Livre – La mission « C » ou comment réprimer le terrorisme

30 septembre 2020

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Désert du Sahara au sud de l'Algérie (c) Sipa 00473676_000017
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Livre – La mission « C » ou comment réprimer le terrorisme

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Sujet d’histoire éminemment complexe et délicat, la guerre d’Algérie connait de nombreuses publications qui permettent d’appréhender son déroulement dans toutes ses dimensions. C’est aussi une guerre où s’est déroulée une action terroriste (FLN et OAS) que l’Etat a dû réprimer et juguler. C’est le rôle dévolu à la mission « C » comme choc. L’ouvrage de Robert Le Doussal, commissaire en fonction pendant dix ans en Algérie, permet de mieux comprendre cette mission et la répression contre l’OAS. 

Robert Le Doussal a publié une partie de ses mémoires, en 2011. Commissaire en fonction pendant dix ans en Algérie, il confrontait ses souvenirs aux traces laissées par cette période dans les archives. Cette recherche a été saluée comme un livre important[1]. Il livre cette année le produit de l’enquête qu’il a menée sur la répression de l’OAS pendant les derniers mois de la guerre d’Algérie. Le sujet n’a jamais été traité avec une telle exhaustivité ni pareille connaissance des rouages des forces de l’ordre : comment et à quel prix, sont-elles parvenu à terrasser en six mois une organisation tenue pour terroriste ?

En septembre 1961, de Gaulle a fait litière de toutes les réserves qu’il avait successivement opposées aux exigences du FLN — la souveraineté française sur le Sahara, l’exigence d’un cessez-le-feu préalable, la durée de la période transitoire… Les négociations sur les modalités de l’indépendance vont s’engager sur des bases qui font augurer d’un accord rapide. Mais depuis l’échec de la révolte militaire d’avril, l’OAS s’est renforcée jusqu’à devenir une force assez puissante pour ôter aux représentants français leur crédibilité à la table de négociation. Le FLN n’entend pas gouverner une Algérie grevée d’hypothèque et il n’y aura pas de dégagement possible avant que cet obstacle ne soit détruit. De Gaulle met dès lors tout son poids dans la balance pour que la destruction de l’OAS devienne prioritaire.

Jusqu’à l’automne, l’organisation a surtout fait parler d’elle par des plasticages et des émissions-pirates. Des assassinats comme celui de Me Popie ou du commissaire Gavoury apparaissent peu communs. L’OAS est implantée à Alger, Oran, Philippeville et Mostaganem ; elle s’est gagné le soutien et la reconnaissance de la population européenne, qui n’a pas été consultée sur l’avenir qu’on lui prépare et n’entend pas être chassée de chez elle sans riposte. L’organisation dispose ainsi de complicités dans les milieux les plus divers, dans l’armée, la police, les hôpitaux, l’administration. Fin novembre, le général Salan a demandé l’arrêt des plasticages, souvent aveugles, au profit d’actions mieux ciblées. Sa décision visait à modérer les débordements mais elle va susciter un recours croissant à des attentats, exécutés par les équipes déjà anciennes du Dr Pérez, et par les commandos Delta. Persuadé que le temps de l’action légale est passé, le lieutenant Degueldre, dirigeant les Deltas, s’inspire de deux modèles : pour Alger, celui de l’insurrection de Budapest, pour la formation de ses commandos, celui de la Haganah[2]. Ni l’un ni l’autre ne seront féconds.

Coopération des polices

En métropole, les troubles de l’ordre se multiplient tandis que des risques pèsent sur la vie du président. Aussi le ministre de l’Intérieur hésite à se découvrir et, dans un premier temps, Roger Frey choisit de recourir aux gaullistes de choc du MPC [Mouvement pour la Communauté] de Jacques Dauer et de Lucien Bitterlin dont le journaliste Lucien Bodard s’empresse d’annoncer la venue : « Les barbouzes arrivent[3] ! » Ils ont pour mission de fournir des renseignements à la police. Ils en seront incapables mais leurs exactions vont rapidement les rendre indésirables et leur amateurisme les exposer aux coups des Deltas. En février 1962, leurs effectifs clairsemés sont relevés par une seconde vague de barbouzes, Le Talion, activés par Dominique Ponchardier et Pierre Lemarchand, dont la violence dépassera celle de leurs prédécesseurs sans plus d’efficacité.

En décembre, le ministre se décide à envoyer à Alger une force de deux cents commissaires et inspecteurs de police, la Mission C (comme choc), sous la direction du directeur de la police judiciaire, Michel Hacq, pourvue de moyens matériels importants et de pouvoirs juridiques considérables. Hacq impose quelques règles : l’adversaire ne sera pas soumis à de mauvais traitements et la mission ne se livrera pas à des exécutions sommaires ; ses policiers ne se chargeront pas d’instruire sur les délits passés mais chercheront à empêcher des attentats et arrêter ceux qui les préparent[4]. Après quelques temps de rodage, la méthode s’avère efficace.

Contrecarrer l’insurrection promue par Salan

Après le 19 mars, pour contrecarrer l’indépendance qui s’annonce, Salan prescrit l’insurrection des villes et la création de maquis dans le bled. Les maquis sont rapidement réduits : la plupart des maquisards, anciens soldats, se rendent au premier combat pour n’avoir pas à tirer sur l’armée. Et la tentative de former un réduit à Bab-el-Oued entraîne un siège du quartier par l’armée, du 23 au 29 mars, au cours duquel sont déployés contre les habitants les chars, les appuis et l’aviation. Le 26 mars, le carnage de la rue d’Isly montre que, de la part du gouvernement, la volonté d’en finir est sans frein.

À bas bruit, la Mission C a poursuivi ses opérations ; les arrestations de Jouhaud le 25 mars, de Degueldre le 7 avril, et de Salan le 20 mai, marquent la fin des espérances pour l’organisation. Après quelques sursauts, Jean-Jacques Susini se résigne à négocier un accord avec le FLN tandis que la Mission C se dissout.

Quels moyens ont-ils été mis en œuvre pour venir à bout de la résistance de l’OAS ? Les tentatives d’entrisme n’ont pas donné grand-chose, sauf au cours de l’opération qui a permis de capturer le général Salan. Au plan métropolitain et international, la bataille de l’opinion a été gagnée et l’OAS s’en est trouvée durablement discréditée. Chose facile, car elle se vante de ses assassinats ciblés, tandis que le FLN n’a jamais cessé de tuer en silence et de faire disparaître.

Les poursuites menées contre ses soutiens ont visé à mettre fin à l’osmose établie entre l’organisation et la population européenne. Dans l’administration et l’armée, la surveillance, la délation et les mutations brutales sont devenues ordinaires. Une justice expéditive est désormais rendue par des cours martiales exorbitant du droit commun[5]. Après le 19 mars, un tribunal de l’ordre public [TOP] « qui aurait sans doute été annulé par le Conseil d’État si quelqu’un avait fait un recours » devait sanctionner les manquements de chaque communauté. Il ne jugea pourtant qu’un nombre infime de musulmans[6]. La population fut désarmée, tout détenteur d’arme condamné, sans défense ni appel, à trois ans de prison. Et le siège de Bab-el-Oued servit de parangon à des représailles collectives. Le commissaire Le Doussal dresse un parallèle pertinent entre les deux batailles d’Alger, celle menée en 1957 sous la conduite de la 10e division parachutiste, et celle du premier semestre 1962 dirigée par les forces de l’ordre, appuyées par le FLN, contre une population jugée complice de l’OAS. La Casbah n’a pas connu le traitement infligé au quartier des petites gens de Bab-el-Oued.

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Les méthodes de la mission « C »

Pour détruire l’organisation elle-même, la mission C est parvenue à réaliser l’union de toutes les forces de l’ordre. La SM [sécurité militaire], jusqu’alors occupée à surveiller le moral de l’armée afin de l’épurer, a accepté de travailler avec la police, et le général Ailleret a mis en place un commandement décidé à faire passer la lutte contre l’OAS avant celle qu’il menait jusqu’alors contre le FLN. Cependant, l’auteur précise que seules les barbouzes auraient travaillé de concert avec le FLN contre l’OAS. Les forces de l’ordre n’auraient fait qu’orienter et coordonner leurs attaques vers un seul adversaire.

Le commissaire Le Doussal, comme il l’a fait déjà dans son premier ouvrage, a voulu rétablir l’honneur de la police et convaincre son lecteur que la Mission C n’avait rien de commun avec les officines. Ce qu’il a fort bien fait. Toutefois, son travail va bien au-delà quand il s’attache à décrire deux formes de terrorisme[7], celui du FLN, celui de l’OAS, en quantifiant le nombre de leurs victimes, mois par mois, et en suivant l’évolution de leurs modes d’action. Les moyens de répression alors mis en œuvre par le gouvernement pour se débarrasser de ses dernières entraves algériennes montrent une résolution qui a fait bon marché de la légalité et du droit des personnes. Avec le soutien tacite de la plus grande partie de l’opinion métropolitaine, les derniers mois de la guerre ont littéralement mis hors-la-loi une fraction de la population française, européenne (aux 3/4 méditerranéenne), juive et musulmane, en l’excluant de la protection que l’État doit à ses ressortissants. Autant qu’un apport important à l’histoire de la police, cet ouvrage est une recherche pionnière dans le domaine des guerres civiles.

Robert LE DOUSSAL, La Mission « C ». Alger, décembre 1961 – juin 1962. De Gaulle contre l’OAS. Histoire d’une répression, Paris, Fauves éditions, 2020, 560 p.

[1]         R. Le Doussal, Commissaire de police en Algérie, 1952-1962. Une grenouille dans son puits ne voit qu’un coin du ciel, Paris, Riveneuve, 2011, 945 p. Voir le compte rendu de l’ouvrage sur le site de Guy Pervillé http://guy.perville.free.fr/.

[2]         Cité par O. Dard, d’après les témoignages de P. Montagnon et J.-J. Susini (Voyage au cœur de l’OAS, Perrin, coll. Tempus, 2005, p. 88).

[3]         France-Soir, 2 novembre 1961. Leur nombre ne dépassait pas la centaine.

[4]         Pour échapper à toute contagion, le personnel de la mission était renouvelé tous les deux mois, et vivait en milieu clos, entretenaient peu de contacts avec la police locale, aucun avec la population civile. Leur famille restée en métropole, ces policiers étaient imperméables au chantage.

[5]         « Il n’y avait ni recours ni pourvoi en cassation contre leurs jugements, immédiatement exécutoires. […] Ces cours martiales ne comprenaient aucun magistrat et, à côté d’eux, les tribunaux permanents militaires, si décriés par le FLN et par certains historiens, faisaient figure de juridictions modèles ! » (p. 325) « les jugements n’étaient pas motivés ». (p. 328).

[6]         Ibid., p. 328.

[7]         On pourrait y ajouter une troisième, celle des barbouzes, bien que leur intervention ait été brève et limitée. La violence de leurs méthodes n’avait rien à apprendre de groupes mieux établis. Robert Le Doussal remarque que la façon dont l’ingénieur Petitjean a disparu de leur fait justifiait d’une indignation égale à celle qu’a suscité l’affaire Audin.

À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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