L’imam Dicko, l’homme à suivre de près

14 janvier 2026

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Photo : AP Photo/Baba Ahmed

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L’imam Dicko, l’homme à suivre de près

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Depuis son exil algérien, le leader religieux malien vient de lancer une coalition d’opposition. Il avait déjà fait chuter un président en 2020. Cette fois, c’est toute l’Alliance des États du Sahel qui pourrait être menacé.


Par Fiacre VIDJINGNINOU, PhD – Chercheur principal au Béhanzin Institute, chercheur associé senior à l’Egmont Institute et enseignant à École Nationale Supérieure des Armées (ENSA – Bénin).


Il y a des hommes dont le silence inquiète plus que les discours des autres. Mahmoud Dicko est de ceux-là. Pendant près de deux ans, l’imam le plus influent du Mali s’est tu. Exilé à Alger depuis décembre 2023, il priait, recevait quelques visiteurs, attendait. À Bamako, certains le croyaient fini. Le 5 décembre 2025, il a repris la parole. Et ce qu’il a dit semble faire trembler le pouvoir. Ce jour-là, depuis son exil, Dicko annonçait la création de la Coalition des forces pour la République (CFR), un mouvement clandestin appelant les Maliens à la « résistance » contre la junte du général Assimi Goïta. Désobéissance civile pour les citoyens. Désobéissance « éthique » pour les militaires. Résistance judiciaire pour les magistrats. Le ton est posé, grave, sans appel : « La résistance n’est plus une option morale. Elle est un devoir national », disait l’imam. Pour comprendre pourquoi ces mots résonnent si fort, il faut connaître l’homme. Et se souvenir de ce qu’il a déjà accompli.

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L’homme qui a fait tomber IBK

Le 5 avril 2019, entre 30 000 et 50 000 personnes massées dans les rues, à l’appel d’un seul homme. Bamako n’avait pas vu ça depuis longtemps. Pas un politicien n’était présent, mais les gens venaient écouter un imam. Mahmoud Dicko, 65 ans à l’époque, ancien président du Haut Conseil islamique malien, réclamait la démission du gouvernement. Le président Ibrahim Boubacar Keïta – « IBK » – qu’il avait pourtant soutenu en 2013, était devenu sa cible. Un an plus tard, en juin 2020, Dicko fédérait une coalition improbable : le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Des opposants politiques, des syndicalistes, des religieux, des jeunes en colère – tous unis derrière sa figure. Les manifestations des 10 et 11 juillet dégénéraient : 23 morts, plus de 150 blessés. Le 18 août, l’armée renversait IBK. Le M5-RFP saluait « une insurrection populaire », pas un coup d’État. Dicko, lui, n’a pas pris le pouvoir. Il n’en voulait pas, disait-il. Mais sans lui, rien ne se serait passé. C’est cette histoire que les généraux de Bamako ont en tête aujourd’hui. Ils savent que l’Imam a déjà fait tomber un président. Ils savent qu’il a une voix qui porte politiquement et qui peut provoquer un séisme politique.

Un imam pas comme les autres

Qui est vraiment Mahmoud Dicko ? Né vers 1954 dans la région de Tombouctou, issu d’une famille de lettrés musulmans, il a étudié dans les madrasas mauritaniennes avant de rejoindre l’université islamique de Médine, en Arabie saoudite. Un parcours classique pour un dignitaire religieux. Mais Dicko n’est pas un imam classique. D’obédience salafiste quiétiste, il refuse l’étiquette de « wahhabite » qu’on lui colle parfois. « Je ne suis pas pétri wahhabite 100 % », a-t-il un jour expliqué. « Tous les grands cheikhs du Mali, toutes les confréries, constituent mon milieu naturel. » Cette position médiane, à cheval entre les courants de l’islam malien, lui confère une capacité de dialogue rare. Il parle aux soufis comme aux salafistes, aux élites bamakoises comme aux paysans du Nord, aux rebelles touaregs comme – c’est plus troublant – aux chefs jihadistes. Et c’est en cela sa force. En octobre 2016, Dicko annonçait avoir obtenu d’Iyad Ag Ghali, chef du groupe armé Ansar Dine, une promesse d’arrêt des attaques sur tout le territoire malien. Ansar Dine a démenti. Vrai ou pas… le fait que Dicko ait pu engager ces discussions – huit mois de négociations, selon lui – en dit long sur ses réseaux. Peu de Maliens peuvent se targuer d’avoir un canal ouvert avec les jihadistes. L’imam en fait partie. Ses partisans résument sa force en une phrase : « Il possède une légitimité sociale que les autorités de transition n’ont pas. Contrairement à un pouvoir militaire imposé par la force, Mahmoud Dicko tire sa légitimité de la confiance populaire et de son rôle spirituel. » C’est précisément ce qui fait de lui un homme exceptionnel et une menace existentielle pour la junte.

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Un régime assiégé

L’offensive de Dicko tombe au pire moment pour Assimi Goïta. Depuis septembre 2025, Bamako suffoque. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a imposé un blocus sur les axes d’approvisionnement en carburant. Les camions-citernes qui ravitaillent la capitale sont attaqués, brûlés, pillés. Les stations-service affichent des files interminables. Les écoles ont fermé. Les universités aussi. L’économie est paralysée. Le 28 octobre, l’ambassade des États-Unis publiait un communiqué glaçant, appelant les ressortissants américains à « quitter le pays immédiatement par des vols commerciaux ». Le lendemain, l’ambassade de Russie – pourtant alliée stratégique de la junte – faisait de même. Quand Moscou conseille à ses ressortissants de fuir un pays où ses mercenaires sont censés garantir la sécurité, le signal est fort. Début novembre, Goïta se déplaçait à 150 kilomètres au sud de Bamako pour tenter de rassurer. Il a appelé les Maliens à « faire des efforts », notamment en réduisant les « déplacements inutiles ». Alioune Tine, ancien expert indépendant des Nations unies sur le Mali, n’a pas mâché ses mots : « C’est un aveu d’échec terrible ». Le chercheur Bakary Sambe, du Timbuktu Institute de Dakar, enfonce le clou : « L’État malien ne contrôle plus rien sur son territoire et concentre ses forces autour de Bamako pour sécuriser le régime. » Le « Mali Kura » – le « Nouveau Mali » vanté par la junte – se réduit désormais à un périmètre bamakois sous perfusion. La promesse fondatrice du régime, restaurer la sécurité là où les civils avaient échoué, apparaît pour ce qu’elle est : une chimère.

Parler à tout le monde

C’est ici que Dicko devient redoutable. Le programme de sa Coalition des forces pour la République tient en quelques lignes : retour à l’ordre constitutionnel, rétablissement des libertés fondamentales, et surtout ouverture d’un « dialogue national incluant les groupes armés maliens ». En clair : s’asseoir à la même table qu’Iyad Ag Ghali et Hamadoun Kouffa, les chefs du JNIM, ainsi que les rebelles indépendantistes du Nord. Dans le but d’inventer un autre Mali. L’idée n’est pas nouvelle. Toutes les consultations nationales organisées depuis 2017 ont abouti à cette conclusion : sans dialogue avec les groupes armés, pas de paix durable. Mais aucun gouvernement n’a osé franchir le pas. La junte Goïta, elle, a fait l’inverse : en janvier 2024, elle a déchiré l’accord d’Alger de 2015, le seul cadre de négociation avec les rebelles touaregs. La guerre a repris. Le JNIM en a profité. Dicko, lui, peut parler à tout le monde. C’est sa singularité et sa force. Aux confréries soufies comme aux salafistes. Aux élites de Bamako comme aux éleveurs peuls du centre. Aux indépendantistes touaregs comme, peut-être, aux jihadistes. Cette capacité de médiation transversale, que la junte a définitivement perdue, constitue son atout maître. Housseini Amion Guindo, ancien ministre et figure de l’opposition, l’a rejoint : « Dicko est un pont entre la religion et la politique. Il porte les deux casquettes à la fois. La CFR peut être un nouveau pôle d’espérance pour l’ensemble des Maliens. »

L’AES : un club de survie

Mais pourquoi la chute de Goïta menacerait-elle toute l’Alliance des États du Sahel ? Pour le comprendre, il faut regarder ce qu’est vraiment l’AES – et ce qu’elle n’est pas. Officiellement, l’Alliance créée en septembre 2023 entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger est un instrument de « sécurité collective » et de « souveraineté ». Les deux généraux – Goïta à Bamako, Tiani à Niamey et le capitaine Traoré à Ouagadougou – ne cessent de marteler leur rupture avec la France, leur refus des « ingérences », leur volonté de tracer une voie africaine. « Les décisions concernant nos peuples se prennent à Ouagadougou, Bamako et Niamey, et nulle part ailleurs », clame le capitaine Traoré. La réalité est plus prosaïque. L’AES est née de deux peurs : les représailles de la sortie du processus démocratique et celle de la CEDEAO, en charge de la police des normes démocratique dans la région. Quand l’organisation ouest-africaine a menacé d’intervenir militairement au Niger après le putsch de juillet 2023, les trois juntes en communauté de peur, se sont soudées. Leur pacte de défense mutuelle stipule que « toute attaque contre la souveraineté d’une partie sera considérée comme une agression contre les autres ». Traduisez : si la CEDEAO ou quiconque tente de rétablir l’ordre constitutionnel dans l’un des trois pays, les deux autres viendront à la rescousse. L’AES n’est pas un projet d’intégration régionale. C’est un pacte de protection mutuelle entre régimes militaires aux abois. Le reste n’est que du vernis. Le think tank Wathi l’a bien résumé : « En se retirant de la CEDEAO, les juntes s’isolent sur la scène internationale, mais elles gagnent en liberté d’action pour prolonger leur contrôle du pouvoir, sans avoir à rendre de comptes à une organisation qui exigeait des calendriers de transition. » Au Mali, la « transition » initialement prévue pour 18 mois dure depuis plus de cinq ans. Les élections promises pour février 2024 n’ont jamais eu lieu. En mai 2025, la junte a dissous tous les partis politiques.

Le maillon faible

Si l’AES fonctionne comme un système de vases communicants, le Mali en est le point de fragilité maximal pour trois raisons. Plusieurs raisons à cela. D’abord, l’intensité de la menace jihadiste. L’ACLED, organisme de référence sur les conflits, a recensé plus de 600 attaques du JNIM au Mali depuis le début de l’année 2025. Un niveau sans précédent. Le blocus de Bamako, qui étouffe l’économie et humilie le régime, n’a pas d’équivalent au Burkina Faso ou au Niger. Le patron de la DGSE française, Nicolas Lerner, l’a dit sans détour : le JNIM « souhaite la chute de la junte » et, même s’il ne peut pas prendre Bamako, « restreindre le pouvoir des militaires dans la capitale et à sa périphérie, c’est déjà une conquête énorme sur le plan politique et idéologique ». Ensuite, la figure de Dicko. Ni le Burkina ni le Niger ne disposent d’un opposant cumulant légitimité religieuse, capital politique éprouvé et capacité de médiation avec les groupes armés. L’imam est une singularité malienne. Enfin, l’histoire : le Mali a déjà connu des transitions de pouvoir déclenchées par des mouvements de rue – en 1991, en 2020. La culture politique malienne, marquée par la tradition des grandes mobilisations, offre un terreau favorable à la contestation de masse. Une chute du régime Goïta aurait des répercussions immédiates sur l’ensemble de l’AES. Par effet domino. Le Mali en est le centre névralgique. C’est à Bamako que se tiennent les sommets. Un effondrement malien priverait le Burkina et le Niger de leur profondeur stratégique, démontrerait que le modèle « juntes + mercenaires russes » ne garantit ni sécurité ni stabilité, et exposerait Traoré et Tiani à une pression décuplée.

Et maintenant ?

Que va-t-il se passer ? Trois scénarios sont possibles. Premier scénario : la junte tient. Grâce à l’aide nigérienne – fin 2025, 82 citernes escortées par l’armée nigérienne ont atteint Bamako -, grâce au renfort des mercenaires russes de l’Africa Corps, Goïta desserre l’étau. La CFR reste confinée à l’exil, incapable de mobiliser. Ce scénario suppose que le régime conserve une capacité de projection au-delà de Bamako dans un contexte d’étouffement économique et des fatigues des privations. Hypothèse de plus en plus fragile. Deuxième scénario : la fracture. La dégradation se poursuit, le mécontentement s’amplifie, des fissures dans l’appareil militaire sont de plus en plus manifestes. L’appel de Dicko à la « désobéissance éthique » trouve un écho chez des officiers démoralisés. Un putsch interne renverse Goïta et ouvre la voie à une transition négociée – peut-être avec des pourparlers incluant les groupes armés. Ce scénario reproduirait, en accéléré, la séquence de 2020. Troisième scénario : l’implosion. Pas d’alternative crédible, pas de transition ordonnée. Le JNIM consolide son emprise sur les zones rurales et sa pression sur le périurbain. Le Mali bascule dans une configuration d’« État failli », avec une capitale assiégée et un hinterland sous gouvernance jihadiste de facto. Ce scénario, le plus sombre, n’est pas le moins probable. Mahmoud Dicko n’est pas un faiseur de roi. Il l’a prouvé en 2020 en refusant de transformer sa victoire en accession au pouvoir. Mais il est un défaiseur de régimes corrompus parce que, capable de cristalliser les colères et de fournir une légitimité alternative à un ordre politique discrédité. Son comeback médiatique depuis l’exil algérien, intervient au moment précis où la junte Goïta atteint un point de vulnérabilité maximale. L’AES, loin d’être le rempart souverainiste qu’elle prétend incarner, apparaît pour ce qu’elle est : un dispositif de protection mutuelle entre régimes en incapacité de répondre aux défis sécuritaires invoqués pour justifier le maintien au pouvoir. Si le Mali vacille, c’est tout l’édifice qui sera ébranlé. L’imam Dicko, en accumulant patiemment son stock de légitimité, en maintenant ses réseaux de dialogue, en incarnant une « troisième voie » entre dictature et djihadisme, dispose des ressources symboliques pour précipiter cette transition.

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Fiacre Vidjingninou

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