Du palio au calcio : les « jeux », marqueurs sociaux politiques des villes italiennes

14 janvier 2026

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Photo : Palio. Sienne, 1999. © OLYMPIA/SIPA

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Du palio au calcio : les « jeux », marqueurs sociaux politiques des villes italiennes

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Les villes italiennes ont développé de nombreux jeux, dont le plus célèbre est aujourd’hui le palio de Sienne. Des jeux qui contribuent aujourd’hui à la gloire du calcio.

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Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on pouvait considérer que, selon la définition de Metternich, l’Italie était une expression géographique.

Si on reprend le processus de l’unification italienne (Risorgimento), le royaume est constitué en 1861 avec Victor-Emmanuel II de Savoie, puis la République est proclamée en 1946 et la Constitution entre en vigueur le 1er janvier 1948.

Des villes et des jeux

Mais, avant cette période unificatrice, l’histoire de l’Italie médiévale, caractérisée par l’absence prolongée d’un pouvoir central unifié, se compose d’un réseau dense de cités indépendantes dont l’autonomie façonna durablement les formes de vie collective. Ces cités-États ne furent pas seulement des entités politiques et économiques, mais de véritables communautés sociales, au sein desquelles l’identité se construisait par la participation active à des pratiques partagées. Dans cette perspective, l’espace urbain devient un lieu de mise en scène du corps social, où se croisent pouvoir, rituel et culture populaire, ce qui en fait de véritables conservatoires des identités italiennes. Chaque ville garde sa spécificité, même après l’unification du pays. Et aujourd’hui, on constate que ces identités et spécificités assumées et farouchement défendues sont toujours présentes au niveau des villes (anciennement souvent cités-États) comme Venise, Florence, Gênes, Sienne, Pise et, mais aussi d’autres villes avec une population moindre (Asti, Arezzo.). Dans ces sociétés urbaines fragmentées, l’identité civique se forge moins par l’adhésion à une entité nationale que par la participation à des pratiques collectives localisées, inscrites dans l’espace public et rythmant le temps social.

Et les jeux anciens apparaissent alors comme des rituels civiques à part entière qui organisent le temps collectif, codifient les rapports entre individus et groupes, et transforment la rivalité – inhérente à l’indépendance des cités – en compétition symbolique et socialement régulée. Ces jeux participent à la reproduction de l’ordre social et à la transmission de valeurs communes, telles que l’honneur, la solidarité et l’appartenance territoriale (quartieri, contrade). Ainsi, l’étude des jeux anciens dans les cités italiennes permet de dépasser une lecture folklorique pour les envisager comme des outils de cohésion sociale et de construction identitaire, hérités d’un modèle urbain fondé sur l’autonomie.

Les cités médiévales et la ritualisation du conflit.

Ces jeux, ou joutes, sont désigné par le terme palio qui provient du latin pallium, pièce d’étoffe rectangulaire portée au-dessus de la tunique romaine qui désignait au début la pièce d’étoffe précieuse qui était déposée au point d’arrivée et était remise au vainqueur de la compétition.

À partir du XIIᵉ siècle, les communes italiennes développent des formes de compétition collective étroitement liées à l’organisation politique urbaine. Le Palio de Sienne, attesté dès le XIIIᵉ siècle, s’inscrit dans une logique de rivalité ritualisée entre contrade, unités territoriales dotées de fonctions sociales, militaires et religieuses qui sont encore très importantes aujourd’hui. Chaque ville italienne d’origine médiévale peut avoir ses jeux et, outre le Palio de Sienne, emblématique, il existe huit autres palii représentatifs de grandes courses de chevaux ou de joutes.

D’abord, le Palio di Asti (Piémont) la deuxième semaine de septembre, dont il y a des témoignages depuis 1275 ; le Palio de Ferrare, le dernier dimanche de mai, tenu depuis 1259 ; le Palio di Fermo – dit aussi « Chevauchée de l’Assomption », « Course des Berbères » ou « Palio de Corsieri » – a lieu en l’honneur de l’Assomption le 15 Août; le Palio des Normands est tenu à Piazza Armerina, dans la province de Enna, le 12, 13 et 14 Août. L’événement commémore la reconquête de l’île par les Normands, qui entre 1061 et 1091 combattirent l’occupation sarrasine. Ensuite, il y a les joutes (Giostre) hippiques comme la Giostra dei Quintana qui a lieu à Foligno le 3ème dimanche de juin et le 2ème dimanche de septembre ; la Giostra dell’orso à Pistoia le 25 juillet et la Giostra del Sarracino à Arezzo (avant-dernier samedi de juin et 1er dimanche de septembre).

Tous ces évènements commémorent des épisodes historiques de ces villes, mais vont aussi servir à canaliser la violence intra-urbaine, affirmer l’autonomie de la cité, matérialiser l’ordre politique par le rituel. La rivalité entre les équipes issues des quartiers, loin d’être un dysfonctionnement, constitue un principe organisateur. Les sociologues ont étudié ces dynamiques de groupe. Ainsi, Georg Simmel (1858-1918) souligne que le conflit peut être un facteur d’intégration sociale et les jeux urbains italiens illustrent cette thèse : l’opposition entre quartiers ou villes renforce la cohésion interne tout en reconnaissant l’altérité.

Norbert Elias (1897-1990) analyse, de son côté, la formation historique des communautés urbaines, étudie les processus d’interdépendance, de rivalité et de cohésion et théorise le rôle des rituels de compétition dans la structuration des groupes et ses travaux sur le sport, avec Eric Dunning (1935-2019). Le jeu va alors être un producteur d’appartenances avec une structure symbolique : héraldique (blasons), couleurs, hymnes, récits fondateurs, qui vont transmettre une mémoire collective sur plusieurs générations. Le jeu devient un mécanisme de reproduction identitaire. Et, comme souvent en Italie, ces jeux sont environnés de violence, de mystère et d’intensité dramatique. Lorsqu’on assiste au Palio de Sienne sur la Piazza del Campo au milieu d’environ 14000 spectateurs(trices), au moment du départ où, soudain, un silence épais se fait, on est pris, en tant que spectateur, d’une émotion angoissante intense.

A la Renaissance, un autre jeu emblématique, le Calcio Storico à Florence, illustre la politisation du corps urbain. Jeu violent, codifié, pratiqué par les élites, il met en scène une virilité civique associée à la puissance collective de la cité. Les jeux médiévaux urbains seront récupérés par l’Italie fasciste (1922-1943) sous la forme d’une opération à grande échelle de propagande culturelle visant à légitimer le régime en l’insérant dans une histoire nationale glorieuse : exalter des valeurs compatibles avec l’idéologie fasciste, mais aussi contrôler et mobiliser les populations locales à travers des fêtes populaires. Elle illustre parfaitement la manière dont le fascisme a manipulé le passé pour façonner un imaginaire collectif au service de sa domination.

Palio. Sienne, 1999.
© OLYMPIA/SIPA

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Du jeu traditionnel au sport moderne : continuité ou rupture ?

Le football italien (ou Calcio), héritier du Calcio Storico ? C’est plus compliqué qu’évident. Le football en Italie, plus qu’un simple sport, est le reflet de la société italienne dans toute sa complexité.

Le Calcio est plus qu’une passion nationale, il est un vecteur d’identité citadine et régionale et un miroir des changements socio-économiques du pays. Depuis la création du premier championnat en 1898, le football italien a été intimement lié à l’histoire et à la culture du pays, souvent agissant comme une métaphore des luttes et des succès de la nation. Les stades vont remplir une fonction comparable à celle de la place publique médiévale : un espace de visibilité, de représentation et de mobilisation, mais aussi un exutoire de violence. Les tifosi, terme italien désignant les supporters, constituent le cœur vibrant de cette passion, animant les stades de leurs chants, de leurs drapeaux et encouragements inconditionnels. Leur rôle dans l’identité du football italien est aussi essentiel que la tactique d’un entraîneur ou la technique d’un joueur. Les équipes de football italiennes jouent un rôle beaucoup plus profond que celui de simples organisations sportives : elles sont des institutions sociales, des marqueurs d’identité locale, et parfois des acteurs politiques dans leurs villes ainsi que des acteurs immobiliers non négligeables (stades). En Italie, les clubs deviennent des références identitaires fortes, unifiant des quartiers, des générations, des classes sociales… ou les séparant. Quelques exemples :

Turin : la Juventus (Juve) identifiée à l’industrie Fiat (propriétaire du club via la holding Exor) et aux élites économiques et le Torino, club historiquement populaire qui symbolise la « Turin ouvrière ».

Rome : la Roma et identité populaire, multiculturelle, proche des quartiers périphériques, et la Lazio avec des tifosi « ultras » marqués à droite.

Naples : le Napoli symbole de fierté du Sud contre le Nord industrialisé et contre ses discriminations ((« Napoli non si tocca »).

Milan : le Milan A.C club des milieux populaires et des quartiers industriels et l’Inter de Milan plutôt bourgeois et classé à droite.

Gênes : Le Genoa et la Sampdoria, les Gente di Mare et l’identité maritime de ces 2 clubs, fiers du passé portuaire de la capitale de la Ligurie.

Si on étudie les clubs par rapport à leur localisation géographique, on note un clivage sociologique et politique entre les clubs du nord liés à l’industrie, les classes sociales, les grandes villes et les clubs du Centre avec une politisation forte (Rome, Livourne et Bologne) et les clubs du Sud, et aussi insulaires, liés à la revendication identitaire, au sentiment de marginalisation, à la fierté populaire. S’il n’y a pas, a priori, de continuité sportive directe (les règles du football viennent d’Angleterre) entre les Palii et le Calcio, il existe une continuité culturelle. En effet, les clubs de football italiens s’inscrivent dans une tradition ancienne où la ville, en tant que vecteur identitaire est un acteur central. La démarcation des classes sociales est fondamentale, les rivalités et les comportements des tifosi sont ritualisées, les symboles, couleurs, drapeaux sont hérités du Moyen Âge et la violence est souvent présente dans et hors des stades. En ce sens, les clubs deviennent des nouveaux marqueurs sociaux, substituant aux quartiers anciens des appartenances plus larges, mais toujours territorialisées.

Les pratiques ludiques urbaines italiennes ne peuvent et ne doivent être réduites à de simples survivances folkloriques. Elles constituent des dispositifs socio-politiques de longue durée, révélateurs de la manière dont les villes italiennes mettent en scène leur identité. Du Palio au Calcio, le jeu demeure un langage politique fondamental, par lequel la cité affirme sa singularité dans un monde globalisé où l’histoire, l’art, la vie quotidienne et l’identité locale se mêlent d’une manière unique.

Le Palio de Sienne.

Les origines du Palio de Sienne remontent au 13e siècle. C’est au 18e siècle que les structures actuelles du Palio ont vraiment pris forme avec l’instauration de deux courses successives, le Palio di Provenzano, qui se tient le 2 juillet, et le Palio dell’Assunta, qui a lieu le 16 août. Ces deux compétitions sont aussi deux fêtes religieuses en l’honneur de la Vierge Marie. Chaque course consiste à faire trois tours de la piazza del Campo de la ville et implique dix de ses dix-sept contrade (quartiers). Le Palio représente bien plus qu’une course de chevaux : c’est le cœur d’un vrai système social qui régit la vie de la ville tout au long de l’année. La rivalité entre contrade (quartier) désigne une relation stable et enracinée, transmise à travers les générations par des images, des couleurs, des récits et des histoires. La course et la rivalité sont des sujets de discussion omniprésents dans la ville. Chaque quartier fait tout son possible pour gagner la course ou, au moins, pour empêcher le rival de la gagner. L’essence même du Palio réside dans la mise en lumière de ce qui est d’ordinaire dissimulé : la vie d’une communauté soudée aux spécificités affirmées, aux émotions fortes et aux secrets énigmatiques. La course est l’horizon des dix-sept contrade que compte la ville et qui sont autant d’organisations communautaires, culturelles et d’entraide sociale qui animent la vie à Sienne. Si le personnage principal reste le cheval (qui peut gagner sans cavalier si celui-ci est désarçonné), l’autre personnage de ce Palio est le cavalier. À l’image d’un sportif de haut niveau, il s’entraîne toute l’année pour la course et il monte « à cru ». Mais le jockey, généralement sarde, représente aussi une figure ambiguë du Palio puisqu’il peut trahir sa contrada pour en rejoindre une autre, pour des raisons financières. Considérés comme de véritables mercenaires, ces cavaliers sont surveillés nuit et jour pour éviter toute tentative de corruption. Une sorte de microcosme politique !!

Le Calcio Storico à Florence.

Le Calcio Storico Fiorentino est né sur la piazza Santa Croce, le 17 février 1530 par un groupe de personnes, membres de l’élite florentine, qui se sont retrouvés dans le jeu de balle. Le football historique florentin (Calcio storico fiorentino en italien) est l’un des événements folkloriques les plus populaires de Florence. Également connu sous le nom de « calcio in livrea » ou « calcio in costume », c’est un jeu de ballon entre équipes, et peut être considéré comme un ancêtre du football. Ceux qui ne sont pas familiers avec cette tradition auront l’impression de regarder une combinaison de football, de rugby et de lutte, mais les règles sont très différentes. Les 4 équipes (chacune composée de 27 joueurs) : Azzurri di Santa Croce, en l’honneur de la Basilique de la place, Bianchi de Santo Spirito, qui tirent son nom de l’église de l’escalier de la Trinité, Verdi de San Giovanni, dérivé du Battistero de la Cattedrale di Firenze, et Rossi de Santa Maria Novella, avec le nom provenant de la Basilique, s’affrontent, jouant les deux demi-finales et la finale pour déterminer le vainqueur. Les matchs se jouent sur un terrain recouvert de sable et durent environ cinquante minutes. En cas de victoire, la meilleure équipe du tournoi se voit remettre le prix : une vache de race Chianina. Actuellement, les trois matches se jouent sur la Piazza Santa Croce en juin, lors des célébrations annuelles du 24 juin, fête de Saint Jean, patron de la ville. Le club de football de la Fiorentina s’inscrit dans une identité florentine très marquée. Alors que le Calcio Storico représente une identité de quartier, la Fiorentina, seule équipe de football pour toute la ville, représente une identité urbaine unifiée.

À lire également : Le football, entre identités multiples et mondialisation

Pour aller plus loin.

Schnapper, Dominique. Communautés et sociétés : De l’histoire sociale à l’histoire des identités. Ed.PUF, 2000.

Salvatori, Maria. Il calcio storico fiorentino: Corpo, violenza e identità urbana. Ed.Polistampa, 2005.

Huizinga, Johan. Homo Ludens : Essai sur la fonction sociale du jeu. Ed.Gallimard, 1971.

Rizzi Alessandra. Le jeu dans les villes de l’Italie médiévale dans « Histoire urbaine » 2000 https://shs.cairn.info/revue-histoire-urbaine-2000-1-page-47?lang=fr

Elias Norbert. Qu’est ce que la sociologie ? Ed.Pocket 1993.

Savelli Aurelia Siena. Il popolo e le contrade Ed.Olschki, 2008.

Dietschy Paul. Nord contre Sud : antagonismes régionaux et supporters de football en Italie, du fascisme au miracle économique. In: L’homme du Midi : sociabilités méridionales.

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À propos de l’auteur
Alain Bogé

Alain Bogé

Enseignant en Géopolitique et Relations Internationales. HEIP Hautes Etudes Internationales et Politiques - Lyon. Czech University of Life Sciences-Dpt Economy - Prag (Czech Republic). Burgundy School of Business-BSB - Dijon-Lyon. European Business School-EBS - Paris.

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