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L’Arabie saoudite renforce son influence au Yémen en diffusant le wahhabisme via les mosquées, les écoles et les aides humanitaires.
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Cette stratégie passe par des acteurs religieux, associatifs et militaires, soutenus financièrement ou politiquement par Riyad.
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L’impact est mitigé : certains sunnites y adhèrent, tandis que les Houthis et des communautés locales la rejettent, ce qui accentue les divisions internes.
La guerre civile yéménite voit s’opposer depuis 2015 un sud sunnite reconnu internationalement à un nord chiite mené par les rebelles Houthis. L’Arabie saoudite, qui a pris dès 2015 la tête d’une coalition militaire contre les Houthis, a nettement accru sa présence chez son voisin méridional. L’un de ces vecteurs d’influence de Riyad est la religion : le royaume cherche en effet à exporter son modèle d’un islam rigoriste wahhabite et salafiste.
Le Yémen possède en son sein des traditions religieuses très diverses : chiisme zaïdite, sunnisme chaféite, soufisme… Dans ce paysage religieux complexe, le wahhabisme saoudien essaie de rallier à lui la population sunnite du pays (≈65%) par l’établissement de réseaux religieux visant à diffuser les normes islamiques salafistes. Cette « islamisation à bas bruit », occultée par le conflit armé, est un véritable enjeu de soft power pour l’Arabie, mais a des effets inégaux sur le territoire yéménite.
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Les modalités de l’influence religieuse saoudienne au Yémen : méthodes et acteurs
L’Arabie saoudite cherche depuis longtemps à diffuser le wahhabisme et le salafisme au Yémen : dès les années 1980, le royaume a financé la construction du centre religieux salafiste Dar Al-Hadith dans le nord du pays pour lutter contre le zaïdisme, un courant chiite.
Avec la guerre, le gouvernement d’Aden se retrouve dans une position de dépendance militaire et économique extrême vis-à-vis de l’Arabie saoudite, donnant lieu à de multiples coopérations. Ainsi, le ministère saoudien des Affaires islamiques et le ministère yéménite des Waqfs ont signé des accords pour permettre aux imams yéménites de suivre des formations en Arabie saoudite[1] : conférences universitaires, ateliers communs, « promotion de la pensée du juste milieu », ces formations permettent à Riyad de donner le ton en matière de doctrine religieuse.
Riyad utilise par ailleurs l’aide humanitaire et au développement pour financer des projets à caractère religieux. Le mois dernier, l’Arabie saoudite a annoncé la construction d’une nouvelle mosquée sur l’île de Socotra baptisée « Mosquée du Gardien des Deux Saintes Mosquées », une référence à un titre du roi d’Arabie[2]. Cette construction sera menée dans le cadre d’un grand plan de développement de 500 millions de dollars promis par Riyad à Aden.
Le Centre d’aide humanitaire King Salman (KSRelief), mis en place en 2015 pour aider à la reconstruction au Yémen, notamment de ses établissements scolaires, procède à des distributions de Coran et de matériel scolaire promouvant la doctrine religieuse rigoriste[3].
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Outre cette aide économique, un autre corollaire de l’influence saoudienne est le secteur associatif : déjà présentes depuis les années 90, les associations salafistes Al-Ihsan et Al-Hikma assurent depuis le déclenchement de la guerre la reconstruction de mosquées dans plusieurs villes du Sud et organisent des actions caritatives à grande échelle[4]. Quoique yéménites, ces associations sont financées par des bienfaiteurs du Golfe, en particulier Saoudiens.
Ces associations possèdent par ailleurs des réseaux d’écoles coraniques et diffusent une littérature salafiste alignée sur la vision wahhabite saoudienne. De plus, des activistes salafistes fondent des médias pour diffuser l’idéologie wahhabite et promouvoir l’image de l’Arabie saoudite, comme dans la région d’Al-Mahra à l’est du pays[5].
Enfin, l’on peut citer le volet militaire, avec la diffusion du salafisme dans les rangs des forces armées : le gouvernement yéménite a ainsi mis en place en 2023 un corps de 8 bataillons nommé « Bouclier de la Nation » et mené par le commandant salafiste Bashir Al-Madrabi[6]. Ce corps est placé sous l’autorité directe du président du conseil Rashad Al-Alimi, qui doit en partie son mandat à l’influence de Riyad. Le « Bouclier de la Nation » a d’ailleurs joué un rôle clé dans la bataille contre les forces séparatistes du Sud ces deux derniers mois[7].
Entre adhésion et rejet, la greffe wahhabite produit des résultats contrastés dans la population
La guerre civile actuelle s’est structurée autour d’oppositions confessionnelles entre chiites soutenus par l’Iran et sunnites par l’Arabie saoudite. Cette opposition explique en grande partie les réceptions positives du patronage saoudien : en effet, de nombreux Yéménites sunnites partagent une proximité confessionnelle importante avec l’islam saoudien. Bien plus, l’Arabie saoudite et l’idéologie salafiste apparaissent à certains comme un rempart identitaire face à un zaïdisme vindicatif[8].
Certaines réunions religieuses peuvent prendre un caractère politique, comme à Marib, où des oulémas et prêcheurs sunnites se sont réunis en 2018 pour soutenir publiquement le gouvernement d’Aden[9]. En 2022, dans la même ville, le clergé sunnite yéménite prend ouvertement position en faveur de l’Arabie saoudite, louant ses efforts contre les rebelles Houthis[10].
Le chercheur Laurent Bonnefoy note par ailleurs une progression du salafisme dans les jeunes générations yéménites
Le chercheur Laurent Bonnefoy note par ailleurs une progression du salafisme dans les jeunes générations yéménites : nombre d’étudiants et de jeunes adoptent un salafisme « quiétiste », qui est décrit comme un « capital culturel », voire une « mode » par le chercheur[11]. L’influence saoudienne croissante n’est donc pas vue d’un mauvais œil par cette frange de la population.
Par opposition, les Houthis ont systématiquement ciblé les institutions salafistes dans les zones sous leur contrôle, en particulier à Sanaa ou à Dammaj, où nombre de mosquées et d’institutions financées par Riyad ont été fermées par les rebelles. Ces centres sont décrits comme des « outils de renseignement pour les Saoudiens » par Ali al-Bukhaiti, porte-parole du mouvement[12].
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Seuls quelques centres ont été autorisés, tel le Centre Ma’abar à Dhamar, avec lequel les Houthis ont signé en 2014 un « Accord de coexistence » : la liberté de culte est garantie, et chaque camp s’engage à renoncer à toute rhétorique sectaire, et les salafistes doivent renoncer à leurs liens avec Riyad[13]. Si le salafisme perdure dans ces zones, l’influence saoudienne se trouve neutralisée.
Il faut également noter les résultats contrastés de la diffusion du wahhabisme dans les zones du Sud, où l’idéologie est encore loin de faire consensus. Le pays a en effet une longue histoire avec le soufisme, mouvement religieux sunnite honni par les courants salafistes. Dans ce contexte, zaïdites et soufis se présentent plus authentiques, ancrés dans l’identité yéménite, par opposition au wahabisme, vu comme importé d’Arabie saoudite[14].
Par ailleurs, certaines régions du Yémen ont une identité marquée bien distincte du reste du pays, et la politique saoudienne de diffusion du salafisme rencontre des résistances. C’est le cas du gouvernorat d’Al-Mahra, à l’extrême-est du pays, dont le gouverneur a accusé publiquement Riyad en 2018 de favoriser l’implantation de communautés salafistes, ce qui a donné lieu à des protestations populaires[15].
De même, la ville de Taëz dans l’ouest, abritant une forte communauté soufie, a connu une hausse de tensions internes avec des diatribes de prêcheurs salafistes contre des pratiques soufies comme des chants religieux[16]. A Taëz ou Aden, l’implantation des salafistes suscite des inquiétudes, notamment chez les anciennes générations, qui craignent la diffusion de normes rigoristes comme le port du niqab[17][18].
Si la progression du salafisme et de sa forme wahhabite avec le soutien de l’Arabie saoudite permet à celle-ci d’accroître son influence religieuse et politique sur le Yémen, le rigorisme de ces idéologies risque aussi de fracturer davantage la société yéménite, entre nord et sud mais aussi entre tribus. Les chances de parvenir à une paix durable s’en retrouveraient d’autant diminuées…
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[1]« وزارة الأوقاف توقع اتفاقية شراكة لتعزيز قدرات كوادرها وتأهيلهم إدارياً وتربوياً ومهنيا », Saba Net, 04/02/2026
[2] Jerusalem Post, “Saudi Arabia pledges $500m over Yemen development projects in areas long-held by UAE, separatists”, 15/01/2026
[3] ALHASAN, Hasan; LONS, Camille, “Gulf Bailout Diplomacy: Aid as Economic Statecraft in a Turbulent Region”, IISS, 10/2023
[4] AL-MAQTARI, Bushra, “The evolution of militant Salafism in Taiz”, Sanaa Center for Strategic Studies, 17/09/2017
[5] GHANEM, Abdulkareem, “تأثير التدخل السعودي على المعايير الاجتماعية في المهرة”, Sanaa Center for Strategic Studies, 21/03/2022
[6] Sanaa Center for Strategic Studies, “Nation’s Shield Forces Bolster Al-Alimi’s Influence”, 09/03/2023
[7] CLOUGH, William, WHALLEY, Ned, “Military and Security: the Yemen Quarterly November-December 2025”, Sanaa Center for Strategic Studies, 02/02/2026
[8] AL-MADHAJI, Maged, “THE BATTLE OF MARIB HOUTHIS THREATEN YEMENI GOVERNMENT STRONGHOLD”, Sanaa Center for Strategic Studies, 10/04/2020
[9] Yemen News Agency, “Yemen’s religious scholars and preachers gathered in Marib”, 08/02/2018
[10] Saudi Press Agency, “Yemen Scholars Condemn Houthi Crimes, Praise Saudi-led Coalition Efforts”, 31/01/2022
[11] BONNEFOY, Laurent, Salafism in Yemen: Transnationalism and Religious Identity, London, Hurst & Company, 2011
[12] MUSSED, Fouad, “Salafism in Yemen and War Challenges”, 11/08/2021
[13] KHOSHAFAH, Amjad, “Houthi-Salafi Coexistence Agreements: Motives and Future Prospects”, Sanaa Center for Strategic Studies, 03/12/2021
[14] WEHREY, Frederic, “Islamic Institutions in Arab States: Mapping the Dynamics of Control, Co-option, and Contention”, Carnegie Endowment for International Peace, 2021
[15] GHANEM, Abdulkareem, “تأثير التدخل السعودي على المعايير الاجتماعية في المهرة”, Sanaa Center for Strategic Studies, 21/03/2022
[16] AL-MAQTARI, Bushra, “The evolution of militant Salafism in Taiz”, Sanaa Center for Strategic Studies, 17/09/2017
[17] Ibid.
[18] IMBERT, Louis, « Au Yémen, Aden à l’épreuve des seigneurs de guerre », Le Monde, 17/04/2022









