Le Pakistan a lancé des frappes aériennes sur le sol afghan, jusque dans Kaboul. Une guerre ouverte éclate entre deux voisins islamiques que tout semblait pourtant lier. Une guerre de frontière qui peut embraser la région.
À retenir
- Une escalade inédite. Après des années de tensions larvées, le Pakistan a franchi un seuil critique en lançant l’opération Ghazab lil-Haq. Des frappes aériennes sur le sol afghan, jusque dans Kaboul et Kandahar, en représailles à des tirs transfrontaliers attribués aux forces talibanes. Une confrontation directe entre deux États islamiques voisins, aux conséquences imprévisibles.
- Un conflit aux racines profondes. Derrière l’embrasement de ces derniers jours se cache un contentieux ancien : Islamabad accuse le gouvernement taliban afghan de protéger sur son sol les groupes terroristes TTP et Daech, responsables de centaines d’attentats meurtriers au Pakistan. Kaboul, de son côté, dément toute collusion et riposte militairement. Entre les deux capitales, le dialogue est rompu.
- Une crise ignorée, des arrière-pensées intérieures. Alors que la communauté internationale, épuisée par ses multiples foyers de crise, peine à se saisir du dossier, le conflit sert peut-être d’autres agendas : celui du puissant chef des armées pakistanaises, le général Asim Munir, dont les ambitions présidentielles pourraient trouver dans cette tension une opportune caisse de résonance.
« Notre patience a atteint ses limites. C’est désormais la ‘guerre ouverte’ entre nous (la République islamique du Pakistan) et vous (gouvernement intérimaire taliban afghan) ». C’est avec ces mots forts, résonnant plus haut que de coutume, que le ministre pakistanais de la Défense assénait ce jour sur les réseaux sociaux son courroux vis-à-vis des autorités talibanes afghanes, lesquelles célébreront cet été leur 1er[1] quinquennat au pouvoir (mi-août).
Le très remonté K.M. Asif ne fut pas le seul responsable politique pakistanais à réagir au dernier chapitre des hostilités transfrontalières afghano-pakistanaises. Son patron, le Premier ministre S. Sharif, lui emboîta le pas, dans une veine moins radicale, mais tout aussi éloquente : « Il ne devrait y avoir aucune tolérance envers la collusion entre Fitna-al-Khawarij[2] et les talibans afghans ni envers leurs activités malveillantes. Les actes des talibans afghans et de Fitna-al-Khawarij contre le Pakistan sont inacceptables ».
Factures et ripostes
Dans cette République islamique pakistanaise où, dans les faits, l’autorité des militaires l’emporte sur celle d’un gouvernement civil démocratiquement élu, les hommes en uniforme ne pouvaient longtemps demeurer sans réagir sur le terrain et commenter martialement les événements graves de ces deux derniers jours. Le Lieutenant général A.S. Chaudhry, à la direction des relations publiques de la Pakistan Army (ISPR), se chargea de la ‘première salve’ : « Je tiens à clarifier une chose : le régime oppressif des talibans afghans doit faire un choix clair — choisir entre le TTP, le BLA[3], Daech, Al-Qaïda, les terroristes et les organisations terroristes, et entre le Pakistan. Le Pakistan l’a déjà clairement indiqué (par le passé), ce n’est pas quelque chose de nouveau. Sachez (s’adressant ici au gouvernement taliban afghan) que notre choix est absolument clair : nous choisirons toujours le Pakistan avant tout ».
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Sans surprendre grand monde, le directeur de l’ISPR profita de « l’occasion » pour au passage égratigner le voisin indien honni, assénant à l’auditoire (sans avancer la moindre preuve tangible pour soutenir son propos), sans diplomatie aucune : « Derrière chaque attentat (perpétré au Pakistan) se cachent le soutien, la complicité et la planification de l’Inde (…). Leur base opérationnelle (aux groupes terroristes opérant sur le sol pakistanais) est le régime taliban afghan (…), c’est ainsi qu’ils opèrent ».
Escalade des tensions
Après des « tirs non provoqués » (venus a priori du territoire afghan) survenus le 26 février en fin de journée en divers endroits de la sensible frontière pakistano-afghane (province de Khyber Pakhtunkhwa) visant une kyrielle de postes-frontières militaires, la Pakistan Army répondait par l’opération Ghazab lil-Haq (Juste colère) engagée contre les talibans afghans.
Le 27 février en matinée, la Pakistan Air Force (PAF) pénétrait dans l’espace aérien afghan et procédait à des frappes en divers points du territoire : dans la capitale Kaboul (en visant deux installations militaires), dans la seconde ville du pays, Kandahar (par ailleurs lieu de résidence du chef suprême des talibans H. Akhundzada), en ciblant également des installations militaires, ainsi que dans les provinces frontalières de Nangarhar et Paktia où là encore, les bombes pakistanaises s’abattaient sur des cibles et bâtiments de l’armée, tandis qu’Islamabad annonçait parallèlement avoir détruit une trentaine de postes frontaliers aux mains des forces talibanes afghanes. À Kaboul comme à Islamabad, on fait pareillement étalage de nombreuses pertes dans les rangs de l’ennemi, tout en minimisant grandement la volumétrie du bilan humain chez soi.
Ainsi, du côté de Kaboul, on annonce que les affrontements face aux troupes pakistanaises n’ont duré que quelques heures, s’achevant jeudi à minuit après que les « objectifs spécifiques » assignés à ses forces armées ont été atteints, les autorités talibanes revendiquant ici la destruction d’une vingtaine de postes-frontières pakistanais et l’arrestation de plusieurs soldats de la Pakistan Army.
Tensions anciennes
Quelques jours plus tôt à peine (le 22 février), en représailles aux divers attentats-suicides récemment perpétrés sur leur sol, les généraux de Rawalpindi (QG de la Pakistan Army) ordonnaient les plus sérieuses frappes aériennes sur le sol afghan depuis les combats frontaliers d’octobre 2025, ciblant alors spécifiquement une noria de camps et installations terroristes affiliés aux groupes terroristes TTP ( « talibans pakistanais ») et Daech / État islamique) ventilé dans les provinces (frontalières) afghanes de Khost, Paktika et Nangarhar.
À l’issue de ces opérations armées centrées donc non sur des installations militaires, mais sur des structures terroristes identifiées, le gouvernement intérimaire taliban afghan tonnait « qu’en réponse aux violations répétées de l’armée pakistanaise », des « opérations offensives à grande échelle » à la frontière entre les deux pays « pourraient être envisagées ». Le scenario de ces deux derniers jours était, de part et d’autre, écrit de longue date à Kaboul comme à Islamabad.
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Une trame guère surprenante qui aura probablement en revanche échappé à un concert des nations, il est vrai, à décharge, accaparée à temps plein, plus qu’il ne le souhaiterait, par un volet éreintant de crises, guerres et autres hostilités potentielles s’étirant des marges orientales de l’Europe au Moyen-Orient, en passant par les Caraïbes, l’Amérique latine et l’Afrique Sub-Saharienne.

Afghan Taliban soldiers peer through the sight of their weapons, on the Afghan side of the Torkham border crossing with Pakistan in Torkham, Afghanistan, Friday, Feb. 27, 2026. (AP Photo/Wahidullah Kakar)/XEM104/26058271190892//2602270837
De fait, les affrontements pakistano-afghans esquissés ci-dessus se déroulent en plein mois sacré du ramadan (17 février au 2 mars), une plage temporelle particulière qui, aux yeux notamment de divers responsables (onusiens notamment), semblait initialement propice aux entreprises de médiation extérieure au service des autorités afghanes et pakistanaises.
Aujourd’hui, prise de vitesse sinon impuissante, l’ONU fait part de sa profonde inquiétude face à la reprise des combats. Tandis que Pékin, Ankara, Riyad et Téhéran, entre autres capitales elles aussi préoccupées par ces derniers développements, exhortent (en pure perte jusqu’alors) Kaboul et Islamabad à cesser sans tarder les opérations armées transfrontalières. Et ces dernières de suggérer aux deux belligérants de se concentrer prioritairement sur la résolution pacifique de leurs multiples contentieux, proposant poliment leur médiation pour faciliter une sortie de crise.
Quelle suite ?
Et à présent, quid ? Les autorités talibanes afghanes ont-elles pleinement saisi le message de leurs homologues pakistanaises sur la gravité de leur courroux ?
On ne peut non plus s’empêcher de penser que du côté d’Islamabad, contrairement au ton martial de ces derniers jours et de l’emballement précipité du discours militaire belliqueux, assurément rien de bon non plus ne résulterait d’une escalade des hostilités avec le voisin afghan.
Déjà terriblement sinistré au quotidien par une menace terroriste intérieure quasi-insaisissable (le South Asia Terrorism Portal recense depuis le 1er janvier déjà plus de 160 incidents terroristes sur le sol pakistanais[4] et plus de 700 victimes…), fragilisé par une gouvernance hybride (gouvernement civil « soutenu » sinon encadré par l’omnipotente institution militaire) contestée par la rue et une opposition résiliente (cf. PTI de l’ancien Premier ministre Imran Khan embastillé) faisant le dos rond, mais ne pliant pas, le 5e pays le plus peuplé du globe est déjà en zone de turbulence
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Une configuration ténue qui n’est possiblement pas pour déplaire à l’homme fort actuel, l’ambitieux chef des armées et Field Marshall Asim Munir. Lequel ne fait guère mystère ces derniers mois sur ses ambitions présidentielles prochaines. Une feuille de route sujette à caution, à des lieues de toute préoccupation démocratique, qu’une énième crise avec Kaboul pourrait opportunément servir.
[1] Après une première expérience du pouvoir lors du gouvernement taliban 1.0 entre 1996 et 2001 et leur Émirat islamique d’Afghanistan.
[2] L’appellation employée par les autorités pakistanaises pour désigner le groupe terroriste pakistanais TTP, les « talibans pakistanais », très actif ces dernières années sur le sol pakistanais…mais trouvant refuge et base-arrière en Afghanistan.
[3] La Balochistan Liberation Army, mouvement terroriste séparatiste baloutche particulièrement actif au Baloutchistan pakistanais, aux nombreux attaques et attentats perpétrés dernièrement.
[4] En Khyber-Pakhtunkhwa et au Baloutchistan notamment.











