<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La France et Poutine : amour, sanctions et retour ?

28 janvier 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Emmanuel Macron et Vladimir Poutine lors du Format Normandie, le 9 décembre 2019 à Paris, Auteurs : Grigory Dukor/TASS/Sipa USA/SIPA, Numéro de reportage : SIPAUSA30193237_000001.
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La France et Poutine : amour, sanctions et retour ?

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Il est loin le temps où Vladimir Poutine recevait la Légion d’honneur des mains de Jacques Chirac. C’était en 2006 et le président français avait retiré sa propre médaille pour la mettre sur la veste de son homologue russe. Aujourd’hui, il peut certes être reçu à Versailles par le président Macron, la France ne voit plus la Russie comme un allié.

Les maîtres des élégances s’étaient bien évidemment offusqués de la remise de la décoration, comme RSF : « Qu’un prédateur de la liberté de la presse soit élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur est une insulte faite à tous ceux qui, en Russie, luttent pour la défense de la liberté de la presse, la liberté d’être informé et pour l’existence d’une démocratie effective dans ce pays. » Mais à l’époque, la France avait encore un peu le sens de la realpolitik. Dans le monde post-guerre froide, la France n’a plus d’ennemis sauf, bien sûr, ceux qui portent atteinte « aux valeurs de la République » et la Russie. Bien commode Russie qui donne parfois à penser que la diplomatie du Quai est un remake des mauvais films d’action hollywoodien. Poutine est donc responsable de tous les maux : l’élection de Trump, le Brexit, les massacres des Kurdes et le réchauffement climatique. À coup de trolls et de cyberhackers, la Russie fait peur ou permet de jouer à se faire peur. On ne sait plus très bien qui intoxique qui et quelle est la part de vérité des ingérences russes et de la manipulation des Occidentaux. « Le président Poutine serait très heureux d’un Brexit » disait David Cameron quelques semaines avant le vote. Nul ne sait ce qu’en pensait réellement Poutine, qui n’est pas intervenu directement dans la campagne, contrairement à Barack Obama. Mais c’était un chiffon rouge bien commode à agiter pour faire comprendre aux électeurs anglais qu’il fallait voter bien.

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L’arrivée d’une version française de la chaîne RT a suscité beaucoup d’émois au pays qui possède encore un vaste môle d’ORTF, avec ses neuf chaînes de télévision et sa dizaine de stations de radio financées par le contribuable. C’est donc qu’il y a les bonnes chaînes d’État et les mauvaises. Là encore, le jeu de l’influence. L’intérêt de la France, son histoire aussi, est d’être une puissance d’équilibre, autrefois entre Madrid et Vienne, aujourd’hui entre Washington et Moscou, et de s’insérer dans un monde culturel qui va du Pacifique à l’Oural. Au lieu de cela, Paris s’est engouffré dans l’activation de l’atlantisme, et avec lui une grande partie de l’Europe, qui la coupe de son poumon oriental. L’Europe a autant d’héritage et d’histoire avec l’Amérique qu’avec la Russie ; inutile donc de rejeter l’ours russe dans le cercle de l’enfer.

 

Une nouvelle guerre froide contraire aux intérêts de la France

Cette nouvelle guerre froide ne sert pas les intérêts de la France et des pays européens. Elle entretient l’insécurité à ses frontières orientales. Elle gêne le développement de ses relations économiques avec la Russie, en particulier dans le domaine énergétique. Elle a provoqué des sanctions et des contre-sanctions qui entravent les exportations industrielles et agricoles. Elle divise les pays européens entre ceux, à l’Est, qui ont de bonnes raisons de se méfier de la Russie et ceux, à l’Ouest, qui n’ont pas les mêmes craintes. Elle rend difficile une coopération géopolitique avec Moscou, alors que nous sommes soumis aux mêmes menaces qu’elle (islamisme, Chine, pression migratoire du Sud). La question n’est pas de savoir si l’on aime Vladimir Poutine, son style et sa politique, mais de raisonner en puissance, de définir nos intérêts et d’agir en conséquence. Nombreuses sont les entreprises françaises à investir en Russie. On entend beaucoup parler français à Moscou et on y rencontre de nombreux cadres venus y travailler, parfois y vivre. Déambuler dans le musée Pouchkine et dans la galerie Tretiakov permet de mesure à quel point nous partageons le même héritage. On y retrouve les mêmes tableaux qu’à Naples ou qu’à Paris, une Europe des Lumières fière d’elle-même et puissante. La Russie reste aimée par de nombreux Français, et la France par de nombreux Russes. Gageons que l’appel du président Macron à renouer des liens plus denses avec Moscou ne soit pas un vœu pieux, mais un début de retour à une diplomatie réaliste.

 

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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