Trump joue au fou, mais compte les dollars

23 janvier 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Department of Defense the US Department of War in the Oval Office of the White House in Washington, DC, USA, on Friday, September 5, 2025. Credit: Francis Chung / Pool via CNP Photo via Newscom/cnpphotos321966/CNP/NEWSCOM/SIPA/2509060403

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Trump joue au fou, mais compte les dollars

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Derrière les coups d’éclat et l’imprévisibilité affichée, Donald Trump déploie une méthode de négociation étonnamment stable : surprise, enchères, « théorie du fou » et démonstrations de force à bas coût. Cette analyse montre que ce spectaculaire unilatéralisme « low cost » masque moins une tentation guerrière qu’une aversion profonde à l’escalade et aux coûts de la guerre. D’où une méthode de riposte pour les Européens.

« Maîtriser les coûts
Je crois qu’il faut être prêt à dépenser ce qu’il faut. Mais je crois également qu’il ne faut pas dépenser plus que l’on ne doit.
[…]
Le fait est que vous pouvez avoir de grands rêves, mais ils n’aboutiront jamais à grand-chose si vous n’êtes pas capable de les réaliser à un coût raisonnable. »
Donald Trump, 1987

À la tête de l’unique superpuissance du système international, le président des États-Unis dispose, en apparence, de moyens sans égal pour imposer sa volonté. Donald Trump le sait et, couplant ce potentiel national aux tactiques de négociation qui lui sont familières, il s’est imposé comme l’acteur central d’une stratégie offensive de prise de bénéfices dans un monde qu’il conçoit comme un jeu à somme nulle. La crise ouverte autour du Groenland en fournit une illustration emblématique.

La sidération provoquée par ses initiatives, amplifiée par leur forte médiatisation, tend à convaincre observateurs et gouvernants qu’il serait vain, voire contre-productif, de s’y opposer. Pourtant, une lecture distanciée de ses méthodes révèle un jeu beaucoup plus borné qu’il n’y paraît, obéissant à des schémas récurrents. La répétition de ces modèles met au jour ce qui constitue sans doute son principal point faible : derrière la rhétorique martiale et les démonstrations de force, Donald Trump manifeste une aversion constante à la guerre et à toute escalade coûteuse.

Sa politique étrangère repose ainsi sur une mise en scène dissuasive du rapport de force visant à restructurer, à peu de frais, le système international par la crainte plus que par l’affrontement.

Monter les enchères pour mieux transiger

D’un mandat à l’autre, Donald Trump a reconduit les mêmes tactiques de négociation afin de restructurer l’ordre international au bénéfice immédiat des États-Unis. Cette méthode repose sur une personnalisation extrême de la décision, la parole présidentielle — fréquente, imprévisible et fortement médiatisée — devenant l’instrument central de la politique étrangère américaine.

La surprise constitue la première de ses armes. Elle vise à désarçonner alliés comme adversaires et à les contraindre à réagir dans l’urgence, sur un terrain qu’ils n’ont pas choisi. Sous la pression médiatique, les réponses adoptées relèvent le plus souvent de l’adaptation aux attentes de l’hégémon plutôt que de la construction d’un véritable contrepoids.

Trump pratique également la surenchère : il place délibérément la barre très haut afin de maintenir une pression constante sur ses interlocuteurs, qui finissent par céder sur un objectif en réalité plus limité et moins coûteux que celui initialement affiché.

La « théorie du fou » revisitée

Cette méthode, Donald Trump l’expose dès The Art of the Deal. Depuis les années 1980, ses habitudes n’ont guère varié. La constance de ses procédés le rend, paradoxalement, largement prévisible.

À cette logique s’ajoute l’appropriation de la « théorie du fou », popularisée par Richard Nixon. L’irrationalité affichée devient un outil de dissuasion : elle vise à convaincre l’adversaire que tout est possible, tout en maintenant en réalité l’action dans des limites soigneusement maîtrisées.

Un unilatéralisme low cost

Donald Trump ne cherche pas à instaurer une domination directe. Les États-Unis n’en ont ni les moyens matériels ni la force morale. Il rejette les guerres longues et coûteuses, leur préférant une diplomatie transactionnelle appuyée par des démonstrations de force spectaculaires mais ponctuelles.

Cette stratégie vise à préserver l’ascendant américain tout en maîtrisant les coûts de la prédominance, conformément à une intuition formulée de longue date par Robert Gilpin sur les rendements décroissants de l’expansion hégémonique.

La retenue stratégique : une aversion assumée à l’escalade

Cette logique de retenue révèle une dimension profondément kissingerienne du projet trumpien. Héritier paradoxal d’Andrew Johnson et de William McKinley, Trump conjugue une relecture impériale de la doctrine Monroe avec une conception hiérarchique du système international.

L’ordre mondial qu’il esquisse n’est pas égalitaire : il repose sur des rapports de rang et de puissance, rappelant par certains traits l’ordre primo-westphalien antérieur à la formalisation juridique de l’égalité souveraine des États.

Dans cette vision, le monde s’organise en cercles : une triade centrale — États-Unis, Chine, Russie —, des puissances ascendantes comme l’Inde, une Europe en déclin relatif, et un reste du monde perçu comme un espace propice à des deals asymétriques.

L’assassinat ciblé de Qassem Soleimani illustre ce mode opératoire. Après avoir renoncé en 2019 à une frappe massive contre l’Iran pour éviter des pertes humaines disproportionnées, Trump ordonne en 2020 une opération spectaculaire mais strictement encadrée. La séquence irano-américaine démontre un usage ciblé, proportionné et peu létal de la force, conjugué à une communication anxiogène destinée à maximiser l’effet dissuasif.

L’exfiltration forcée de Nicolàs Maduro comme les pressions exercées sur le Groenland relèvent de la même logique : créer la sidération par des coups tactiques rapides, sans engager de campagnes longues.

Si ces actions constituent des violations graves du droit international, elles ne traduisent pas pour autant une mue belliqueuse. Elles participent d’un impérialisme symbolique à faible coût, visant avant tout à renforcer la crédibilité dissuasive américaine.

L’unilatéralisme trumpien repose sur l’instrumentalisation de la peur. Mais cette peur dissimule des lignes rouges implicites : Donald Trump refuse toute escalade dont le coût serait trop élevé. C’est là le talon d’Achille de sa stratégie.

Que faire face à Trump ?

Face à cette logique, les Européens doivent cesser de réagir à chaud. Une riposte graduée, proportionnée et cohésive est nécessaire, quitte à assumer des coûts transitoires. Il ne s’agit pas de courir derrière la balle, mais de démontrer une consistance morale et stratégique équivalente.

Déjouer le poker menteur trumpien suppose de faire apparaître ses propres limites, ses peurs et ses lignes rouges. Le rééquilibrage du jeu international est à ce prix.

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À propos de l’auteur
Olivier Chantriaux

Olivier Chantriaux

Docteur en histoire des relations internationales et diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux.

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