<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Trois ans après, les cinq changements d’Israël

7 octobre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Des personnes se rendent devant un mémorial situé dans un commissariat de police attaqué par le Hamas le 7 octobre, il y a trois ans, à Sderot, dans le sud d'Israël, le dimanche 4 octobre 2026. (Photo AP/Oded Balilty)

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Trois ans après, les cinq changements d’Israël

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  • Le 7-Octobre, la société israélienne a dû suppléer des institutions défaillantes. Depuis, elle soutient une économie éprouvée mais capable de succès remarquables, et se mobilise pour les élections.

  • Cette énergie ne fait disparaître ni les fractures intérieures ni l’impasse géopolitique. Cinq changements éclairent la recomposition du pays.

Trois ans après le 7-Octobre, Israël ne se mesure pas seulement aux résultats de ses opérations militaires. La catastrophe a bouleversé sa manière d’envisager la sécurité, ses rapports avec ses voisins et les équilibres de sa propre société. À l’approche des élections du 27 octobre, le pays doit choisir quelles institutions réformer et quel avenir politique donner à sa puissance retrouvée. Mais pour comprendre cette recomposition, il faut revenir à l’aveuglement qui l’a précédée.

« Ils ont des yeux et ne voient point, ils ont des oreilles et n’entendent point », avertissait Jérémie (V, 21). Les yeux et les oreilles technologiques ne manquaient pas à Israël. Ce qui a manqué, c’est la capacité à comprendre ce qu’il voyait et entendait.

Des Juifs portant des châles de prière à l’occasion de la fête de Souccot se rendent sur le site du festival de musique Nova, où des centaines de fêtards ont été tués et enlevés trois ans auparavant lors de l’attaque du Hamas du 7 octobre, près du kibboutz Reim, dans le sud d’Israël, le vendredi 2 octobre 2026. (AP Photo/Oded Balilty)

Depuis le sommet de l’État, un paradigme s’était imposé : le Hamas s’embourgeoisait. Devenu pouvoir à Gaza, il devait administrer, payer les salaires, préserver ses acquis. Il avait de plus en plus à perdre et de moins en moins intérêt à déclencher une guerre.

« Israël voyait les préparatifs, mais les interprétait dans le cadre qui devait les rendre inoffensifs. »

Le Hamas confortait cette conviction par ses demandes de permis de travail, son intérêt affiché pour les conditions de vie et ses pourparlers sur le retour des quelques captifs israéliens qu’il détenait. Tout entretenait l’image d’un mouvement avec lequel on pouvait faire des affaires. La répétition d’activités suspectes comme l’activation de cartes SIM israéliennes émoussait aussi la vigilance. Israël voyait les préparatifs, mais les interprétait dans le cadre qui devait les rendre inoffensifs.

Comme lors de la guerre du Kippour, cinquante ans auparavant, les institutions ont failli et des individus (militaires, policiers, réservistes et civils) se sont précipités pour colmater la brèche. Cette capacité à réagir quand les institutions défaillent rappelle qu’en Israël, la nation, le corps politique, est plus ancienne que l’État et l’armée. Et comme celui de 1973, le séisme d’octobre 2023 a provoqué d’importants changements. Cinq d’entre eux permettent de mesurer l’ampleur de la transformation en cours.

Intolérance au risque

Premier changement : l’intolérance au risque. Pendant près de deux décennies, Israël avait privilégié l’endiguement. Au sud, on laissait le Hamas gouverner et on facilitait les financements censés acheter le calme. Au nord, on contenait le Hezbollah en évitant la guerre. Le pari restait le même : une confrontation immédiate coûterait plus cher qu’une menace que l’on croyait maîtriser.

Le 7-Octobre a renversé ce calcul. Ce sont désormais les capacités de l’ennemi, plutôt que ses intentions supposées, qui commandent la réponse. Même s’il ne paraît pas vouloir s’en servir aujourd’hui, il faut l’empêcher de le faire demain. De Gaza au Liban, de la Syrie à l’Iran et au Yémen, Israël est passé à l’offensive, quitte à accepter des risques immédiats pour détruire les moyens d’une attaque future.

Des soldats israéliens assurent la sécurité tandis que d’autres prient à l’occasion de la fête juive de Souccot, sur le site du festival de musique Nova, vendredi 2 octobre 2026. (AP Photo/Oded Balilty)

Ce basculement entraîne des opérations en profondeur, le maintien de positions avancées et de zones tampons, mais aussi une révision de la préparation militaire. Défense des frontières et préparation à une attaque sans alerte doivent être renforcées. La technologie reste indispensable, mais ne peut plus remplacer les hommes.

« Ce sont désormais les capacités de l’ennemi, plutôt que ses intentions supposées, qui commandent la réponse. »

Les capacités de plusieurs ennemis ont été durement atteintes. Mais affaiblir le Hamas ne signifie pas l’éliminer, frapper le Hezbollah ne suffit pas à le désarmer et endommager les moyens iraniens ne garantit pas la disparition de la menace. Israël a démontré sa capacité à mener une longue guerre sur plusieurs fronts, loin de ses frontières. Il lui reste à empêcher que cette supériorité ne débouche sur une succession indéfinie de campagnes.

Politique palestinienne d’Israël : qui doit gouverner ?

Deuxième changement : la politique palestinienne d’Israël. Après l’échec d’Oslo et le discrédit du paradigme « la terre contre la paix », le Hamas avait pour Netanyahou une double utilité. Il divisait les Palestiniens entre Gaza et la Cisjordanie, tandis que son radicalisme confortait l’argument de l’absence d’interlocuteur crédible. On pouvait ainsi repousser le règlement du conflit. Le 7-Octobre a ruiné cette logique sans lui substituer de solution. Netanyahou promet de détruire le Hamas, mais refuse le retour de l’Autorité palestinienne à Gaza. Reste donc à savoir qui doit gouverner après la guerre et sur quelle base politique.

En Cisjordanie, cette impasse s’accompagne d’une accélération des faits accomplis : extension des implantations, légalisation d’avant-postes et renforcement du contrôle israélien. Faute de décider avec qui négocier, on transforme le terrain pour déterminer ce qui pourra encore être négocié demain.

Les succès militaires ne se convertissent pas automatiquement en gains diplomatiques. La conduite de la guerre et l’absence de perspective politique éloignent des alliés, tandis que les menaces communes entretiennent d’autres partenariats.

Double réalignement stratégique, sous dépendance américaine

Troisième changement : un double réalignement stratégique, sous dépendance américaine. Au sud et à l’est, les intérêts économiques et la crainte de l’Iran préservent la relation avec les Émirats arabes unis. Le rapprochement avec le Somaliland lie sécurité maritime et lutte contre les relais de Téhéran près de Bab el-Mandeb. À l’ouest, la Grèce et Chypre renforcent les coopérations militaires, énergétiques et commerciales. Plus loin à l’est, l’Inde reste un partenaire majeur.

Ces relations ne remplacent pas les États-Unis, dont les approvisionnements, l’appui militaire et le parapluie diplomatique conditionnent les opérations. Or le soutien américain à Israël recule, notamment chez les jeunes, tandis que des figures comme Zohran Mamdani incarnent une rupture avec le soutien traditionnel. Cet appui reste indispensable, mais paraît moins assuré.

Ces partenariats forment un réseau d’intérêts convergents, sans constituer une alliance homogène, ni résoudre les désaccords avec Washington, ni apaiser les inquiétudes suscitées par la politique palestinienne d’Israël.

Partage du fardeau militaire et économique : la question ultraorthodoxe

Quatrième changement : le partage du fardeau militaire et économique. Cette guerre longue et gourmande en hommes mobilise toujours les mêmes, désorganise leurs entreprises et impose des absences répétées à leurs familles. Depuis 1948, les étudiants ultraorthodoxes des yeshivas bénéficiaient de reports de service conduisant à une exemption, pour préserver l’étude religieuse. Initialement marginal, ce régime concernait quelque 63 000 hommes en âge de servir en 2024. La question n’est donc plus seulement celle de l’égalité, mais de la capacité du pays à soutenir un effort prolongé sans épuiser ceux qui combattent et produisent les richesses.

L’économie résiste, mais non sans pertes. Selon la Banque d’Israël, la croissance a atteint 2,9 % en 2025, après 1 % en 2024, sans retrouver sa trajectoire de long terme. La dette publique représentait 68,5 % du PIB fin 2025. Le coût budgétaire de la guerre sur 2023–2026 était estimé à 350 milliards de shekels, avant les décisions liées à la nouvelle campagne contre l’Iran. Défense et reconstruction pèseront longtemps sur les moyens consacrés à l’éducation, aux infrastructures et à la protection sociale.

Les moteurs technologiques continuent pourtant de tourner. En 2025, la production du high-tech a progressé de 8,2 % et ses exportations ont atteint environ 85 milliards de dollars, soit 58 % du total israélien. Les nouveaux contrats d’exportation militaire sont passés de 13,1 milliards de dollars en 2023 à 19,2 milliards en 2025. L’écosystème israélien transforme ainsi une partie des dépenses de sécurité en investissements. Les compétences circulent entre l’armée, la recherche et les entreprises ; les besoins du terrain deviennent innovations, produits exportables et emplois à haute valeur ajoutée. Ces dividendes ne compensent toutefois pas automatiquement le coût de la guerre. Et les tendances démographiques inquiètent, car la croissance de la population est particulièrement forte chez les ultraorthodoxes. Trop souvent maintenus dans des études religieuses sans fin et insuffisamment préparés aux emplois qualifiés, ils participent peu à l’économie productive. Une part trop étroite de la population ne peut indéfiniment financer les transferts sociaux et la sécurité tout en passant des mois sous les drapeaux. La fuite des cerveaux rend l’équation plus préoccupante encore.

Derrière le partage du fardeau se pose enfin une question fondamentale. Israël n’a jamais adopté la laïcité à la française et se trouve face à un bloc de partis religieux qui pousse son avantage jusqu’à mettre à l’épreuve la primauté de la démocratie libérale sur les institutions religieuses qui contrôlent ce bloc.

Le contrat de protection entre l’État et les citoyens doit être reconstruit

Cinquième changement : le contrat de protection entre l’État et les citoyens doit être reconstruit. La mobilisation du 7-Octobre a révélé la force de la société, mais elle ne dispense pas les institutions de rendre des comptes sur leurs responsabilités dans l’échec, ni de poser les conditions d’une confiance retrouvée.

« Qui, du rabbin ou du juge constitutionnel, doit avoir le dernier mot ? »

Les élections du 27 octobre réunissent ainsi tous les changements précédents. Jusqu’où pousser l’offensive et comment transformer les succès militaires en sécurité durable ? Qui gouvernera Gaza et quel avenir pour la Cisjordanie ? Comment préserver l’appui américain et les partenariats régionaux ? Qui doit servir et supporter le coût de la guerre ? Qui, du rabbin ou du juge constitutionnel, doit avoir le dernier mot ? Ces questions ramènent toutes à celle du pouvoir, de ceux qui l’exercent et des limites qui leur sont imposées.

Des personnes se rendent devant un mémorial situé dans un commissariat de police attaqué par le Hamas le 7 octobre, il y a trois ans, à Sderot, dans le sud d’Israël, le dimanche 4 octobre 2026. (Photo AP/Oded Balilty)

La solidarité dans l’épreuve n’a pas effacé les fractures. Les conflits sur la justice, la religion et les territoires se superposent aux désaccords sur les buts de guerre et la responsabilité des dirigeants. Le traumatisme, les déplacements de population et l’usure des familles de réservistes leur donnent une profondeur que les seules catégories partisanes ne suffisent pas à décrire.

Trois ans après le 7-Octobre, Israël dispose d’une armée puissante, d’une industrie de défense mondialement reconnue, d’une économie innovante et robuste et d’une société capable de se mobiliser. Il lui reste à trouver le consensus nécessaire pour se doter d’un cadre constitutionnel et élaborer une stratégie de sécurité nationale équilibrée. Le scrutin du 27 octobre dira si cette force collective peut trouver une traduction politique à la hauteur des épreuves traversées.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire