<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’apport de Gérard Chaliand à l’étude du terrorisme

18 février 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Guérillas et terrorisme (c) Daniel Dory

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L’apport de Gérard Chaliand à l’étude du terrorisme

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Dans l’œuvre foisonnante de Gérard Chaliand, le terrorisme occupe une place à la fois importante et cependant subordonnée à sa réflexion centrale portant sur les conditions de la guerre irrégulière. Pour tenter d’évaluer sa contribution à la connaissance du fait terroriste, on aura donc à recourir à une série de textes qui, faute d’un traitement systématique, aident pour le moins à construire un aperçu cohérent de la pensée de G. Chaliand sur le sujet.

Cette contribution sera organisée en trois parties. La première est consacrée à une brève présentation du corpus de textes retenu pour cerner la pensée de G. Chaliand sur le terrorisme. Ensuite, on proposera une synthèse critique des principaux apports de notre auteur à la réflexion sur la place du terrorisme dans le contexte de la guerre irrégulière. Enfin, une prudente évaluation préliminaire des acquis et des limites de cet héritage intellectuel sur cette problématique complexe constituera autant une sorte de bilan critique qu’une invitation à poursuivre la recherche.

Un corpus préliminaire

Pour cerner, en première approche, la portée de la contribution de G. Chaliand à la réflexion sur le terrorisme, il était important de disposer d’un nombre restreint, mais représentatif de textes permettant d’accéder, en quelque sorte, à une vision panoramique du sujet. Étant donnée la diversité des sources possibles, entre livres, articles, interviews dans différents supports écrits et audiovisuels[1], nous avons retenu les documents suivants :

  • Textes à portée théorique.

Les deux textes suivants figurent dans notre corpus, car ils synthétisent plusieurs acquis constants de la pensée de G. Chaliand :

– G. Chaliand, « Guérillas et terrorisme », Politique Étrangère, N° 2, 2011, 281-291.

– G. Chaliand, Terrorisme et politique, CNRS Éditions, Paris, 2017.

  • Histoire du terrorisme

Sur cette question la référence suivante est fondamentale :

– G. Chaliand ; A. Blin, Histoire du Terrorisme. De l’Antiquité à Daech, Fayard/Pluriel, [2004], Paris, 2016.

  • Anthologies

– G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, Bouquins/Robert Laffont, [1990], Paris, 2001.

– G. Chaliand, Les stratégies du terrorisme, Desclée de Brouwer, 1999], Paris, 2002. (Ce volume réunit une série de textes, en majorité traduits de l’anglais, sans indication de source. Inclut une intéressante introduction et un texte sur « Terrorisme et médias » de G. C.).

– G. Chaliand, Les guerres irrégulières. XXe-XXIe siècle, Folio/Gallimard, 2008.

  • Références complémentaires

– T. E. Lawrence, Guérilla dans le désert 1916-1918, (Présentation de G. Chaliand), Éditions Complexe, Bruxelles, 1992.

– G. Chaliand, Les Bâtisseurs d’histoire, Magellan & Cie, Paris, 2013.

C’est donc à partir de cet ensemble restreint, mais représentatif, de textes que nous allons maintenant évoquer les principaux apports de G. Chaliand à la compréhension du fait terroriste.

Trois axes pour aborder l’apport de G. Chaliand

Une première approche de la contribution de Gérard Chaliand à l’étude du terrorisme peut s’organiser en considérant trois axes structurants.

1) La centralité de l’irrégularité. La question de l’irrégularité parcourt une bonne partie de l’œuvre de GC, que ce soit à propos de ses expériences des guerres dites de « libération » en Afrique, de ses réflexions sur la « « guerre révolutionnaire » ou encore bien entendu concernant ses travaux sur la guérilla et le terrorisme. À cet égard son anthologie sur Les guerres irrégulières (2008) marque sans doute un moment où la pensée de l’auteur, arrivée à maturité, se donne à lire dans sa richesse et ses complexités. En effet, étayé par une solide bibliographie[2] (rare dans la plupart des publications francophones) ce volume offre à la fois un ensemble de textes indispensables et des essais de synthèse de grande qualité. On peut même suggérer que les années 2000, commencées avec les attentats du 11 septembre 2001, puis l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak (qui susciteront un intérêt renouvelé pour la littérature concernant les contre-insurrections), sont une décennie qui a vu paraître au moins trois ouvrages de référence qui ont servi à enrichir notamment la compréhension du fait terroriste. Outre l’anthologie de Chaliand, on peut citer le manuel de O’Neill[3] et l’ouvrage collectif dirigé par H. Coutau-Bégarie[4]. Une lecture attentive de l’introduction que Chaliand rédige à son anthologie, mais aussi d’autres textes sur le sujet, permet de constater que la guerre irrégulière n’y est pratiquement jamais conceptualisée en fonction de sa nature, mais à partir de ses deux manifestations principales : à savoir la guérilla et le terrorisme.

Et si Chaliand distingue correctement les deux manifestations historiques principales de cette technique guerrière, à savoir en complément d’opérations régulières (modèle clausewitzien)[5], et son déploiement (au moins provisoirement) autonome (que l’on peut schématiquement associer au modèle maoïste)[6], sa démarche théorique est incomplète. Car, au-delà des évidences factuelles de l’irrégularité (limitées pour G.C. à la guérilla et au terrorisme), demeure la question du choix de ces techniques par des acteurs rationnels, que l’asymétrie des forces en présence ne saurait complètement expliquer. À ce propos on ne peut manquer de regretter l’omission inexplicable de la part de G.C. de la prise en compte de l’apport de Carl Schmitt à l’analyse du partisan[7]. Car outre des développements sur le caractère tellurique du partisan, il y aurait trouvé des éléments conceptuels permettant de caractériser la guérilla (et le terrorisme) comme des techniques relevant potentiellement de l’hostilité absolue, et donc aussi du caractère total des guerres où leur participation au registre de la violence est constatable[8]. Avec une ouverture possible vers la différenciation du terrorisme et de la guérilla en fonction de la logique communicationnelle du premier qui aboutit à s’attaquer à des victimes dont l’identité vectorielle vise à servir de support à la transmission de messages destinés à différentes audiences. Ce point qu’il n’est pas utile d’approfondir ici[9], nous mène au deuxième point de notre discussion.

2) Le problème de la définition du terrorisme. Tous les auteurs ayant traité du terrorisme ont été confronté à l’épineuse question de la définition de cette forme de violence (principalement) politique. Face à ce défi intellectuel (et politique) la plupart des chercheurs construisent une plus ou moins satisfaisante proposition de définition, aboutissant à une prolifération de formules qui contribuent inégalement à l’avancement de la recherche[10]. En contraste avec cette démarche, certains auteurs, dont Chaliand à la suite notamment de Walter Laqueur[11], s’abstiennent de proposer une description, soit principalement pour garder au terme « terrorisme » sa portée polémique (Laqueur), soit comme G.C. pour induire une idée définitionnelle à partir d’une multiplicité de données historiques. Tout au plus, dans certaines interventions, Chaliand fait référence à la tentative peu satisfaisante de définition de Raymond Aron, qui se fonde sur la disproportion ente l’acte terroriste et ses conséquences psychologiques[12], ou encore affirme que : « [L]’objectif premier du terrorisme est de répandre la terreur »[13] ; ce qui est très largement faux, car d’une part le terrorisme terrorise (et tue) en général peu, mais en revanche indigne énormément et vise notamment à provoquer des réactions contreproductives de la part des acteurs, la plupart du temps étatiques, visés. En fait, si l’on s’en tient à la fréquence des éléments qui caractérisent le terrorisme suivant Chaliand c’est l’aspect asymétrique qui semble revenir le plus souvent. C’est pourquoi ce point mérite un traitement à part.

3) Terrorisme et asymétrie. On peut partir de la formulation suivante de cette notion : « (…) en somme, si la guérilla est l’arme du faible, le terrorisme est l’arme du plus faible encore. Le terrorisme est la forme la plus violente de la guerre psychologique »[14]. Passons rapidement sur la question de savoir si le terrorisme et la guérilla sont des armes ou des techniques de gestion de la violence (surtout) politique, pour nous intéresser à la question de l’asymétrie en laissant pour plus tard ce qui a trait à la guerre psychologique.

Ce que cette citation exprime (et l’idée se retrouve dans de nombreux textes de Chaliand) est une forte dépendance (voire une sorte de déterminisme) entre des disparités capacitaires et le choix de l’irrégularité. Outre le fait que cette conception s’ajuste mal à la réalité de la guerre dite « hybride » dont Chaliand admet la généralisation tendancielle, la question centrale de savoir si le terrorisme est vraiment « le choix (obligé) du plus faible », mérite un examen attentif. D’abord cette vision ne tient pas compte des différentes formes de terrorisme d’État[15], sachant que les acteurs étatiques sont rarement les plus faibles parmi les parties engagées dans un conflit. Mais surtout on gagne beaucoup à considérer que le terrorisme en tant que technique est à la disposition de tous les acteurs d’un affrontement, qu’ils contrôlent ou pas les dispositifs étatiques pour promouvoir leur cause. Enfin, et presque surtout, la notion d’asymétrie ne saurait se concevoir seulement en termes capacitaires (hommes, explosifs, avions, porte-avions, missiles, etc.), mais doit inclure toujours au moins un élément immatériel fondamental : à savoir l’acceptation de la mort qui est souvent inégale parmi les entités qui s’affrontent. Cette donnée, qui aboutit à configurer des asymétries croisées, intervient davantage dans l’explication des complexes terroristes concrets que de simples considérations comptables.

Ces quelques remarques qui concernent les limites de l’apport théorique de Chaliand, doivent toutefois être mises en regard de la réelle valeur de sa contribution à l’étude du terrorisme.

L’héritage scientifique de Gérard Chaliand

On l’aura compris : si l’intention de Chaliand n’a jamais été de bâtir un cadre théorique pour aborder le terrorisme, son apport et la fécondité de son œuvre en la matière résident dans le fait qu’il a été à la fois un extraordinaire narrateur, un transmetteur infatigable et un provocateur de curiosités nouvelles.

Comme narrateur il se distingue par la fluidité de son style et par sa capacité à mobiliser simultanément une vaste expérience de terrain et une connaissance suffisante de la littérature spécialisée pour pouvoir dépasser le niveau anecdotique[16].

En matière de transmission, on songe immédiatement à son Histoire du Terrorisme, dirigée avec A. Blin, qui demeure une lecture obligatoire pour quiconque s’intéresse sérieusement au sujet. La quatrième partie de ce volume, intitulée « Les écrits de la terreur » (pp. 663-792), de nature anthologique, complète bien les extraits rassemblés dans Les guerres irrégulières, ainsi que les articles figurant dans Les stratégies du terrorisme. En mettant ainsi à la portée du lecteur francophone un ensemble de textes essentiels, Chaliand se situe ainsi dans le sillage de l’entreprise pionnière de Walter Laqueur[17], et offre des instruments de travail de grande qualité.

Enfin, pour ce qui est des pistes de recherche que les travaux de Chaliand incitent à approfondir, qu’il nous suffise de mentionner la référence à la guerre psychologique qui figure dans la citation que nous avons reproduite plus haut. Or, si la composante psychologique du fait terroriste ne fait aucun doute et participe pleinement de son essence, Chaliand semble sous-estimer la logique communicationnelle inhérente à toute pratique terroriste[18]. En témoigne, par exemple, l’affirmation suivant laquelle le « terrorisme publicitaire » serait seulement une modalité de cette forme de violence[19]. Il en découle qu’une réflexion méthodique sur ce problème mérite d’être entreprise, provoquée directement ici par une proposition de Chaliand qui invite à une élucidation à partir de données empiriques.

En conclusion, on comprend donc la richesse de l’héritage de G. Chaliand que les chercheurs spécialisés dans le domaine du terrorisme auront à gérer dans les années qui viennent. Lire et relire ses travaux demeurera une source permanente d’inspiration et de nouveaux questionnements, et penser avec et/ou contre Chaliand sera le plus bel hommage à ce chercheur libre ayant parcouru maints sentiers peu explorés avant lui.

Voir aussi : Vidéo – Terrorisme : histoire et modes d&rsquo;action. Gérard Chaliand, Daniel Dory

[1] Dont un entretien réalisé avec l’auteur : Gérard Chaliand ; Daniel Dory, Terrorisme : histoire et modes d’action, 27 octobre 2022, sur les sites de Conflits et YouTube.

[2] Voir : G. Chaliand, Les guerres irrégulières… pp. 907-940.

[3] Bard O’Neill, Insurgency and Terrorism. From Revolution to Apocalypse, Potomac Books, Washington, 2nd Edition, 2005.

[4] Hervé Couteau-Bégarie (Dir.), Stratégies Irrégulières, Economica, Paris, 2010.

[5] Voir notamment : Carl Schmitt, « Clausewitz penseur politique. Remarques et indications » [1967], in : Carl Schmitt, Machiavel et Clawsewitz, Krisis, Paris, 2007, 43-78.

[6] Dont T. E. Laurence fut un pratiquant et théoricien précurseur. Il est donc compréhensible que Chaliand s’intéressa tant à Laurence dont il présenta la Guérilla dans le désert, qu’à Mao. Sur ces deux auteurs G.C. offre une bonne synthèse de sa pensée centrée sur l’irrégularité dans deux chapitres inclus dans Les bâtisseurs d’histoire, op. cit. En revanche, et à juste titre, notre auteur témoigne à plusieurs reprises de sa piètre opinion concernant le trop fameux Che Guevara.

[7] Voir : Carl Schmitt, La notion de politique/Théorie du partisan, Calmann-Lévy, Paris, 1972.

[8] Quelques aspects de cette problématique ont été exposés dans : Daniel Dory, « Le terrorisme et les transformations de la guerre : un état de la question », Guerres mondiales et conflit contemporains, N° 285, 2022, 41-57.

[9] On en a traité dans : Daniel Dory, Étudier le Terrorisme, VA Éditions, Versailles, 2024.

[10] Sur ce point, voir : Alex P. Schmid, (Ed.), The Routledge Handbook of Terrorism Research, Routledge, London-New York, 2013, 39-157. On y trouve plus de 250 définitions, issues surtout de la littérature anglophone…

[11] Voir, par exemple : Walter Laqueur, « Interpretations of Terrorism : Fact, Fiction and Political Science », Journal of Contemporary History, Vol. 12, N° 1, 1977, 1-42.

[12] Par exemple dans Chaliand ; Blin, Histoire du terrorisme, op. cit. 20.

[13] G. Chaliand, Les stratégies du terrorisme, op. cit. 10.

[14] G. Chaliand, Les guerres irrégulières, op. cit. 799.

[15] Dont Chaliand admet à plusieurs reprises la réalité, comme dans Terrorisme et politique, op. cit. 18-19, où non sans certaines nuances l’auteur expose le rôle de l’Arabie Saoudite dans la dissémination du terrorisme dit islamiste…

[16] Parmi les innombrables exemples qu’il serait possible de citer à cet égard, il nous suffit de renvoyer à un texte de 1966 qui éclaire remarquablement la logique organisationnelle d’une guérilla africaine à partir d’une enquête de terrain : « Guinée-Bissau : Au maquis avec Amilcar Cabral », in : G. Chaliand, Les guerres irrégulières, op. cit., 269-303.

[17] Voir : Walter Laqueur ; Yonah Alexander (Eds.), The Terrorism Reader [1978], 2nd Ed., Meridian Book, New York, 1987.

[18] Sur ce point on peut lire la bonne synthèse suivante : Liane Rothenberger, « Terrorism as Strategic Communication », in : Derina Holtzhausen ; Angar Zerfass (Eds.), The Routledge Handbook of Strategic Communication, Routledge, New York-London, 2015, 481-496.

[19] Voir : G. Chaliand, Les guerres irrégulières, op. cit. 807.

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À propos de l’auteur
Daniel Dory

Daniel Dory

Daniel Dory. Chercheur et consultant en analyse géopolitique du terrorisme. A notamment été Maître de Conférences HDR à l’Université de La Rochelle et vice-ministre à l’aménagement du territoire du gouvernement bolivien. Membre du Comité Scientifique de Conflits.

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