<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Comment les Alpins articulent rusticité et technologie

16 novembre 2021

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Tom Morel (1915-1944). Chasseur alpin, Compagnon de la Libération, héros des Glières
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Comment les Alpins articulent rusticité et technologie

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Dans un rayon de 250 km autour de Varces, en Isère, cette grande unité d’élite de l’armée de terre se prépare à la guerre de demain en pérennisant sa culture de la rusticité et en innovant. La recette, expliquent les chefs, pour conserver l’ascendant tactique sur l’adversaire.

Presque aucune pente ne leur résiste. Elles les gravissent en silence et par mauvais temps, en portant sur leur dos une charge militaire utile conséquente. Jusqu’à 40 kg sur chaque flanc. Ce qui représente deux tubes de mortier de 81 mm ou les éléments complets d’un poste de tir MMP, le nouveau missile antichar des fantassins. Deux mules, Prunelle et Raiatea, viennent d’être intégrées, avec le grade de caporal-chef (et d’adjudant pour leurs deux muletiers), à la 27ebrigade d’infanterie de montagne (27e BIM), après une année d’expérimentations très concluantes. Avant que ces animaux n’aient été définitivement retirés du service dans les années 1970, on en comptait encore près de 10 000 dans les armées. Cherchant à être à la pointe de l’innovation dans le domaine de la guerre terrestre, à commencer dans leur milieu très particulier qu’est la montagne, les chasseurs alpins font feu de tout bois pour reconquérir la maîtrise des cimes qu’ils avaient eu tendance à délaisser ces dernières années, pour des raisons de budget et de priorités. Comme le souligne dans son numéro de janvier la revue des troupes alpines, Soldats de Montagne d’hier et d’aujourd’hui : « Dans un contexte de retour de la haute intensité, la domination des milieux complexes comme la montagne et les espaces “grand froid” redeviennent une priorité pour s’affirmer dans les espaces de confrontation de demain. »

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De race poitevine, l’une des plus puissantes au monde, ces mules peuvent croiser les pieds contrairement aux chevaux, et mangent presque deux fois moins qu’eux. Avec un niveau élevé de fiabilité, elles permettront aux soldats de montagne dacheminer du ravitaillement, des munitions, de lartillerie ou des blessés dans des terrains très difficiles daccès. Elles leur ouvrent la perspective de pouvoir bientôt se déplacer plus longtemps tout en étant autonomes. À l’origine de leur redécouverte, le commandement de la brigade a choisi de caserner ses deux premières mules à Varces, à quelques encablures de son PC et de ses éléments d’appui, dans cette plaine entourée de montagnes située à quelques kilomètres au sud de Grenoble qui accueille deux de ses six régiments : le 93e régiment d’artillerie de montagne et le 7ebataillon de chasseurs alpins. Le reste des « diables bleus » (6 700 hommes au total), comme les surnommèrent les Allemands en raison de leur résistance lors des combats de 1915, se répartit dans quatre autres unités localisées dans un périmètre de 250 km à vol d’oiseau : les 13e et 27e BCA, à Chambéry et à Annecy, le 4e régiment de cuirassiers avec ses chars légers AMX 10 RC, à Gap, et les sapeurs légionnaires du 2e régiment étranger du génie, près d’Apt.

 Cette année, entre la reprise des entraînements hivernaux et les projections successives de près de 2 300 hommes vers les différents théâtres d’opération et lieux de stationnements de nos armées à l’étranger – au menu : Djibouti, la Guyane, le Mali, le Burkina Faso, la Côte dIvoire, le Liban, la Centrafrique –, cette brigade d’élite de l’armée de terre poursuit son adaptation à marche forcée à la guerre de demain. Le sujet prioritaire de son nouveau patron, le général Paul Sanzey, est la conversion de ses fantassins à l’ère du combat Scorpion. En 2019, l’état-major de l’armée de terre a choisi le 13e BCA pour être le premier régiment français à recevoir les équipements de ce programme de renouvellement de ses blindés et de ses systèmes d’information et de communication. Il y a déjà un an que la compagnie pionnière a validé son passage au Griffon lors de son séjour au Centac, le centre dentraînement au combat de larmée de terre, qui qualifie toutes les unités aux savoir-faire tactiques. Ce véhicule blindé de transport de troupes sur roues est le remplaçant du VAB, conçu il y a quarante ans, véritable bête de somme des soldats français en OPEX. « Le bond en avant est évident après quatre-vingt-seize heures de combat tactique non stop. Nous gagnons en rythme et en agressivité pour vaincre l’ennemi dans un combat de haute intensité », témoignait le capitaine Antoine à l’issue du Centac.

Des mules et des Griffon

 Grâce à ses six roues motrices et directrices à larrière et à lavant, le Griffon fait preuve d’une agilité bluffante pour son gabarit. Sa caisse a été conçue pour optimiser la protection dun groupe de combat de dix hommes ; elle est censée résister aux engins explosifs improvisés (les IED ) rencontrés au Levant et au Mali. Le confort intérieur, avec des rangements et une vraie climatisation, a été soigné. Résultat, lengin double lendurance des hommes au combat : environ huit jours continus contre quatre jusqu’alors, ont calculé les opérationnels. Toutes les fonctions ont été automatisées. Depuis la cabine, le pilote peut adapter la pression des pneus en fonction de la nature des sols, et son copilote assurer le maniement de la mitrailleuse du tourelleau de toit sans s’exposer, au moyen d’un joystick et de l’écran de contrôle de la caméra thermique associée à l’arme. L’autre grand intérêt de l’engin, cest son écran où saffiche une carte numérique renseignée grâce au nouveau logiciel tactique : le SICS, dont une version compacte équipe aussi les chefs des unités débarquées. Le logiciel donne en temps réel la position des véhicules amis, répercute à lensemble des terminaux les éléments recueillis sur lennemi. Toutes les consoles SICS sont connectées aux capteurs des engins et dialoguent, via une radio logicielle également d’un nouveau type, le poste Contact. Lensemble forme un maillage ou une bulle nomade. Cest cela qui donne vie au combat du futur, en réseau ou infovalorisé. Une étape à laquelle aucune armée occidentale na encore accédé, assurent les experts. En fluidifiant et en accélérant la manœuvre, Scorpion décuple les effets de la rusticité et de lendurance des chasseurs alpins.

L’innovation irrigue et transforme aussi les forces d’élite de la brigade : le Groupement de commandos montagne (GCM), 200 hommes triés sur le volet au terme d’une sélection rude tant sur le plan physique et technique. Le GCM est spécialisé dans trois types de missions : le renseignement à fin d’action, les actions commando, l’appui à l’engagement en terrain difficile. Récemment, ces experts du vol d’infiltration de nuit en parapente ont arrêté une nouvelle procédure pour s’affranchir de la contrainte d’un point haut pour s’élancer dans le vide ; accrochés au treuil déroulé depuis un véhicule en mouvement, ils peuvent désormais prendre de l’altitude depuis un endroit plat. Engagés au Sahel depuis 2013, ils ont rodé sur place un attelage redoutable d’efficacité avec les hélicoptères NH90 Caïman. Initialement, ils remplissaient des missions de recherche et de sauvetage des équipages d’aéronefs en difficulté au sol. En 2016, s’inspirant d’un modèle testé en Afghanistan et inventé par le colonel Bigeard en Algérie, l’état-major en fait sa force d’intervention rapide. Héliportés à toute vitesse pour exploiter du renseignement, les commandos multiplient les missions de reconnaissance, de fouille au sol, de neutralisation d’objectifs, qu’ils alternent avec des missions de patrouilles profondes. Chargés en moyenne de 50 kg de matériel lors des infiltrations, ils sont équipés d’une panoplie dernier cri : le nouveau pistolet automatique Glock 17, le nouveau fusil d’assaut HK 416, enrichi d’un réducteur de son (le silencieux) et d’un laser d’aide à la visée, le nouveau fusil de précision semi-automatique SCAR-H PR, un gilet de protection balistique qui épouse davantage la morphologie, des jumelles de vision nocturne plus performantes. Experts de l’appui aérien, ils s’entraînent en permanence dans les montagnes françaises avec les hélicoptères d’attaque Tigre. Les appareils les plus récents embarquent une tablette baptisée « numesim » qui les autorise à partager les informations tactiques disponibles sur les écrans SCIS des commandos au sol, à commencer par leur position exacte.

Le matériel au service des soldats

Spécialiste des opérations en montagne ou par grand froid (les OMGF), la 27e BIM multiplie les partenariats avec les armées étrangères pour entretenir ses savoir-faire. Elle participe à des exercices dédiés comme Cold Response en Norvège ou Nanook Nulavilut dans le Grand Nord canadien. Pour développer ses techniques de pointe dans cet environnement, elle se repose sur ses deux centres ressources qui sont aussi ses centres de formation d’excellence : l’École militaire de haute montagne (EMHM) de Chamonix, maison mère des troupes de montagne et unique centre de formation à la montagne des cadres de toutes les armées, et le Groupement d’aguerrissement montagne (GAM) de Briançon, par où passent toutes les unités constituées. Leurs experts pilotent des programmes d’expérimentation d’une large gamme d’équipements innovants. Des produits disponibles sur étagère et des versions améliorées grâce à un dialogue étroit entre ces utilisateurs de l’extrême et les fabricants. En recherche constante de légèreté et de compacité pour accroître leur mobilité en montagne et diminuer leur empreinte au sol, les Alpins ont adopté un modèle de fixation de ski ultra léger et résistant de la marque savoyarde Plum, mis au point par la société Felisaz. Ils ont acquis un nouveau modèle de tente du fabricant Samaya basé à Annecy dont le revêtement bloque le rayonnement infrarouge émis par les trois hommes qui peuvent y dormir. Ils songent à se doter des traîneaux à ski dernier cri de la marque Pulka testés par le Groupe militaire de haute montagne (GMHM) lors d’un raid en autonomie. Les transmetteurs ont recyclé des cannes à pêche Décathlon en support d’antennes, ce qui leur a permis de gagner plusieurs kilos par rapport aux mats en dotation. Le gros matériel n’est pas oublié. La brigade a reçu une vingtaine de nouveaux quads en test. Destiné aux commandos et aux tireurs d’élite, le modèle Polaris Sportsman (250 cm3), conçu pour deux soldats, couramment utilisé par les forces spéciales, est équipé de roues ou de chenilles. Le second, le Polaris Ranger XP (1 000 cm3), sur roues ou chenilles, est capable de tracter jusqu’à une tonne en remorque.

Le dernier volet de cette grande opération de modernisation permise par les budgets en hausse de la loi de programmation militaire 2019-2025 cible le moral des troupes et des familles. À l’époque des restrictions budgétaires, lorsqu’il fallut trouver des milliards d’économies, les militaires financiers décidèrent de sacrifier les infrastructures pour sauver le cœur de la force opérationnelle terrestre. Aujourd’hui, la priorité est donnée à leur rénovation. À Varces, un chantier de vingt mois pour construire les bâtiments qui accueilleront les Griffon dans la zone technique est sur le point de s’achever. Montant : 18 millions d’euros. Sur la base vie, outre l’installation d’un réseau WiFi haut débit, le commandement a financé sur fonds propres la rénovation du foyer La Cordée. Entièrement réaménagé en bois façon chalet par un architecte, l’intérieur a fière allure. Il envoie une invitation à partager des moments de convivialité après le service. « Cela contribue à entretenir l’esprit de corps et de cohésion y compris après le travail. C’est capital, car c’est ce qui fait notre force » justifient les chefs. Dans le même esprit, des bâtiments d’habitation désaffectés sont transformés en appartements pour les familles ayant des difficultés à se loger dans le parc privé.

Attractives auprès des jeunes recrues, les unités de la brigade alpine bénéficient d’une excellente image. Ses régiments offrent à ceux qui la rejoignent la perspective d’un métier d’élite dans un cadre exceptionnel, doublé de soldes gonflées par le toilettage du régime de primes adossées aux qualifications et séjours passés sur le terrain. Mais au quotidien, le rythme des entraînements et des opérations extérieures y est particulièrement exigeant. Il n’est pas rare que les soldats soient absents deux cents jours par an. Au bout d’un premier contrat de cinq ans, après avoir goûté à l’aventure de l’extrême en montagne et à l’adrénaline des combats, les engagés volontaires se montrent plus sensibles aux sirènes du privé, qui connaît leur valeur, et à l’appel de la famille. Le pari des recruteurs est de fidéliser les meilleurs éléments. C’est dans ce vivier qu’ils sélectionnent les sous-officiers et les officiers de demain.

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Mériadec Raffray

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