La religion musulmane est arrivée dans le sous-continent indien il y a plus de treize siècles, à l’époque omeyyade. L’Islam a même été dominant sous l’Empire moghol avant d’être marginalisé durant la domination britannique et plus récemment sous la gouvernance du parti nationaliste hindou de Narendra Modi. Reportage.
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Le soleil de midi perce à peine à travers la brume épaisse qui enveloppe le Vieux Delhi. Les ruelles étroites s’animent autour de la majestueuse Jama Masjid, la vieille mosquée érigée par l’empereur moghol Shah Jahan entre 1644 et 1656, également célèbre pour avoir construit en mémoire à sa défunte épouse, Arjumand Bânu Begam le Taj Mahal. Ce monument imposant, avec ses dômes de marbre blanc luisant sous un ciel grisâtre et ses quatre minarets élancés s’élevant à 40 mètres, domine le quartier comme un rappel d’une époque où l’islam brillait sur l’Inde.
Un contraste saisissant
Les ruelles qui l’entourent vibrent d’une vie chaotique : des échoppes débordent de trésors colorés, soieries brodées de fils d’or et d’argent qui scintillent au soleil, saris aux teintes éclatantes de rouge, d’orange et de vert émeraude, châles de cachemire doux et de bijoux clinquants, où des artisans musulmans, gardiens d’un savoir-faire transmis de père en fils depuis des générations, façonnent des bracelets et des colliers sous des auvents rapiécés battus par le vent. L’air est saturé de parfums d’épices, curcuma, cardamome, safran, mêlés à l’odeur du bois de santal brûlé dans les encensoirs, tandis que les marchands, souvent barbus et vêtus de tuniques blanches ou de salwar kameez, échangent avec des clients dans un mélange joyeux d’hindi et d’ourdou, la langue héritée des Moghols. Mais cette scène pittoresque cache une réalité plus sombre : les ruelles sont envahies de tas d’ordures qui s’entassent sous les regards indifférents, l’eau stagnante dans des caniveaux à ciel ouvert dégage une odeur fétide, et la pauvreté se lit dans les yeux vides des enfants aux vêtements déchirés qui mendient près des marches usées de la mosquée. Les murs, noircis par la pollution et l’humidité, s’effritent, tandis que des câbles électriques pendent dangereusement au-dessus des têtes. À l’intérieur, des tapis anciens accueillent des fidèles, souvent des hommes aux vêtements modestes et aux visages burinés par la vie, qui se prosternent dans un silence ponctué de murmures.
À quelques encablures du vieux centre-ville, après deux longues heures d’embouteillages en rickshaw (tricycle motorisé servant de taxi local), nous arrivons à la tombe de Humayun, construite en 1570 pour le deuxième empereur moghol, Humayun, père d’Akbar, qui offre un jardin paisible entourant un mausolée de grès rouge orné de dômes, un précurseur du Taj Mahal. Ce lieu est prisé par les touristes étrangers. C’est également le cas du Qutb Minar, un minaret de 73 mètres construit au XIIIe siècle sous le sultanat de Delhi par Qutb-ud-din Aibak, un général turc, qui s’élève comme un symbole de la première domination musulmane, comprenant cinq étages richement décorés de calligraphies arabes. Ce contraste saisissant entre un passé glorieux et une réalité précaire illustre la situation des musulmans en Inde, une communauté d’environ 210 millions de personnes, soit la troisième plus grande population musulmane mondiale, dont l’histoire est un mélange de splendeur et de luttes, particulièrement exacerbées sous le gouvernement de Narendra Modi, leader du Bharatiya Janata Party (BJP), au pouvoir depuis 2014.
L’emprise moghole
L’histoire des musulmans en Inde débute au début du VIIIe siècle avec l’arrivée de Muhammad ibn al-Qasim, un général arabe envoyé par le califat omeyyade, un vaste empire islamique basé à Damas, en Syrie, qui dominait un territoire s’étendant de l’Espagne à l’Asie centrale. En 712, il conquit Sindh, une région fertile le long de l’Indus aujourd’hui au Pakistan, établissant une tête de pont pour le commerce et la prédication islamique. Sa fulgurante expansion s’arrête devant l’immensité du désert de Thar. Les incursions restèrent modestes jusqu’au XIe siècle, lorsque Mahmud de Ghazni, un roi turc d’Afghanistan connu pour ses dix-sept raids visant à piller les richesses des temples hindous, comme celui de Somnath en l’honneur de Shiva à l’ouest de l’Inde, ouvrit la voie aux dynasties turco-afghanes. Les Ghurides, un peuple guerrier originaire des montagnes d’Afghanistan central, prirent le relais avec Muhammad de Ghor, fondant le sultanat de Delhi au XIIIe siècle. Ce royaume, qui dura environ deux siècles, imposa l’islam dans le nord de l’Inde, construisant des mosquées comme la Quwwat-ul-Islam près du Qutb Minar et des madrasas pour l’éducation religieuse, tout en coexistant avec les Rajputs, des clans guerriers hindous dans la zone limitrophe indo-pakistanaise.
L’apogée de cette influence survint avec l’Empire moghol, fondé en 1526 par Babur, un prince d’Asie centrale descendant de Tamerlan et de Gengis Khan. Chassé de ses terres par des rivaux à la chute des Timourides, Babur conquiert Kaboul avec une poignée d’hommes avant de s’installer en Inde après sa victoire à Panipat au nord du sous-continent, propageant une dynastie qui régna sur une vaste étendue, de l’Afghanistan au Bengladesh. Sous Akbar le Grand (1556-1605), un empereur stratège et tolérant, les Moghols intégrèrent des nobles hindous dans l’administration, abolirent la jizya, la taxe sur les non-musulmans et encouragèrent les mariages mixtes, créant une fusion culturelle unique. C’est également sous son règne que le soufisme, une branche mystique de l’islam prônant l’amour divin, s’épanouit dont le dargah (sanctuaire) à Ajmer dans le Rajasthan. Cette pratique de l’islam a vu le jour en Inde à partir du XIIIe siècle grâce à Mu’in-ud-Dîn Chishti qui fonda la confrérie Chishtiya qui prône notamment une élévation religieuse par le biais d’un chant religieux appelé qawwalî. C’est également à cette époque que le sikhisme, fondé par Guru Nanak dans la région du Pendjab, émergea de cette rencontre spirituelle entre le soufisme et l’hindouisme. Ce monothéisme promeut l’égalité entre tous, le rejet des castes et une dévotion à un seul Dieu, appelé Waheguru.

Mosquée Jamaa Masjid dans le vieux Delhi. © Alexandre Aoun
De la domination à la marginalisation
Cependant, sous Aurangzeb (1658-1707), un empereur rigoriste et conquérant, les tensions resurgirent : il rétablit la jizya, ordonna la destruction de temples hindous, comme celui de Keshava Rai à Mathura, et imposa des lois strictes, provoquant des révoltes comme celle des Marathes, un peuple guerrier de l’ouest de l’Inde dirigé par Shivaji. L’Empire moghol atteint toutefois son apogée territorial sous son règne, mais ses successeurs n’arrivent pas à défendre les frontières et les Moghols s’effondrèrent au XVIIIe siècle face à ces Marathes et aux Britanniques, qui prirent le contrôle après avoir maté l’insurrection des cipayes, des soldats indiens révoltés contre leurs officiers en 1857, marquant le début du Raj britannique. Sous cette domination coloniale, qui dura jusqu’en 1947, les musulmans perdirent leur statut dominant, relégués à une minorité marginalisée, bien qu’ils aient contribué à l’architecture, l’astronomie, les sciences ou encore la littérature, à l’instar du poète Mirza Ghalib.
La partition de 1947, orchestrée par Muhammad Ali Jinnah, leader de la Ligue musulmane, créa le Pakistan comme refuge, laissant en Inde une communauté vulnérable, souvent accusée de trahison. Aujourd’hui, les musulmans indiens, estimés à 15-16 % de la population en 2025, sont concentrés dans des États comme l’Uttar Pradesh, le Bihar et le Bengale-Occidental. Leur histoire est celle d’une intégration partielle : une élite urbaine brille dans le commerce et l’artisanat, comme les tisserands de Varanasi qui produisent des soieries prisées en bordure du Gange, tandis que la majorité rurale lutte contre la pauvreté dans des villages où l’électricité et l’eau potable manquent souvent. Sous le Raj britannique, les colons utilisèrent la fameuse stratégie de « diviser pour régner », favorisant les rivalités entre hindous et musulmans pour mieux contrôler le pays. Après l’indépendance, la constitution de 1950, rédigée sous l’influence de Jawaharlal Nehru, premier Premier ministre et visionnaire laïc, garantit l’égalité religieuse. Or, les disparités de développement persistent avec un taux d’alphabétisation plus élevé chez les hindous et une pauvreté plus présente dans les régions majoritairement musulmanes. Des leaders comme Maulana Abul Kalam Azad, un érudit musulman et ministre de l’Éducation juste après l’indépendance, ont tenté de promouvoir l’unité. Mais les progrès restent limités face à des décennies de discrimination structurelle, aggravées notamment par des violentes émeutes contre la communauté musulmane, comme celles de Kolkata en 1964, le massacre de Nellie en 1983, celui de Hashimpura en 1987, les violences de Bombay 1992, de Gujarat en 2002 ou encore à New Delhi en 2020.
Depuis l’ascension de Narendra Modi en 2014 à la tête du Bharatiya Janata Party (BJP), qui prône la suprématie hindoue et influencée par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation nationaliste fondée en 1925 par K.B. Hedgewar, les musulmans subissent une montée des persécutions. Une campagne systématique vise à les marginaliser, avec des lois comme le Citizenship Amendment Act (CAA) de 2019, qui facilite la naturalisation pour des réfugiés non musulmans fuyant le Pakistan, le Bangladesh ou l’Afghanistan, tout en excluant les musulmans, ou la loi anti-conversion de l’Uttar Pradesh (2020), souvent invoquée pour bloquer les mariages entre hindous et musulmans.
Face au nationalisme hindou
Récemment, les violences se sont multipliées : les émeutes de Delhi en février 2020 firent 53 morts, dont la majorité était musulmans, souvent ciblés par des foules hindoues armées de bâtons et de pierres, tandis que des lynchages par des groupes liés au RSS, sous prétexte de protéger les vaches sacrées, se sont multipliés ces dernières années. En juillet 2023, à Nuh dans l’Haryana, des foules hindoues attaquèrent des mosquées et des maisons, tuant six personnes et blessant des dizaines d’autres lors d’un festival hindou détourné en violence. Certains groupes hindous radicaux s’organisent en groupe pour mener de véritables campagnes d’intimidation. Les discours de Narendra Modi, comme son commentaire en 2019 qualifiant les musulmans d’« infiltrateurs ayant trop d’enfants », et ceux de ses alliés, comme Yogi Adityanath, ministre en chef de l’Uttar Pradesh, qui a interdit la viande de bœuf dans certains districts en fermant plusieurs abattoirs, entretiennent une peur collective.
De surcroît, la justice semble en partie biaisée : des mosquées et des maisons sont vandalisées sous des prétextes d’illégalité, comme à Jahangirpuri en avril 2022 où des bulldozers rasèrent des habitations musulmanes, et des musulmans sont expulsés de quartiers ou licenciés sous pression sociale, comme dans des usines de Gujarat où des ouvriers ont été renvoyés après le colportage de rumeurs. De surcroît, une offensive des nationalistes hindous cherche à effacer les traces musulmanes : des villes comme Allahabad ont été renommées Prayagraj en 2018, des sites comme la mosquée Gyanvapi à Varanasi sont revendiqués comme temples hindous, et des manuels scolaires suppriment des références à l’histoire musulmane. Les médias proches du BJP diffusent des récits accusant les musulmans de crimes, tandis que des écoles imposent des hymnes hindous, marginalisant les élèves musulmans qui refusent de les chanter.
Malgré cela, la communauté tente de s’organiser : les manifestations massives contre le CAA en 2019-2020, menées par des femmes comme celles de Shaheen Bagh qui campèrent des mois, et des initiatives éducatives, portées par des figures comme Asaduddin Owaisi, leader influant de l’AIMIM depuis 2008, un parti musulman régional basé à Hyderabad, montrent une volonté de survie. Cependant, leur représentation politique reste faible, avec seulement 24 députés sur les 543 sièges du Lok Sabha, la chambre basse du Parlement indien, et leur influence s’effrite dans une Inde où le « hindutva », l’idée d’une nation hindoue pure, domine, défiant la laïcité constitutionnelle et menaçant l’avenir d’une communauté déjà fragilisée par des décennies de marginalisation.







