Le western, un genre à part. Les Etats-Unis ont magnifié la conquête de l’Ouest et ont écrit la légende de leur histoire
Si l’on se penche, ne serait-ce qu’un peu, sur le sujet, on se rend compte que c’est un véritable bric-à-brac de westerns qui furent produits des débuts du XXe siècle à nos jours. Pas loin de 7 500 ! Corpus qui dépasse (aussi bien en volume qu’en longévité) l’ensemble des autres genres cinématographiques. Aucune autre catégorie n’aura su traverser sans s’essouffler autant de révolutions techniques et idéologiques, du muet à l’IMAX, du noir et blanc au panoramique, des studios hollywoodiens à l’Italie. Alors, comment expliquer pareille vivacité à l’aune de notre époque où tout se démode si vite ? Ou pour le dire d’une manière plus « virile », qu’est-ce qui fait du western un genre increvable ?
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Le Soleil se lève à l’Ouest
Est-ce une coïncidence ? Le western naît au moment même où la frontière américaine se « ferme » après le grand recensement de 1890. Et à l’époque déjà, ce « renfermement » fut compris comme les derniers instants de l’épopée qui fonda l’Amérique. Le pays naquit de cette quête ininterrompue du désir d’expansion territoriale. Ce serait par la traversée des grands espaces que tout un peuple s’est régénéré en se colletant à l’Ouest sauvage. Étrange paradoxe que cet effacement symbolique à l’instant précis où le cinéma émerge. Peut-être fallait-il la mort de ceci pour la naissance de cela. Ou alors, n’y voyons rien d’autre qu’une grotesque ironie de plus. Ce qui est certain c’est que la balbutiante industrie cinématographique a su s’emparer des cendres encore chaudes pour transformer l’Histoire en mythe.
Mais alors, qui fut le tout premier ? Sans doute The Great Train Robbery réalisé par Edwin S. Porter en 1903. Douze minutes tournées aussi bien en studio qu’en extérieur. Il est d’ailleurs confondant de voir à quel point les codes du genre sont déjà solidement établis : hold-up ferroviaire, chevauchée fantastique, pistolets crépitants. Doté d’un montage particulièrement innovant, ce court métrage sera la principale source d’influence pendant près de deux décennies. Et entre l’hommage et le plagiait, la frontière est bien mince, puisque 2 100 nouveaux westerns furent tournés entre 1903 et 1915 ! Muets, les films piochaient dans un imaginaire encore bien proche du quotidien des éventuels spectateurs : histoires de pionniers doublés, de diligences attaquées, du déploiement de cette insensée colonne en acier qu’est le maillage ferroviaire, de saloons enfumés, de prostituées alcooliques et tutti quanti. Si The Iron Horse fait du rail l’incarnation de la nation en marche cette colonne vertébrale qui unit l’Est industrialisé avec l’Ouest sauvage, il faut attendre la démesure de The Covered Wagon pour que l’épopée se fasse quasi biblique. Tournée dans le Nevada avec plus de 4 000 figurants, la traversée de l’Ouest, plus que jamais, impressionne.
L’arrivée du son vient bouleverser les rouages jusqu’ici très bien graissés du genre. In Old Arizona (1929) devint le premier western parlant intégralement, tourné in situ. Pour la première fois, le spectateur entend le bruit du vent qui déblaie la poussière des canyons, la terre qui tremble sous les sabots des chevaux, le souffle des balles… Le genre est en majesté quand, soudain, jaillit la Grande Dépression qui écrase tout sur son passage et fait du western une sorte de produit de consommation comme un autre. Le Far West prolifère désormais dans des séries B à petit budget, avec des tournages n’excédant guère la dizaine de jours pour une diffusion rapide dans des nickelodéons pour seulement quelques cents.
L’Âge d’Or (1939–1960)
Les réalisations cinématographiques de John Ford marquent l’entrée du western dans ce que certains aiment à appeler son âge d’or. Adieu les (trop) nombreuses productions à la chaîne, le genre a su regagner ses lettres de noblesse. Le désert vire à l’espace liminal où l’individu, confronté à la barbarie de l’autre (du sauvage pour la faire courte), fait le sacrifice de sa vie ou de son bonheur pour établir la loi et fonder les bases d’une nouvelle communauté.
“Entre 1940 et 1960, on dénombre près de 1400 westerns”
À travers quatorze films réalisés entre 1939 et 1964 (dont huit en collaboration avec John Wayne), John Ford redéfinit à lui seul l’esthétique de l’Ouest. Il s’inspire notamment de l’école de peinture américaine (l’Hudson River school, spécialisée dans la représentation de paysages) pour le cadrage de ses plans. Monument Valley devient le lieu symbolique par excellence. Les grands espaces sont sacralisés et tout est fait pour matérialiser la solitaire grandeur des frontières. Quant au huis clos sur fond de diligence, c’est un éternel classique et, d’une certaine manière, nous ne sortons pas de Boule de Suif. La calèche, parfait microcosme de l’Amérique, nous montre le mélange compliqué d’une société disparate qui doit, bon gré mal gré, se soutenir face à l’imminence d’une menace extérieure. C’est que la barrière entre la ville et la nature n’est pas si étanche que de nos jours. Le sauvage, toujours, est à peine à un jet de pierre ou à un coup de fusil. L’absolu chef-d’œuvre qu’est The Searchers (1956) s’épanche d’ailleurs sur la part d’ombre sous la figure un peu trop lisse du cow-boy. Le personnage principal, interprété par un John Wayne aussi troublant qu’inquiétant, est à la recherche de sa nièce enlevée par des Comanches et tout, dans ce film, hurle l’imminence d’une crise morale héritée de l’après-guerre. Certains plans iconiques (telle la porte ouvrant directement sur les étendues désertiques) ont influencé des réalisateurs, tels Martin Scorsese, Steven Spielberg ou encore Quentin Tarantino. Entre 1940 et 1960, on dénombre près de 1 400 westerns (soit environ 70 films par an) qui, peu à peu, viennent saturer le marché.

El Dorado (1966) le cinéma au service de la puissance américaine. © SIPA
Crépuscule et résurrection
Les années 1960 marquent le déclin soudain, abrupt, diront certains, du western traditionnel. La chose coïncide d’ailleurs avec l’effondrement des studios hollywoodiens (ceci sans compter le bourbier de la guerre du Viêt Nam et l’émergence des mouvements civiques). L’image d’Épinal d’une Amérique uniquement peuplée de héros blancs n’a franchement plus la côte. Le nombre de films produits chute de près de 70 % entre le début des années 1960 et la fin de la décennie 1970. Et pour les réalisateurs qui s’entêtent tout de même à explorer le Far West, il leur faut subir les sarcasmes d’une partie du public qui ne voit plus dans le genre qu’une raclure de fond de tiroir où faisande un idéalisme patriarcal gangréné et un racisme, sinon décomplexé, du moins latent. Sans compter que la télévision absorbe une partie des spectateurs avec des séries comme Bonanza (et ses 431 épisodes ventilés de 1959 à 1973).
Mais, comme pour le gibier, le western a l’épiderme rude et c’est en Italie que le genre va connaître une renaissance quasi miraculeuse. La fameuse Trilogie du dollar de Sergio Leone tournée entre 1964 et 1966 pose les bases du renouveau à grand renfort de visages filmés en gros plan, des phases de silence brisées par l’envoûtante musique d’Ennio Morricone et surtout, surtout, par une galerie d’antihéros. Pour une poignée de dollars, remake non autorisé de Yojimbo d’Akira Kurosawa, mais ceci est encore une autre histoire, coûtera 200 000 $ et en rapportera plus de 14,5 millions quand Le Bon, la Brute et le Truand et ses 3 600 plans (montage ultrarapide pour l’époque) viendra donner une leçon du bon emploi du rythme en cinématographie.
“L’Ouest entame une nouvelle mue et devient introspectif et oscarisé.”
L’Italie produira près de 400 westerns et forcera l’Ouest à tripatouiller dans les recoins sombres de sa psyché. La morale devient chose facultative et le cynisme s’abat d’une seule teinte sur les plaines. Et comme, en ce monde, tout ne saurait être que cyclique, des réalisateurs du nouvel Hollywood reprennent le flambeau italien et se mettent doucement à souffler sur les braises d’un genre progressivement devenu moribond. Disons que, tel un psychiatre à l’œuvre, des réalisateurs comme Sam Peckinpah ou Arthur Penn déconstruisent le mythe de l’intérieur. On tire sur le fil de la morale, on coud un empiècement cynique et on observe ce que cela rend. L’Ouest entame une nouvelle mue et devient introspectif et oscarisé. Et, si les années 1980-1990 ne produisent qu’une quarantaine de westerns, beaucoup sont instantanément devenus des classiques. Danse avec les loups de Kevin Costner (tourné en langue lakota) marque la consécration du genre avec 7 Oscars et 424 millions de dollars engrangés au box-office. Puis, l’air de rien, le genre tourne à la fresque écologique et à la culpabilité post-coloniale. C’est qu’il ne s’agirait plus de tirer bêtement sur les Amérindiens, les États-Unis se sentent coupables et tentent de le retranscrire à travers leur filmographie.
Et comme un fait exprès, c’est quand l’on croit saisir le genre que celui-ci mute et s’hybride avec d’autres. L’Ouest se nourrit de citations et devient métaphore du cinéma lui-même. Pour les 68 films et autres séries sortis en salle entre 2001 et 2025, force est de constater que le Far West se dilue dans la science-fiction (Westworld), le space opera (Le Mandalorian) ou encore le drame féministe (Power of the Dog).
Et, au fond, c’est peut-être bien cette mutation qui est exaltante, puisqu’elle prouve une chose : la conquête des frontières ne s’est jamais terminée. Et ne se terminera jamais.









