Taïwan face à l’étau énergétique

18 mars 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Entretien avec Son Excellence M. l’ambassadeur François Chihchung Wu, représentant de Taïwan en France. Crédit photo : Unsplash

Abonnement Conflits

Taïwan face à l’étau énergétique

par

  • Taïwan grave 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète mais importe 97 % de son énergie, un écart structurel qui en fait le talon d’Achille de l’économie mondiale des puces.

  • La sortie du nucléaire et le retard des renouvelables ont reporté la charge sur le GNL acheminé par bateau à travers un détroit que Pékin considère comme le sien, avec seulement onze jours de réserves.

  • Le scénario le plus probable n’est pas l’invasion amphibie mais la « quarantaine » : un étranglement progressif en zone grise suffisant à effondrer la production mondiale de puces sans un seul tir de missile.

Romain Blachier, professionnel en énergies renouvelables, enseignant en géopolitique de l’énergie (ILERI, HEIP, université Lyon 1)

Taïwan grave plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète — ceux en dessous de 10 nanomètres, sans lesquels ni l’intelligence artificielle, ni les smartphones, ni les systèmes d’armes modernes ne fonctionnent. L’île importe 97 % de son énergie. En dix ans, la sortie du nucléaire et le retard des renouvelables ont reporté la charge sur le gaz naturel liquéfié — qui arrive par bateau, à travers le détroit que la Chine considère comme le sien.

Le pari du gaz

Le 17 mai 2025, le réacteur n° 2 de la centrale de Maanshan, dans le comté de Pingtung, a été déconnecté du réseau. Taïwan entrait dans son premier été sans électricité nucléaire depuis quarante ans. Le Parti démocrate progressiste (DPP, indépendantiste) avait promis un « Nuclear-Free Homeland » dès 2016. Dans les années 1980, le nucléaire fournissait plus de la moitié de l’électricité de l’île.

Les renouvelables devaient prendre le relais. L’objectif de 20 % de la production électrique en 2025 a été révisé à 15 %, puis repoussé au-delà de 2026. Fin 2024, on en est à 12 %. Le solaire installé dans l’année couvre à peine 40 % de la cible. L’éolien offshore avance, mais Taïwan est une île dense, le foncier manque, les procédures traînent, les oppositions locales compliquent tout. Début 2026, le ministère de l’Économie a reconnu que les 20 % ne seraient pas atteints non plus cette année, de nouvelles réglementations environnementales ayant encore restreint l’installation de panneaux solaires au sol.

Taipei a misé sur le gaz, ce qui ne peut que contenter les USA, devenu plus gros exportateur de Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Le GNL acheminé par bateau, puisque l’île n’est reliée à aucun gazoduc, assurait 32 % de la production électrique en 2016. Il dépasse 43 % en 2024. Objectif officiel : 50 % en 2030. Taipower, l’opérateur national, ajoute cette année près de cinq gigawatts de capacité gazière — l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires. 57e pays en termes d’habitants, Taïwan est devenu le cinquième importateur mondial de GNL.

La vulnérabilité est ici et des voix se font entendre pour une diversification du mix énergétique.

L’opinion le sent. Le 23 août 2025, un référendum sur la réouverture de Maanshan a recueilli 74 % de oui — 4,3 millions de voix pour, 1,5 million contre. Mais le scrutin n’a pas atteint le quorum légal de 5 millions de votants. Trois Taïwanais sur quatre voulaient le retour du nucléaire, et cela n’a pas suffi. Le président Lai Ching-te a reconnu la demande de « diversification des options énergétiques ». En mars 2026, le ministère de l’Économie a approuvé un rapport de faisabilité pour le redémarrage de la centrale de Maanshan, horizon 2028.

L’IA dévore le réseau

La demande, elle, explose. En 2024, la consommation électrique de Taïwan a atteint un record : 283,82 milliards de kWh, tirée par les semi-conducteurs. TSMC, à lui seul, a absorbé 25,55 milliards de kWh — 9 % de l’électricité du pays. Selon S&P Global, cette part pourrait grimper à 24 % en 2030, l’équivalent de trois réacteurs nucléaires. Le moteur est identifié : la fabrication de puces IA. Les machines de lithographie ultraviolet extrême (EUV) nécessaires aux nœuds les plus avancés sont des gouffres énergétiques. Entre 2016 (démarrage du 10 nm) et 2023 (production de masse du 3 nm), la consommation électrique de TSMC a plus que doublé. Les nœuds de 2 nm et 1,4 nm qui arrivent vont aggraver la tendance.

Plus TSMC avance technologiquement, plus l’île a soif. Et cette soif croît plus vite que la capacité du réseau à y répondre. D’autant que l’île veut désormais aussi développer davantage les technologies logicielles et le cloud, diversifier ses domaines d’innovations.

Et l’énergie n’est pas la seule ressource sous pression. La fabrication de puces exige aussi des volumes massifs d’eau ultrapure. Lors de la sécheresse de 2021, la pire depuis 1964, le gouvernement a coupé l’irrigation de plus de 74 000 hectares de rizières dans le sud de l’île pour garantir l’approvisionnement des usines de TSMC. Dans le comté de Tainan, l’une des premières zones rizicoles du pays, les agriculteurs n’ont pas été autorisés à planter pendant trois années consécutives, recevant des subventions en compensation.

Onze jours

Taïwan stocke onze jours de GNL. Trente-neuf jours de charbon. Cent quarante-six jours de pétrole brut. L’objectif légal, pour le gaz, est de monter à quatorze jours d’ici 2027.

Les trois terminaux gaziers — Yung-An à Kaohsiung, Taichung, et Guantang en construction — sont tous sur la côte ouest, face au continent, à portée des missiles balistiques et de croisière de l’Armée populaire de libération. Les méthaniers empruntent les couloirs du détroit pour les atteindre, dans l’un des espaces maritimes les plus surveillés au monde. On a concentré les infrastructures les plus critiques dans la zone de frappe de l’adversaire.

Taïwan n’est pourtant pas dépourvu d’alternatives ni d’innovations. L’île est assise sur un potentiel géothermique estimé à 40 GW en profondeur, dont 10 GW réalistes à exploiter. La géothermie fournit de l’énergie de base, stable, permanente, indépendante de la météo — le profil exact de ce qui manque. Capacité installée à ce jour : 7 MW. Sur un potentiel réaliste de dix mille. L’objectif officiel de 20 MW pour 2025 est raté. Taïwan cible désormais 6 GW à l’horizon 2050 — soit dans vingt-cinq ans, pour une ressource qui est sous ses pieds.

On a concentré les infrastructures les plus critiques dans la zone de frappe de l’adversaire

La quarantaine plutôt que l’invasion

L’invasion amphibie fait les gros titres et nourrit les wargames les plus médiatisés. Mais le scénario le plus probable est différent. C’est ce que les stratèges appellent la « quarantaine » : un étranglement progressif, en zone grise, sans franchir le seuil de guerre.

Pékin a les outils et les a déjà rodés. Les garde-côtes et la milice maritime savent inspecter, ralentir, détourner les navires sous couvert de contrôles de sécurité. Ils le font contre les Philippines autour du récif de Scarborough avec une régularité méthodique — plus de 120 jours d’interactions documentées en neuf mois entre août 2024 et mai 2025, canons à eau, manœuvres de blocage, harcèlement des pêcheurs. Transposer cette méthode au détroit de Taïwan n’exige aucune innovation doctrinale.

Il n’est même pas nécessaire d’arrêter physiquement les navires. Les pressions sur les assureurs maritimes et les affréteurs de GNL suffisent à gripper la logistique en amont : le Qatar, l’Australie ou les États-Unis peuvent produire le gaz, encore faut-il que les armateurs trouvent une couverture d’assurance pour traverser un détroit sous tension. Et le volet cyber est déjà actif — le Bureau de sécurité nationale taïwanais a signalé un doublement des intrusions réussies en 2024, dans la continuité des campagnes Volt Typhoon et Salt Typhoon qui ciblent les infrastructures énergétiques à Taïwan comme aux États-Unis.

Ce scénario tient sa force de ce qu’il reste en dessous du seuil de la guerre. Une quarantaine n’est pas un acte de guerre au sens classique. Washington se retrouve devant un dilemme sans solution nette : on ne lance pas une frappe aérienne pour répondre à des garde-côtes qui inspectent des cargos. Les exercices de wargaming menés par la Foundation for Defense of Democracies ont simulé des mois de campagne grise — blocages administratifs, cyber, désinformation — avec un Pékin qui maintient le déni plausible. Résultat simulé : moins 50 % de capacité électrique.

Pékin ne se contente pas d’exercices classiques. Entre fin décembre 2025 et janvier 2026, les images satellite ont repéré 1 700 bateaux de pêche chinois rassemblés en formation coordonnée au large de Ningbo — une ligne de 200 milles marins, maintenue plus de trente heures, en deux motifs en « L ». Les analystes d’ingeniSpace et de Starboard Maritime Intelligence sont catégoriques : cette configuration n’a aucune utilité pour la pêche. Trois jours après le premier rassemblement, Pékin lançait « Justice Mission 2025 », des exercices navals destinés à simuler un blocus autour de Taïwan. La milice maritime des pêcheurs, longtemps considérée comme un outil de harcèlement en mer de Chine méridionale, est en train de devenir un instrument de blocus à grande échelle.

Le levier énergétique permet à Pékin de poser un ultimatum à la production mondiale de puces sans tirer un seul missile

Le rôle de la France

Paris n’est pas un spectateur lointain. 1,6 million de Français vivent dans le Pacifique, de la Nouvelle-Calédonie à la Polynésie. La stratégie Indo-Pacifique de 2025 affirme pour la première fois noir sur blanc qu’un conflit dans le détroit de Taïwan aurait des conséquences mondiales majeures. La Marine nationale traverse le détroit au moins une fois par an depuis 2021. Début 2025, elle a projeté le groupe aéronaval du Charles de Gaulle jusqu’aux Philippines dans le cadre de la mission Clemenceau 25 — une première — puis conduit l’exercice Pacific Steller avec les marines américaine et japonaise au large de Guam, chaque nation engageant un porte-avions.

La présence navale ne dit pas tout. L’angle le plus original que la France puisse jouer est énergétique.

La géothermie, d’abord. Le site de Soultz-sous-Forêts en Alsace est le berceau mondial de la technologie EGS (Enhanced Geothermal Systems), développée depuis cinquante ans. Les ingénieries françaises maîtrisent le forage profond et l’acidification douce que Taïwan n’a pas. L’île, avec ses 40 GW de potentiel profond et ses 7 MW installés, a besoin de cette expertise. Aucun accord bilatéral n’existe encore. Le terrain est prêt des deux côtés — et, contrairement au nucléaire, la géothermie ne requiert pas de révision législative.

Le maritime, ensuite. Les escortes de pétroliers dans le Golfe dans les années 1980 montrent qu’une coalition peut sécuriser des routes d’approvisionnement sans entrer en guerre ouverte. La Marine nationale a l’expérience des opérations d’escorte et l’interopérabilité avec les Américains et les Japonais que Pacific Steller vient de démontrer. Si le scénario de quarantaine se matérialise, la question des convois de GNL se posera.

Un point de défaillance mondial

Taïwan dénucléarisée, sous-équipée en géothermie, dépendante d’un gaz qui transite sous les missiles chinois, nécessitant de plus en plus d’énergie, est dans une situation qu’il faudra résoudre vite — même si la cohabitation forcée entre un président indépendantiste et un parlement aux mains d’une coalition d’opposants ne facilite pas les prises de décisions rapides.

Si le GNL cesse d’arriver, ce ne sont pas seulement les Taïwanais qui en paient le prix. Ce sont les chaînes de production de semi-conducteurs, les data centers, les constructeurs automobiles, les armées qui dépendent de puces avancées. La fragilité énergétique d’une île de 23 millions d’habitants est devenue un point de défaillance de l’économie mondiale. Il serait temps de la traiter comme tel.

Lire aussi : Où va Taïwan ?

Mots-clefs : ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Le Shah d’Iran : le modernisateur qui creusa lui-même sa tombe

Intronisé à 21 ans dans un pays occupé par les grandes puissances, Mohammad Reza Pahlavi aura régné trente-huit ans sur l'Iran, transformant son pays en une puissance régionale moderne mais autoritaire, avant d'être balayé en 1979 par une révolution qu'il n'avait pas su voir venir....

Pakistan-Afghanistan : la poudrière s’embrase

Le Pakistan a lancé des frappes aériennes sur le sol afghan, jusque dans Kaboul. Une guerre ouverte éclate entre deux voisins islamiques que tout semblait pourtant lier. Une guerre de frontière qui peut embraser la région. À retenir Une escalade inédite. Après des années de tensions...

La Chine serait-elle déjà la première puissance militaire mondiale ?

La supériorité militaire apparente d’une armée peut devenir une faiblesse lorsqu’elle nourrit un excès de confiance et une rigidité organisationnelle. L’exemple de la France vaincue en 1940 par une armée allemande reconstituée de fraîche date met en évidence le rôle décisif de...

À propos de l’auteur
Revue Conflits

Revue Conflits

Fondée en 2014, Conflits est devenue la principale revue francophone de géopolitique. Elle publie sur tous les supports (magazine, web, podcast, vidéos) et regroupe les auteurs de l'école de géopolitique réaliste et pragmatique.