La guerre d’Ukraine n’a pas débuté en février 2022 mais en 2014 avec l’invasion de la Crimée. Trois récits façonnés par Moscou sur son annexion de la Crimée et son intervention dans le Donbass expliquent ce malentendu qui perdure depuis maintenant dix ans
Trois malentendus concernant la première invasion russe du sud et de l’est de l’Ukraine
Julia Kazdobina, Jakob Hedenskog et Andreas Umland
De nombreux politiciens, diplomates et autres commentateurs à travers le monde datent, involontairement ou délibérément, le début de la guerre russo-ukrainienne actuelle à février 2022, au lieu de février 2014.
Trois récits – façonnés par la désinformation mondiale de Moscou sur son annexion de la Crimée et son intervention secrète dans le Donbass – expliquent ce malentendu qui perdure depuis maintenant dix ans.
Un premier récit affirme que la sécession de la Crimée de l’Ukraine, ainsi que le déclenchement des combats dans le Donbass peu après, ont été déterminés par la dynamique locale plutôt que par une ingérence étrangère.
Un deuxième récit soutient que la prise de contrôle de la Crimée par la Russie était un transfert pacifique plutôt qu’un acte violent.
Un troisième récit affirme que l’attaque de Moscou a été provoquée par Kiev. Les actions de l’Ukraine n’auraient laissé à la Russie d’autre choix que d’assumer la responsabilité de protéger les habitants russophones de Crimée et du Donbass. Nous abordons brièvement l’insuffisance de ces trois récits.
Un « soulèvement local » plutôt qu’une occupation étrangère ?
Le Parlement ukrainien a officiellement désigné le 20 février 2014 comme date du début de la guerre russo-ukrainienne. Ce jour-là, les forces armées russes ont violé pour la première fois les règles officiellement convenues pour leurs mouvements en Crimée. Un convoi de véhicules blindés a quitté la base de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol. La médaille du ministère russe de la Défense pour le retour de la Crimée mentionne également le 20 février 2014 comme date de début de l’opération d’annexion de la Russie. Le 17 avril 2014, le président Poutine a reconnu l’implication des troupes russes dans les événements en Crimée.
Néanmoins, certains commentateurs continuent d’affirmer que la sécession de la Crimée de l’Ukraine et son accession à la Russie ont été motivées par une dynamique locale. La référence typique dans ces débats est le pseudo-référendum organisé en Crimée le 16 mars 2014. Quelle que soit la manière dont on considère cet événement, la prise de contrôle de la Crimée par Moscou était déjà achevée à ce moment-là. Ce n’est qu’après la capture militaire de la péninsule par la Russie que ses habitants ont été invités à ratifier cet acte violent lors d’un vote simulé. L’annexion illégale n’était pas le résultat d’une évolution politique dynamique au sein de la Crimée, mais d’une opération audacieuse menée de l’extérieur.
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L’histoire de la poursuite de la guerre menée par la Russie dans le Donbass un mois plus tard est quelque peu différente. Les troupes régulières russes n’ont pas joué un rôle majeur dans le sud-est de l’Ukraine continentale avant la mi-août 2014. Les principaux acteurs étaient des groupes irréguliers dirigés, financés et/ou encouragés par Moscou, généralement composés d’aventuriers paramilitaires russes et ukrainiens, de cosaques et de mercenaires, aidés par des agents des services secrets russes.
Un « transfert pacifique » plutôt que le début d’une guerre ?
La prise de contrôle de la Crimée par la Russie a commencé en février 2014 par une invasion armée. Environ 20 000 soldats russes ont participé à l’occupation de la Crimée. Malgré le caractère clairement militaire du passage de la Crimée sous le contrôle de Moscou, certains observateurs occidentaux continuent d’insister sur le rôle crucial de l’opinion socio-politique locale dans la sécession. Ces arguments s’appuient sur des sondages d’opinion réalisés en Crimée après son annexion, qui semblent démontrer un soutien massif à celle-ci.
Cependant, ces récits de la prise de la Crimée par la Russie ne tiennent pas compte de certaines questions méthodologiques épineuses. Les sondages d’opinion réalisés en Crimée avant le début de l’opération d’annexion n’ont pas révélé une volonté écrasante de sécession, même parmi les Russes ethniques de la péninsule. Au contraire, on observait depuis 1991 une tendance à une « ukrainisation » politique progressive et modérée de la population criméenne.
La prise de contrôle de la péninsule par la Russie par la force en février 2014 visait à empêcher à la fois une allégeance croissante à l’État ukrainien et une résistance ad hoc à l’annexion par la population de Crimée. Le caractère apparemment pacifique de l’occupation militaire rapide et de l’annexion politique par la Russie ne diminue en rien son statut d’acte illégal commis par les forces armées russes. Ce fut le début de la guerre russo-ukrainienne qui se poursuit encore aujourd’hui.
Une « réaction défensive » plutôt qu’une action offensive ?
La distorsion la plus subversive concernant le début de la guerre russo-ukrainienne porte moins sur la date à laquelle elle a commencé que sur ses origines politiques. Selon cette approche, les événements survenus en Ukraine au début de l’année 2014 auraient constitué une menace existentielle pour la nation russe. L’État russe et les Russes ethniques d’Ukraine auraient été gravement préoccupés par le prétendu « coup d’État » à Kiev et ses répercussions sur les affaires intérieures et étrangères de l’Ukraine. Ce récit n’est pas une erreur historique naïve, comme les deux interprétations ci-dessus, mais plutôt une excuse politique délibérée pour justifier le comportement du Kremlin.
Le soulèvement de 2013-2014 n’était pas illégitime, comme on le présente encore souvent, et ses répercussions pour la Russie et les Russes ethniques en Ukraine n’ont pas été aussi dramatiques qu’on l’a fréquemment affirmé. « La Révolution de la dignité » n’était pas une émeute anti-russe, mais une protestation populaire contre le régime de plus en plus autoritaire du président Ianoukovitch. Les manifestations initialement pacifiques ont dégénéré en janvier-février 2014, lorsque les forces gouvernementales ont ouvert le feu sur des manifestants non armés. Le soulèvement a pris fin brutalement lorsqu’un accord a été conclu entre Ianoukovitch et l’opposition, dans la matinée du 21 février 2014. Malgré le rétablissement de l’ordre, le président impopulaire a quitté précipitamment la capitale.
L’Ukraine était toujours en crise et les événements en Crimée étaient déjà en cours. En l’absence de Ianoukovitch, qui n’avait toutefois pas démissionné, le Parlement ukrainien, jusqu’alors pro-Ianoukovitch, a voté sa destitution. Le pouvoir à Kiev a été temporairement transféré au président de la Verkhovna Rada, Oleksandr Tourtchinov, qui, avec le large soutien du Parlement, est devenu président par intérim. De nouvelles élections présidentielles ont été annoncées dans le délai de trois mois prévu par la Constitution. Le cinquième président de l’Ukraine, Petro Porochenko, a été élu le 25 mai 2014 avec 54,70 % des voix au premier tour. Le déroulement, les résultats et les conséquences des événements qui se sont produits en Ukraine au cours du premier semestre 2014 ont été dramatiques, mais ils ne peuvent en aucun cas justifier l’annexion de la Crimée par la Russie ni son intervention dans l’est de l’Ukraine.
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Un deuxième argument psychologique mettant l’accent sur la perception d’une menace par Moscou est tout aussi trompeur. Ce qui a motivé l’annexion, ce n’est pas tant la victoire de la Révolution de la dignité et ses répercussions possibles que l’impérialisme, le nationalisme et l’irrédentisme russes. L’annexion illégale de la Crimée par la Russie a commencé le 20 février 2014, alors que Ianoukovitch était encore présent à Kiev, reconnu comme chef de l’État ukrainien et engagé dans des négociations ouvertes avec l’opposition et des responsables politiques étrangers. La rapidité et la détermination avec lesquelles la Crimée a été prise en février-mars 2014 suggèrent une planification préalable détaillée.
Conclusions
Les événements fatidiques qui se sont déroulés en Crimée et dans le Donbass en février-avril 2014 n’étaient pas des soulèvements locaux, des transferts pacifiques de territoire à la Russie ou des réactions ad hoc de la Russie aux provocations ukrainiennes. Ils étaient motivés par l’expansionnisme impérialiste et constituaient une agression préméditée de la Russie contre l’Ukraine. Il s’agissait d’opérations militaires visant à étendre illégalement le territoire de la Russie par la force au détriment de l’Ukraine, et donc le début de la guerre russo-ukrainienne qui dure encore aujourd’hui.
Julia Kazdobina est chercheuse invitée, Jakob Hedenskog et Andreas Umland sont analystes au Centre d’études sur l’Europe de l’Est de Stockholm (SCEEUS) de l’Institut suédois des affaires internationales (UI). Cet article est basé sur un rapport du SCEEUS publié en février 2024 : https://sceeus.se/en/publications/why-the-russo-ukrainian-war-started-already-in-february-2014