<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Réseaux sociaux, conflits mondiaux

20 septembre 2021

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Photo illustration de l application WhatsApp //07ALLILIMAGES_1.0293/2101141456/Credit:ALLILI MOURAD/SIPA/2101141457
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Réseaux sociaux, conflits mondiaux

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Par contraste avec le sens ancien (regroupement d’individus par affinités ou critères), les réseaux sociaux 2.0 supposent un appareillage numérique (une appli, un site, des terminaux, des infrastructures…), plus une relation sociale par écrans et une pratique de la communication où le lien compte autant que le contenu. En effet, chacun est tour à tour émetteur, récepteur, commentateur, en relation symétrique (messagerie) ou asymétrique (créateur de contenus), mais aussi diffuseur et sélecteur, prestigieux, critique ou suiveur. D’où des comportements inédits. Suivant les périodes, ils ont fait l’objet d’anticipations variables.

Très grossièrement, dans les années 2000 (Facebook 2004, YouTube 2005…), on théorise une révolution individualiste et mondiale ; elle serait unificatrice et antihiérarchique, mutation culturelle du numérique déterminant en dernière instance. Les médias sociaux parachèvent la société en réseaux[1].

Aux environs de 2010, dans l’enthousiasme du printemps arabe, on célèbre les réseaux libérateurs[2] : jeunes ridiculisant censures et autocrates, diffusant vérité et valeurs démocratiques, sans organisations ni dogmes, les médias sociaux vaincront mensonge et oppression. Révolution de couleur et révolutions 2.0 : démocratie partout et futur commun.

Très vite, il faut déchanter : il n’y a pas que les gentils à les employer ; ils ne servent pas qu’à contester les tyrans. Ils sont aussi mobilisés par les djihadistes et les radicaux. Ils peuvent diffuser, avec des millions de vue, des contenus auxquels un média mainstream refuserait l’accès à l’espace public. Socialement, ils homogénéisent leurs publics, les renforcent dans leurs opinions, voire les opposent davantage aux autres communauté, et a fortiori au discours officiel.

Aujourd’hui, si les réseaux sociaux sont invoqués dans le discours public, c’est souvent pour en déplorer la violence – lynchages en ligne et appels à la haine. Ou pour mettre en garde contre la fausseté de leur contenu complotiste, manipulatoire, désinformateur. Ou déplorer l’abaissement du débat qu’ils provoquent (voire celui de notre quotient intellectuel). Il est courant de les décrire comme les moyens par lesquels des puissances étrangères pourraient saboter nos démocraties[3].

Dans tous les cas, utopie ou dystopie, on les réduit vite à un principe – non-hiérarchie, intelligence collective, narcissisme, nouvelle socialité, contre-pouvoir des foules, vulnérabilité, postvérité, influence, contrôle invisible, etc. – dont ils seraient porteurs.

Pluralité des réseaux

Il faut revenir à l’article défini : il y a « les » réseaux et derrière eux des applications qui déterminent des usages et des types de relations humaines. Nos conversations commencent souvent par « tu es sur… ? » (Telegram, Facebook, Snapchat, Twitter…) tant nous n’imaginons plus sous nos latitudes que l’on échappe à leur filet (le sens étymologique de réseaux). Multipliant les messageries, permettant à des personnalités ou à leurs performances/influences d’émerger, exhibant des profils et conférant une popularité, pour une carrière professionnelle ou pour le militantisme, des œuvres ou recherches communes ou une mobilisation, encourageant les narcissismes et les dévouements, remplaçant la sociabilité de l’apéro ou de la drague mais aussi les médias ou des administrations, structurant des communautés de conviction, isolant des groupes militants ou sectaires, les réseaux remplissent des fonctions diverses pour des publics différents.

Et les choses changent vite. Profitant de la pandémie, les réseaux sociaux auraient vu leur fréquentation augmenter de 47 % en 2020. Pour des raisons pratiques (travail, consommation) et pour maintenir le lien social minimal. Suivant le Digital report 2021[4], il y aurait 4,2 milliards d’utilisateurs actifs de réseaux sociaux. Ils occuperaient en moyenne 2,25 heures par jour du temps des internautes en ligne (eux-mêmes passant presque la moitié de leur temps éveillé devant des écrans). Attirant à lui seul trois milliards d’utilisateurs, Facebook forme la plus grande population qui ait jamais existé, surtout si l’on tient compte que WhatsApp et Instagram (respectivement deux et un milliard) lui appartiennent aussi.

Si le pouvoir politique consiste à capter son attention, les réseaux sociaux qui reposent sur notre consentement à livrer nos secrets et à nous dévoiler le font à leur manière propre. Ils établissent les règles de nos relations et de nos paroles. Ainsi, Facebook assume de contrôler par ses algorithmes et de supprimer des contenus haineux, offensants, immoraux, trompeurs, conspirationnistes, dangereux (notamment pour la santé à propos de la pandémie[5]). Et ce en coopération avec des ONG, des médias, des autorités, loin de l’idée des réseaux qui seraient un espace autonome, incontrôlable et sans frontières.

Mais les internautes réagissent et, au moment de nouvelles révélations sur la surveillance pratiquée par la NSA sur des pays alliés, on voit migrer des millions d’utilisateurs de WhatsApp (qui communique des données personnelles à la maison mère Facebook) vers la messagerie russe (mais non poutinienne) Telegram et surtout Signal (voire Olvid pour les Français rétifs à tout ce qui est régi par des droits extérieurs). Preuve a contrario que ce pouvoir sans sanction ni autorité ne repose que sur notre inertie.

Sans même envisager l’hypothèse où les grands du net commenceraient à battre monnaie, à rendre justice ou établiraient des pays dans des zones extraterritoriales, les réseaux sociaux ont un rapport spécifique à la politique. Échappant peu ou prou aux législations fiscales, avec une capacité économique supérieure à la plupart des États (une capitalisation boursière estimée à 8 000 milliards de dollars, les Gafam représentent bien plus que celle du CAC 40 ou que le PIB de la France), pouvant censurer Donald Trump (à la suite d’une décision par exemple de la « Cour suprême » de Facebook) et avec lui des milliers de comptes, décidant des contenus qui atteindront notre cerveau selon nos prédispositions les plus intimes calculées par l’IA, négociant avec des gouvernements, créant une véritable dépendance pour nos pratiques mentales quotidiennes, désignées comme adversaires par des partis politiques qui réclament leur démantèlement, ou leur soumission aux lois antitrust, développant souvent des discours idéologiques ou utopiques, suscitant de nouvelles formes de mobilisation ou de contre-pouvoirs accusés de nous surveiller mieux que Big Brother, suscitant des formes de rassemblements et d’action militante (voire militaire, en permettant une guerre de l’information, de la désinformation et de la paralysie), il n’est guère de domaine de la politique où ils ne se manifestent. Et il n’est plus rare de les qualifier de dangers pour la démocratie[6] ou de nouveaux maîtres du monde.

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Gagner les réseaux, conquérir le monde

Intégrés à notre socialité quotidienne, les réseaux ne forment pourtant pas un écosystème unique aux propriétés génériques. Ils sont le reflet de leurs publics, suivant des strates sociales, des usages ou des couches d’âge. Mais ils se prêtent surtout à des stratégies. Ils sont le lieu du conflit, donc de la géopolitique. Pendant des années, ils semblaient inséparables des États-Unis. En termes de puissance mais aussi en termes de modèle culturel, le pouvoir par et sur les réseaux sociaux était forcément lié à un capitalisme ouvert, à une mondialisation heureuse occidentale. Non pas que l’on ignorât l’existence de Vkontakte ou de Weibo, mais la puissance matérielle (Silicon Valley) et l’influence idéologique (soft power) semblaient comme made in USA.

Puis il a fallu réaliser que d’autres pouvaient acquérir la capacité d’innovation et prospérer, mais aussi offrir ces pratiques et contenus culturels qui plaisent universellement. Personne n’évoque plus les Gafam sans comparer à la montée des BATX, leurs rivaux chinois. Baidu (équivalent de Google), Alibaba (leur Amazon), Tencent (messageries We Chat et QQ qui ont dépassé le milliard d’utilisateur) et Xiaomi (les téléphones) se développent d’abord dans un milieu et pour des utilisateurs sinophones (ils sont la première population d’internautes du monde), suivis par Huawei et ByteDance (TikTok). Ils sont à l’abri de la concurrence américaine et par la langue et par la continuité de l’action gouvernementale. Ils sont peu vulnérables à la subversion idéologique, la Chine étant protégée par sa « grande muraille de feu » qui censure les messages et abrite les systèmes. Pour les médias sociaux aussi, la concurrence mondiale prend du sens. En situation de monopole sur leur territoire, les réseaux chinois lancent une poussée vers l’ouest parallèle aux nouvelles routes de la soie. Pékin assume l’idée que la Chine représente un modèle universel à l’idéologie exportable.

Du coup, les milieux stratégiques occidentaux reconsidèrent cette compétition. D’une part, ils consacrent de nouveaux efforts à la protection des contenus. Le péril de la captation de données (ainsi dans les affaires dites de hack & leak, vol de données confidentielles comme celles du Parti démocrate en 2016 pour mise en ligne) s’ajoute à celui de désinformation par de faux comptes à l’étranger, par des armées de trolls ou par toutes les formes de guerre de l’information. Un organisme comme le Global Engagment Center dépendant du département d’État veut contrer la propagande et la désinformation venues de Russie et de Chine (après la propagande djihadiste). L’apparition d’agences européennes, maintenant française, contre ce type d’interférences suit la même logique.

Elle se renforce à l’occasion de la pandémie de Covid (une « infodémie » suivant l’OMS, virus des fake news se propageant avec le virus biologique) et avec l’explosion des informations factuelles ou théories alternatives. On commence même à fantasmer sur un chaos par les réseaux. Il naîtrait moins d’une désinformation classique antigouvernement ou antisystème que d’une volonté de saper la confiance dans les systèmes occidentaux : favoriser les tendances les plus contradictoires pourvu que cela exacerbe les tensions. Les suspects sont évidemment à chercher du côté de la Russie et de la Chine[7]. Ni les frontières, ni les lois, ni les langues, ni les médias ne semblent plus en mesure de limiter les effets d’influence.

Au-delà de la crainte de contenus subversifs et de techniques de captation de l’attention, il y a la technologie elle-même. Très récemment, Joe Biden a annulé des décrets de son prédécesseur interdisant les États-Unis aux plateformes chinoises TikTok et WeChat. Trump affirmait qu’elles représentaient un danger pour la sécurité nationale par leur capacité de collecter des données personnelles de citoyens américains. Il craignait aussi le risque d’activités malveillantes et l’ampleur de l’investissement étranger. La décision de Biden est d’ailleurs un sursis, le temps d’une enquête, et ne change guère l’orientation antichinoise de l’actuelle administration[8].

Mais derrière les risques d’espionnage ou de sabotage, il y a aussi un enjeu de prestige symbolique. TikTok est aussi un succès culturel pour la technologie chinoise. Dès 2019, elle compte plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, avec ses vidéos courtes, rythmées, qu’adorent les adolescents. Elle gagne le titre de l’application aussi populaire à l’ouest qu’à l’est, avec une progression phénoménale. Devenue une machine à créer des influenceurs, attirant les politiques (dont Emmanuel Macron) qui cherchent le contact avec une population jeune, TikTok est un phénomène de génération par excellence. Le contraste est total entre les enjeux politiques et l’atmosphère ludique ou ironique, des musiques dansantes ou sa vocation apparente à faire surgir des célébrités du divertissement. En conflit avec les autorités australienne, états-uniennes ou indienne…, TikTok est accusé de censurer ses contenus suivant les demandes du gouvernement chinois (à propos des Ouïghours ou des événements de Hong Kong) et de collecter des données pour Pékin, voire demain de manipuler un public en état de parfaite réceptivité… Derrière le spectacle, la guerre ?

Les réseaux sociaux vivent d’une sorte de rente que nous leur concédons, celle de notre attention mais aussi celle de notre rapport avec autrui. Plus que le contenu offert à notre croyance, c’est le mode de croyance qu’ils modifient. S’ils nous offrent en apparence les affirmations qui nous confortent ou les communautés qui nous ressemblent, ce n’est pas pour remplacer le politique ou le conflit, mais pour les renouveler.

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[1] Expression popularisée dès 1998 comme titre de la trilogie de R. Castells (Fayard).

[2] Voir la critique dans « Réseaux ; après l’utopie », Médium no 29, octobre 2011.

[3] C. Marangé et M. Quessard, Les guerre des l’information à l’ère numérique, PUF, 2020.

[4] A. Patard, « 30 chiffres sur l’usage d’internet, des réseaux sociaux et du mobile 2021 », Le Blog du modérateur, 20 janvier 2021.

[5] Voir le dossier final de l’Iris, Observatoire (dés)information & géopolitique au temps du Covid-19, avril 2021.

[6] « Les Gafam une menace pour la démocratie ? », France culture, 25 novembre 2020.

[7] Pour la France voir Les manipulations de l’information. Un défi pour nos démocraties, Caps et Irsem, 2018.

[8] T. Liabot, « Pourquoi les États-Unis font la guerre à TikTok et à la technologie chinoise », JDD, 10 juin 2021.

À propos de l’auteur
François-Bernard Huygue

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