir et écouter sans a-priori, n’est-ce pas la première étape de toute réflexion ?

Reconstruire la Syrie ? Interview de Douraid Dergham, gouverneur de la Banque centrale syrienne. Propos recueillis par Agnès Richieri.

L’économie de guerre syrienne soulève autant d’interrogations que d’inconnues dues à la difficulté d’accès des principaux décideurs économiques et politiques du pays. Aux contraintes propres à toute guerre (diminution de la production, fuite des cerveaux et des capitaux) s’ajoutent les sanctions économiques mises en place par l’Union européenne et le Trésor américain dès mai 2011. Les rares données disponibles font état d’une économie meurtrie : un taux de change face au dollar multiplié par dix, un taux d’investissement public nul et un PIB négatif.

Néanmoins, le système économique syrien a tenu bon grâce à quelques alliés comme l’Iran (hydrocarbures), la Chine (pièces détachées) et la Russie (agriculture), plus personne ne parie sur son effondrement. Pis encore, la course à la reconstruction et la compétition économique qui en découle entre acteurs locaux et internationaux est déjà déclenchée. Soucieux d’adapter les structures économiques du pays à ce nouveau départ, Douraid Dergham, gouverneur de la Banque centrale syrienne, explique comment la guerre, source de destruction, est aussi un formidable facteur de transformation d’un système imparfait mais obligé de changer.

Depuis votre arrivée en poste à l’été 2016, le taux de change de la livre syrienne avec le dollar a subitement cessé ses fluctuations intempestives, comment l’expliquez-vous ?

Douraid Dergham. Si le taux de change évoluait selon une tendance à la hausse depuis le début de la crise, il subissait en effet depuis plusieurs mois des fluctuations parfois drastiques et ce malgré l’intervention de la Banque centrale syrienne qui injectait des montants considérables pour le stabiliser. Nous nous sommes aperçus que la majorité de ces mouvements étaient de nature spéculative et liée à la vente de dollars auprès des sociétés privées de change. Ces sociétés spéculaient donc avec l’argent de l’État tout en pénalisant l’économie réelle du pays. Nous avons donc décidé de limiter l’échange de devises aux seules banques selon un taux de plus ou moins 5 pour mille de leurs fonds propres, de quoi donner un signal clair au marché pour stabiliser le taux de change. Depuis, il oscille entre 515 et 520 livres syriennes le dollar.

Des rumeurs font état d’une participation de l’ancien gouverneur de la Banque centrale, Adib Mayyaleh, à ces fluctuations spéculatives pour son propre enrichissement personnel, qu’en pensez-vous ?

D.D. Il est certain que nous avons des manières différentes de travailler et je suis critique de la politique qu’il a suivie. Je suis adepte d’une méthode où il y a plus de travail et moins de paroles.

Mon expérience de 2004 à 2011 à la tête de la Banque commerciale de Syrie m’a permis de bien connaître les coulisses du secteur privé comme public. Je peux donc prendre des décisions claires et m’y maintenir, à la différence de mon prédécesseur qui en changeait constamment, envoyant un message négatif aux acteurs économiques. Mais pour ce qui est de la décision de relever le capital des sociétés de change afin d’ajuster leur poids économique avec leur niveau réel de capitaux, c’est le résultat d’une concertation claire parmi tous les responsables économiques, y compris l’ancien gouverneur. La décision a été prise quasiment à l’unanimité au sein du Conseil économique et monétaire du Premier ministre, auquel siège Adib Mayyaleh en tant qu’actuel ministre de l’Économie.

Quelles sont les autres modifications qu’a apportées votre management à la Banque centrale ?

D.D. L’un de mes principaux champs de bataille a été la modernisation de l’administration de la banque en informatisant notre système de courrier interne. J’ai commencé par mettre en place le système d’e-archiving que j’avais déjà développé à la banque commerciale de Syrie afin de ne plus avoir deux valises de documents à rapporter tous les soirs chez moi ! En deux mois, nous avons baissé de 90 % l’usage de papier de la banque et fait l’économie d’un dixième de nos frais de fonctionnement. Aujourd’hui, nous n’utilisons le papier que pour nos échanges vers l’extérieur. Ce système intranet nous permet aussi d’échanger avec nos succursales dans les différents gouvernorats. En réduisant les intermédiaires, on gagne du temps et donc de l’argent ! En termes de management, je peux juger de la réactivité de l’ensemble des employés en voyant leur temps de réponses aux messages par exemple.

Comment expliquez-vous ce retard d’informatisation ?

D.D. En Syrie, l’arrivée d’internet n’a pas permis la disparition du système papier et toutes les institutions fonctionnent en doublon, mail et impression papier. Mais l’objectif est d’étendre notre système à toutes les administrations publiques et pourquoi pas privées. Le premier ministre est venu assister à une réunion dans nos locaux et a été bluffé. Depuis, un comité sous sa responsabilité est chargé de voir la faisabilité de la généralisation d’un tel système. Nous avons aussi proposé la création d ‘une institution de référence chargée d’archiver l’ensemble des échanges pour qu’en cas de litige, on puisse faire appel à ces dossiers.

D’autres projets en cours ?

D.D. Plusieurs, et qui ne nécessitent pas nécessairement beaucoup de technologie ! En Syrie, l’argent liquide est encore le mode de paiement privilégié. A notre niveau, nous cherchons à fluidifier les échanges monétaires entre la Banque centrale et les banques syriennes à travers des outils efficaces de paiement de type RBTR (Règlement brut en temps réel). Mais pour les consommateurs, nous voulons aussi privilégier les paiements en chèques en accélérant le temps nécessaire aux chambres de compensation pour valider le paiement, aujourd’hui de trois à quatre jours. Nous souhaitons aussi imposer à la population un système de paiement électronique avec les paiements sans contact par exemple.

Le but de tous ces projets est de permettre au gouvernement syrien pour mieux connaître les flux monétaires réels du pays et obtenir ainsi une vraie mesure de l’activité économique syrienne. Cette évolution est essentielle car c’est la base d’un système de taxation correct et efficace qui permettrait de multiplier les recettes fiscales du gouvernement par cinq.

Vos projets risquent de limiter sérieusement les possibilités de corruption…

D.D. En effet, l’informatisation est l’un des piliers de la lutte contre la corruption car elle permet une plus grande transparence avec les citoyens. Au sein de la banque centrale, j’ai déjà mis en place un système d’avertissements et de sanctions. Même si cela peut en énerver certains, je ne suis pas là pour être aimé mais pour être respecté tout comme ils doivent respecter les responsabilités qui incombent à leurs fonctions.

Cette lutte contre la corruption est à mes yeux l’un des défis majeurs de l’après-guerre car c’est ce qui pèse le plus sur les citoyens lambda. Déjà bien présente dans notre société, la corruption s’est étendue de manière systématique à cause de la crise. Cette possibilité de modernisation est donc peut-être bien l’une des rares choses que la guerre aura apportée à la Syrie. Tous les projets dont je vous parle avaient été lancés auparavant mais les circonstances n’étaient pas réunies ni la Syrie assez mature pour les mettre en application. Aujourd’hui, elle n’a plus le choix. Et il suffit de quelques visionnaires bien placés et d’un peu d’altruisme pour faire évoluer la situation.

Vous avez effectué toutes vos études d’Économie en France : un premier cycle à l’Essec puis un DEA à l’université de Nanterre avant le cycle international de l’ENA. Comment voyez-vous la relation franco-syrienne aujourd’hui, notamment dans les perspectives de reconstruction ?

D.D. Je vois un manque clair et net d’opportunités pour la France qui, en quelques années, est passée d’une omniprésence à une absence presque totale en Syrie. Du fait des sanctions, une partie de l’argent de l’Etat syrien est aussi bloqué en France sans aucune compensation. On aurait pu imaginer le financement d’une aide humanitaire pour le peuple syrien en échange de cet argent bloqué. Cette politique des sanctions est au final un échec évident de la diplomatie qui avait mis cinq siècles à convaincre les dirigeants de ce monde qu’il faut se parler et non s’isoler. Moi qui suis sur les listes des personnes sanctionnées par l’Union européenne et par les Etats-Unis, j’ai le sentiment qu’on me boude des deux côtés. Aujourd’hui, la Syrie attend la nouvelle orientation de l’administration Trump et espère une évolution favorable à sa situation.