En apparence, le gendre de Donald Trump est aux antipodes de son beau-père. Jared Kushner n’aime pas les caméras, il est poli, sérieux et juif pratiquant. Les deux hommes ont pourtant un point commun : le goût des affaires et de l’argent. Avec ses allures impassibles de jeune Talleyrand du XXIe siècle, Jared Kushner combine, avec habileté, ses intérêts privés et la promotion de la pax americana.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Né le 10 janvier 1981 dans une petite ville résidentielle du New Jersey, à côté de New York, Jared Kushner grandit dans une famille juive pratiquante de quatre enfants, marquée par la Shoah. Son père, Charles Kushner, a fait fructifier l’empire immobilier de son grand-père dans les années 1980 et 1990 et figure parmi les plus gros donateurs du parti démocrate. En 1998, le jeune Premier ministre israélien, un certain Benjamin Netanyahou, emprunte sa chambre. Les liens entre les deux familles ne se démentiront pas. L’influence et la fortune des Kushner font que Jared entre, à la fin de son lycée, à Harvard, la plus prestigieuse des universités américaines. En 2003, le jeune Kushner en sort diplômé avec l’équivalent d’une licence en Sciences Politiques. Ce supporteur des Mets, l’équipe de baseball de New York, s’inscrit ensuite à l’université de droit de New York, en double cursus avec une école de commerce. Son père lui a d’ores et déjà donné une petite place dans ses affaires immobilières. L’avenir semble tout tracé.
L’étudiant fréquente les clubs les plus prestigieux du pays quand, en 2005, son père est incarcéré à la prison fédérale de Montgomery (Alabama). À la suite d’une enquête du procureur républicain du New Jersey, Chris Christie, il passe quatorze mois sous les barreaux. Sa peine est réduite car il a plaidé coupable de fraude fiscale, subordination de témoins dans une sordide histoire d’héritage familial et accepte de payer une amende de plus de 500 000 dollars pour financement illégal de campagne électorale.
Jared Kushner est humilié par le scandale et perçoit l’importance de se constituer un solide réseau politique pour protéger ses affaires
En 2006, il rachète un hebdomadaire élitiste, The New-York Observer, en plus de l’immeuble n°666 de la Cinquième avenue. L’année suivante, il attire l’attention de Donald Trump qui envoie sa fille Ivanka sonder ses intérêts. D’après son autobiographie, Breaking History, le déjeuner d’affaires prend un tour plus intimiste mais Ivanka n’étant pas juive, Jared Kushner préfère prendre le large. C’est Wendi Murdoch, amie du couple et jeune épouse du milliardaire Rupert Murdoch qui organise les retrouvailles en 2008 sur son yacht. Le mariage est finalement célébré à la synagogue le 25 octobre 2009.
Entre-temps, la crise immobilière des subprimes et la crise bancaire qui a suivi, secouent ces deux grandes familles démocrates de New York, plutôt proches des Clinton. Début 2015, on peut comprendre l’hésitation du gendre à entrer dans la course à la primaire républicaine de son beau-père, surtout que Chris Christie est sur les rangs. Il se laisse néanmoins piquer par le virus de la politique partisane après un meeting spectaculaire à Springfield (Illinois) en novembre. Nous sommes un an avant la victoire surprise de Donald Trump face à Hillary Clinton, ancienne sénatrice de New York.
Le principal conseiller du Président
Une fois à la Maison-Blanche, Jared Kushner, très uni avec son épouse au point qu’on les surnomme « Javanka », s’installe dans le bureau le plus proche du président à Washington et emménage dans une luxueuse demeure de Kalorama, le quartier des ambassades. Donald Trump, qui ne cesse de renvoyer ses équipes, se replie progressivement auprès de son entourage familial le plus proche. C’est là que toutes les décisions seront prises. Pudiquement, il est d’usage de parler d’une « diplomatie transactionnelle ». Jared Kushner négocie à son profit les accords d’Abraham et obtient la normalisation des relations diplomatiques entre Israël, les Émirats Arabes Unis, le Maroc, le Soudan et Bahreïn en septembre 2020. La carte du monde se transforme en gigantesque Monopoly où de grands féodaux privatisent ou échangent d’immenses territoires. Les géants de la tech sont mis à contribution. Les Kushner, en particulier Joshua, le petit frère de Jared, milliardaire lui aussi, jouent les intermédiaires avec la banque Goldman Sachs. Jeff Bezos (Amazon), Sheryl Sandberg (Facebook), Eric Schmidt (Google), Martin Sorrell (WPP) sont au rendez-vous.
C’est encore Jared Kushner qui inaugure la nouvelle ambassade des États-Unis à Jérusalem-Est. L’accord nucléaire avec l’Iran est dénoncé, la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental reconnue, le processus de paix israélo-palestinien abandonné, etc. Le soutien du président Trump pour son gendre et pour Israël est total. En 2019, on lui diagnostique un cancer de la thyroïde dont il se remet. Mais au soir du 6 janvier 2021, tout semble à refaire. Donald Trump a laissé ses partisans envahir le Capitole. Et c’est bien Joseph Biden, profitant d’une campagne atrophiée par le Covid, qui lui succède à la Maison-Blanche.
Le retour aux affaires
Jared Kushner est libre de revenir à ses affaires et entend bien faire fructifier son carnet d’adresses au profit de sa nouvelle société Affinity Partners. Il s’installe non loin de Mar-a-lago, à Miami en Floride, dans un palais de 20 000 mètres carrés, situé à Indian Creek, une île réservée aux milliardaires. Ses amitiés diplomatiques avec les princes saoudiens, en particulier le prince héritier Mohamed Ben Salmane, mais aussi les émirs du Qatar, des EAU, de Bahreïn lui donnent un crédit quasi illimité. Les infortunes immobilières ont été résorbées, le patrimoine s’est diversifié sous la houlette de Laurent Morali, un quadragénaire français devenu président de Kushner companies en juin 2016, peu avant l’entrée de Jared Kushner et son beau-père à la Maison-Blanche.
Poisson-pilote du Board of Peace
Quoique officiellement retiré de la politique et pleinement consacré à ses affaires, Jared Kushner réapparaît assez vite dans la coulisse de la diplomatie, peu après la réélection de Donald Trump en novembre 2024. Ses nombreux conflits d’intérêts dans le Golfe et en Israël l’empêchent d’occuper une fonction officielle et le gendre du président récuse toute rémunération directe de la Maison-Blanche. Ses services diplomatiques sont soi-disant informels et gracieux. Dans les faits, le duo qu’il forme avec Steve Witkoff, est le poisson-pilote de la diplomatie trumpienne. Ils sont reçus au Kremlin, à l’Élysée et partout ailleurs avec des égards qui font blêmir de jalousie Marco Rubio, le Secrétaire d’État en titre de Donald Trump.
En octobre 2025, deux ans après les massacres du 7 octobre 2023, et la sanglante riposte de Tsahal (70 000 morts), Jared Kushner et Steve Witkoff parviennent à convaincre le Hamas et Israël d’établir un cessez-le-feu en échange des derniers otages vivants ou de leurs dépouilles
Le 26 janvier, le dernier corps israélien est recouvré par l’armée israélienne. Une pluie de dollars est annoncée en marge du Board of Peace, un conglomérat de nations et d’investisseurs qui doit évincer l’ONU et désenclaver Gaza. Le poste-frontière de Rafah est rouvert tandis que les colons israéliens se tiennent prêts à prendre possession des lieux. Les pays européens viennent justement d’accorder le statut de réfugié aux habitants de Gaza.
Kushner et Witkoff multiplient également les déplacements à Moscou pour négocier un cessez-le-feu en Ukraine, avec des résultats encore modestes. Witkoff semble pousser en faveur d’une solution russe tandis que Kushner paraît plus réservé et plus attentif aux intérêts ukrainiens. Il ne fait pourtant aucun doute que le véritable fondé de pouvoir du président est le plus jeune des deux apprentis diplomates. Il n’est pas à exclure que les discussions tenues à Moscou concernent également les intérêts russes, israéliens, saoudiens et américains au Moyen-Orient, là où se trouvent les vrais intérêts des émissaires. La non-intervention américaine en Iran en échange de l’arrêt de la répression iranienne début janvier, ou encore le retrait du nord-est syrien de l’armée américaine, demandée par les pétromonarchies du golfe persique, ont lieu au même moment. Fin février, quand les armées israélo-américaines frappent l’ayatollah Khamenei, espérant rééditer le coup de Caracas, Kushner et Witkoff sont à Oman pour négocier avec le régime des Mollahs.
En somme, tandis que Donald Trump montre les muscles devant les caméras et les micros, Jared Kushner semble arranger les choses en arrière-plan. Le bâton pour Trump et la carotte pour Jared Kushner. Une diplomatie finalement très traditionnelle.
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