Turbine or not turbine ? L’Allemagne en plein marasme

13 juillet 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Les systèmes de canalisation de la station de réception de gaz du gazoduc Nord Stream 1 de la mer Baltique à Lubmin, en Allemagne, lundi 11 juillet 2022. Crédits : Jens Buettner/SIPA
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Turbine or not turbine ? L’Allemagne en plein marasme

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To be, or not to be, that is the question : en quelques mots, Shakespeare a fait dire à son prince Hamlet la question existentielle d’être, quitte à souffrir, ou de ne plus être en se rebellant et en risquant la mort. Les Allemands vivent ces jours-ci ce refrain universel du doute : vivre avec le gaz russe ou mourir économiquement sans le gaz russe, telle est la question.

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie, président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels, docteur en Sciences appliquées et ingénieur polytechnicien.

Les centrales électriques ne peuvent pas grand-chose

Un vent de panique semble désormais souffler sur l’Allemagne. Alors que les mois passent et que la guerre montre de plus en plus de signes d’enlisement, les autorités craignent d’être obligées de couper l’approvisionnement en gaz des industries (avant d’être obligées de le faire pour les citoyens) malgré les efforts appropriés du gouvernement pour atténuer la situation.

La poursuite — voire l’augmentation — de la production d’électricité en brûlant le lignite du pays et même le maintien des quelques centrales nucléaires qui n’ont pas encore été fermées ne suffira pas à sortir l’Allemagne du pétrin pour une raison simple qui est souvent ignorée ou même dissimulée. Le gaz naturel est principalement utilisé à des fins thermiques, c’est-à-dire pour produire de la chaleur industrielle ou pour chauffer les habitations et les services. 70 % du gaz naturel de l’UE est utilisé pour le chauffage, et les centrales électriques n’y peuvent rien.

Ludwigshafen panique

L’industrie chimique allemande a tiré la sonnette d’alarme. Martin Brudermüller, le patron de l’entreprise chimique géante BASF s’est clairement opposé à un éventuel embargo sur le gaz russe en déclarant que « cesser nos importations de gaz russe causerait des dégâts irréversibles à l’économie nationale » et « cela pourrait plonger l’économie allemande dans sa plus grande crise depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ». Non seulement le gaz naturel est une matière première de l’industrie chimique et pétrochimique — y compris pour produire l’hydrogène, la nouvelle vedette du monde politique — l’hydrogène, mais aussi pour alimenter en chaleur tous les processus industriels. Ce qui fait dire à Martin Brudermüller  que c’est « une menace existentielle pour les PME allemandes », en plus de celle de la grande industrie chimique. Sans toutefois que BASF n’abandonne son objectif unilatéral d’autopunition visant à atteindre des émissions nettes de CO2 nulles d’ici 2050.

Doit-on rire ou pleurer en lisant que des prétendument stratèges en géopolitique de l’énergie de MAN Energy Solution pensent de chauffer les fours et les crackers à l’électricité ?  Pris de panique à l’idée que Vladimir Poutine puisse fermer la vanne du gaz, les grands complexes industriels disent n’importe quoi.

Mais les citoyens allemands ne peuvent pas non plus passer l’hiver sans chauffage. C’est pourquoi le gouvernement s’efforce, à juste titre, d’accumuler le plus de gaz possible dans ses installations de stockage souterraines. Mais il faudra au moins cinq ans pour que l’Allemagne soit libérée de sa dépendance vis-à-vis de la Russie. Les erreurs de géopolitique énergétique se paient cher et longtemps. Moscou le sait, c’est pourquoi elle a osé lancer la guerre en Ukraine.

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Moins de gaz dans le Nord Stream 1

Il a été constaté que, depuis le 14 juin, le débit de gaz dans le célèbre gazoduc Nord Stream 1 a diminué. Alors que sa capacité maximale est de 150-170 millions de mètres cubes par jour (Mm3/d), Gazprom a annoncé qu’elle réduirait progressivement le débit à 67 Mm3/d. La raison invoquée est une décision de Rostekhnadzor, l’agence russe de sécurité technique, d’arrêter les turbines de l’usine de compression de Portovaya sur le golfe de Finlande près de Vyborg. Il ne s’agit pas d’une turbine à gaz comme dans une centrale électrique, mais d’une turbomachine (compresseur centrifuge), car le gaz doit être suffisamment comprimé — comme une pompe à vélo — pour parcourir les 1 200 km de gazoduc sous la mer Baltique.

Turbine ou non ?

Il s’agit de turbomachines Rolls-Royce installées en 2011. En 2014, l’activité des compresseurs centrifuges Rolls-Royce a été rachetée par l’allemand Siemens et l’usine de fabrication et donc de révision est située à Dorval (Montréal). Comme toutes les machines tournantes, les machines de Nord Stream 1 nécessitent une révision — la question de savoir si elle pouvait être retardée reste ouverte. Une machine de 52 MW a été expédiée au Canada pour une révision majeure. Habituellement, les équipements de remplacement sont disponibles là où ils sont utilisés. Y en a-t-il à Portovaya, c’est une autre question ouverte ? Il est tentant d’accuser la Russie d’utiliser l’argument de la sécurité pour ne pas envoyer suffisamment de gaz à l’Allemagne. D’ailleurs, comme l’Italie — second importateur du gaz russe — est préoccupée par cette réduction, lors de sa visite à Kiev, le Premier ministre italien, Mario Draghi, a déclaré : « On nous a dit que la raison des coupures de gaz à travers l’Europe est technique, mais l’Allemagne et nous, ainsi que d’autres, pensons que ce sont des mensonges. »

S’agit-il bien d’une arme énergétique en représailles aux sanctions qu’elle subit ? Certes, Moscou est prudent puisqu’il existe des contrats « take-or-pay » qui obligent Gazprom à livrer du gaz (et les entreprises de l’UE à le prélever). Dans quelques années, les négociations devant les tribunaux d’arbitrage entre les entreprises russes et européennes seront nombreuses.

Mais les accusations réciproques devraient permettre de clarifier les choses. Moscou accuse Ottawa de ne pas autoriser le retour de la turbine centrifuge, qui est maintenant en bon état de marche, parce que le Canada a inscrit Gazprom sur sa liste d’entreprises sous sanctions. Le compresseur ne peut pas quitter le Canada, Gazprom ne peut pas comprimer suffisamment le gaz et les réservoirs allemands ne se remplissent pas assez vite.

Gazprom affirme que d’autres turbomachines devront être révisées et que, pour des « raisons de sécurité », le gazoduc pourrait être fermé, d’autant que la maintenance programmée a lieu du 11 au 21 juillet. Comme Hamlet, personne ne sait quoi faire… y compris retirer le gaz stocké pour l’hiver en plein été… Comme dans le cas de l’arroseur arrosé, les sanctions frappent la Russie, mais aussi l’UE.

Le Canada abandonne

Lors du G7 en Bavière, Olaf Scholz et Mario Draghi ont probablement réussi à convaincre Justin Trudeau de faire un geste pour que les Européens n’aient pas froid cet hiver. Alors que l’Ukraine pressait le Canada de ne pas livrer le compresseur à la Russie, on apprenait le 8 juillet qu’Ottawa acceptait de laisser la turbomachine partir en Allemagne, qui la livrera ensuite à Gazprom, ne violant ainsi pas ses propres règles. Il fallait bien que quelqu’un avale une couleuvre, d’autant que, selon Vitaly Yermakov (expert du Valdai Club), Gazprom arguait qu’un des deux tuyaux du gazoduc Nord Stream 2 bloqué par Olaf Scholz était plein et qu’il suffisait d’ouvrir la vanne du côté allemand. L’humiliation est plus douce pour Ottawa qu’elle ne l’aurait été pour Berlin.

À la guerre comme à la guerre

Dans la même veine de l’argument environnemental, un tribunal régional russe a ordonné, le 6 juillet, l’arrêt temporaire de l’écoulement du pétrole par l’oléoduc CPC qui relie le champ pétrolifère de Tengiz, au Kazakhstan, au port russe de Novorossiysk, sur la mer Noire en longeant la mer Caspienne par le nord. Le problème environnemental a été mis en évidence deux jours seulement après que le président kazakh eut déclaré que son pays était prêt à expédier vers l’Union européenne plus que les 67 millions de tonnes de pétrole exportées actuellement. Il est sans doute aisé de faire remarquer qu’une inspection de l’oléoduc, il y a quelques mois, a permis de déceler quelques fuites relativement mineures. Cette décision du tribunal régional a aggravé la situation en suspendant le transit. Comme souvent, on est en droit de se demander s’il s’agit d’un message adressé au Kazakhstan pour qu’il rentre dans le rang.

Tout indique que Moscou va maintenant jouer la carte de l’énergie dans la guerre par procuration avec les États-Unis et l’Union européenne. D’ici à l’hiver, nous pouvons nous attendre à des surprises de plus en plus douloureuses pour l’industrie et les citoyens européens. On ose à peine penser à ce qui se passera en Ukraine cet hiver si la Russie lui coupe le gaz puisque le pays dépend pour 90 % de sa production du gaz du Donbass — devenu russe — et importe 30 % de Russie… Les Ukrainiens vont mourir de froid — au sens figuré et, hélas, pour certains au sens propre. « Turbine ou pas turbine » semble être résolu. « Gaz russe ou pas gaz russe, telle est la question » se demandent les Hamlets contemporains.

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À propos de l’auteur
Samuel Furfari

Samuel Furfari

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie à l’école Supérieure de Commerce de Paris (campus de Londres), il a enseigné cette matière à l’Université Libre de Bruxelles durant 18 années, docteur en Sciences appliquées (ULB), et président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Il a été haut fonctionnaire à la Direction générale énergie de la Commission européenne durant 36 années.
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