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Le discours d’Emmanuel Macron à l’île Longue marque un tournant : pour la première fois, la France propose une « dissuasion avancée » concrète à ses partenaires européens, tout en maintenant la souveraineté absolue sur la décision nucléaire.
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Cette démarche inédite s’inscrit dans une doctrine constante depuis de Gaulle — la dissuasion comme instrument de souveraineté — que la remise en cause du lien transatlantique par Trump a soudainement rendue audible en Europe.
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À long terme, le partenariat stratégique proposé soulève une question fondamentale : amorce d’un leadership français en Europe de la défense ou premier jalon d’un transfert de souveraineté vers une Europe fédérale ?
Le lundi 2 mars 2026, à l’île Longue, dans cette « cathédrale de notre souveraineté » — l’expression est d’Emmanuel Macron — nous avons assisté à une liturgie de la puissance. En guise de procession, une escorte d’avions de chasse Rafale et à la place de l’autel, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) renfermant des missiles M51 équipés d’ogives nucléaires et d’une portée d’environ 10 000 km ; en toile de fond le drapeau français. L’expression « cathédrale de souveraineté » est d’ailleurs bien choisie. Elle souligne la pérennité et la grandeur de l’idéal, notre souveraineté, mais aussi la foi de ceux qui l’ont bâti patiemment et à qui, d’ailleurs, le président n’a pas manqué de rendre hommage. Ajoutons qu’elle engage ceux qui en ont la charge aujourd’hui.
Cette liturgie peut surprendre, mais elle est nécessaire à condition d’avoir la foi, sinon elle n’est qu’une parodie. Elle est nécessaire, car elle manifeste publiquement et solennellement la dimension sacrée du pouvoir et l’engagement de celui qui préside aux destinées du peuple français à le servir fidèlement. En l’occurrence, cette manifestation publique s’adresse non seulement aux Français, mais aussi à nos alliés et également nos compétiteurs et adversaires. Elle participe pleinement de la dissuasion qui est avant tout d’ordre psychologique.
Ce discours était très attendu et d’ailleurs bien balisé depuis quelques mois
En 2020, à l’école militaire, Emmanuel Macron avait déjà réaffirmé les grands principes de la dissuasion nucléaire française tout en ouvrant la porte à un dialogue stratégique avec nos partenaires européens. Ce n’était pas la première fois que la dimension européenne de la dissuasion était évoquée, mais le fait est que cette ouverture n’avait pas rencontré, à l’époque, l’écho espéré. Le parapluie nucléaire américain ne constituait-il pas une protection bien suffisante pour nos partenaires européens membres de l’OTAN ? Plus que le déclenchement du conflit ukrainien, c’est sans doute la réélection de Donald Trump et sa remise en cause du lien transatlantique qui a fait bouger les lignes.
Ainsi, fin février 2025, Friedrich Merz, vainqueur des législatives et futur chancelier allemand se dit prêt à discuter avec la France et le Royaume-Uni d’une participation nucléaire1. Ce changement de posture, radical chez notre principal partenaire, conduit Emmanuel Macron à saisir la balle au bond. Dans une allocution télévisée du 5 mars 2025, il annonce vouloir répondre « à l’appel historique du futur chancelier allemand ». En octobre 2025, en marge d’un Conseil européen à Copenhague, le président s’exprime à nouveau sur le sujet pour 1) confirmer l’amorce du dialogue stratégique, 2) rassurer une nouvelle fois sur les lignes rouges (la décision ultime reste du ressort du président de la République française) et 3) annoncer un discours en début d’année 2026. Avec le Royaume-Uni, les choses avancent également bon train et, en juillet 2025, la déclaration de Lancaster House 2.02 destinée à actualiser la coopération de défense entre les deux pays, proclame la volonté de coordonner les forces nucléaires des deux pays.
Peu présente dans les médias pendant des dizaines d’années, la dissuasion nucléaire opère un retour en force au regard des tensions géopolitiques actuelles et le discours d’Emmanuel Macron a naturellement suscité un flot de commentaires qui tiennent autant à la nature du sujet qu’à la vision politique du chef de l’État qui n’a jamais fait mystère de voir l’Europe se doter à terme d’une véritable autonomie stratégique et même d’une souveraineté. Pour comprendre la logique de ce discours et des annonces faites, il est nécessaire d’avoir en tête ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine de la dissuasion, doctrine conçue dans les années 60 et assumée depuis sans interruption par tous les présidents de la République. Nous la résumons en trois mots : instrument de souveraineté, dimension européenne et respect des traités internationaux.
À cet égard, le discours du président peut se résumer à trois points : la réaffirmation du rôle de la dissuasion comme instrument de souveraineté nationale, de ses principes clés et la modernisation continue de notre arsenal sans entrer dans une logique d’escalade ; la volonté de donner corps à la dimension européenne de la dissuasion à travers un partenariat stratégique basé sur les concepts de dissuasion avancée et d’épaulement stratégique — c’est bien sûr le message clé de ce discours et celui susceptible de questionnements ; un objectif ultime de désarmement et une volonté réaffirmée de respecter le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).
Ces trois points serviront de fil conducteur à notre analyse, dont le but est d’éclairer la compréhension des enjeux liés à la dissuasion nucléaire et la trajectoire empruntée par la France.
La dissuasion nucléaire, instrument de souveraineté
La dissuasion nucléaire française a été voulue, pour ne pas dire imposée, par le général de Gaulle. Dans son discours fondateur du 3 novembre 1959 à l’école militaire, il déclarait : « Il faut que la défense de la France soit française. C’est une nécessité qui n’a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années. Je le sais. » et plus loin : « La conséquence, c’est qu’il faut, évidemment, que nous sachions nous pourvoir, au cours des prochaines années […] d’une « force de frappe » susceptible de se déployer à tout moment et n’importe où. Il va de soi qu’à la base, cette force sera un armement atomique. »
La dissuasion nucléaire est conçue d’emblée comme un instrument de souveraineté destiné à s’émanciper d’une tutelle américaine campée dans son refus d’envisager une quelconque participation des Européens à la mise en œuvre des moyens nucléaires américains stationnés sur le sol européen
Rappelons qu’en 1958, le général de Gaulle s’est vu opposer une fin de non-recevoir par le président Eisenhower à sa demande d’un partage des responsabilités nucléaires. Dans un article publié en novembre 2025 par la Fondation Robert Schuman, l’amiral Rogel, ancien chef d’état-major de la marine et ancien chef de l’état-major particulier du président de la République, souligne que « persistait à l’époque chez les dirigeants français un doute fondamental sur la réalité de l’engagement américain pour la défense de l’Europe3 ». Il semblerait aujourd’hui que ce doute soit de plus en plus partagé par nos partenaires européens.
Les grands principes
La dissuasion est depuis l’origine une stratégie défensive et de non-emploi : il s’agit d’empêcher la guerre et non de la gagner, d’où le refus de la bataille nucléaire constamment réaffirmé, y compris par Emmanuel Macron. C’est la raison pour laquelle la comparaison entre arsenaux nucléaires faite parfois dans les médias n’a pas beaucoup de sens. L’annonce du président d’augmenter le nombre d’ogives et de garder secret le nombre exact ne doit pas être interprétée comme une acceptation tacite d’une éventuelle bataille nucléaire, mais comme une réaffirmation du caractère dissuasif qui repose en bonne part sur l’incertitude.
Cette stratégie défensive et de non-emploi repose sur la menace de représailles. En 1962, deux ans après l’explosion de la première bombe atomique française dans le Sahara algérien, le général de Gaulle dira : « Détenir l’arme nucléaire, c’est dissuader toute nation qui la détient aussi de procéder à une agression atomique, car celle-ci consisterait à lancer la mort pour la recevoir aussitôt4. » La dissuasion s’adresse donc à l’origine exclusivement aux puissances nucléaires. Il s’agit de se préserver du « chantage nucléaire » pour reprendre l’expression de l’amiral Rogel.
Enfin, la dissuasion fonctionne au bénéfice exclusif de nos intérêts vitaux. Ce principe a été constamment réaffirmé avec comme règle d’or d’entretenir une incertitude sur la définition de nos intérêts vitaux. Une chose est sûre, ces intérêts vitaux n’ont jamais été conçus comme se limitant strictement aux frontières du territoire national. C’est ainsi que Jacques Chirac, dans son discours de 2006 à l’Île longue, évoque la possibilité d’inclure nos « approvisionnements stratégiques ou la défense de pays alliés » dans le champ des intérêts vitaux ainsi que l’éventualité d’une réponse nucléaire aux États ayant recours à des moyens terroristes ou des armes de destruction massive.
Proclamer la dissuasion ne suffit pas. Encore faut-il que nos adversaires potentiels croient en notre capacité et notre volonté d’effectuer des représailles. La crédibilité de la dissuasion repose donc sur l’engagement affirmé publiquement et sans détour des dirigeants politiques à utiliser, s’il le fallait les armements nucléaires et cette affirmation doit, elle-même, être appuyée sur des capacités techniques, industrielles et opérationnelles. Il s’agit donc d’être en mesure de concevoir et fabriquer les armements nucléaires de façon autonome et souveraine ; il s’agit aussi d’être capable de les mettre en œuvre en permanence (il est aisé de comprendre qu’une dissuasion à éclipses n’est plus vraiment dissuasive.) ; il s’agit enfin de les moderniser sous peine de perdre en crédibilité.
La modernisation de notre arsenal
Initialement, la force de frappe s’articule autour de trois composantes. La composante aérienne est la première à être opérationnelle avec, en 1964, la mise en alerte permanente d’un escadron de quatre bombardiers Mirage IV équipés de bombes AN11 (trois fois la puissance de celle d’Hiroshima). La composante sol-sol (missiles balistiques sol-sol installés sur le plateau d’Albion dans le Sud de la France) est opérationnelle en 1971 et la composante océanique en 1972, date à laquelle le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE), Le Redoutable, prend la permanence à la mer. Les SNLE embarquent à l’époque des missiles MSBS5 à ogive unique d’une puissance équivalente à 500 kT d’explosifs conventionnels, soit 25 fois la puissance de la bombe atomique ayant anéanti Nagasaki le 9 août 1945 à 11 h du matin. La logique est celle d’une destruction anticipée. Avec la modernisation des équipements, la stratégie évoluera vers une logique de destruction des centres de pouvoir.
La période postguerre froide voit la force de frappe se réduire à deux composantes selon le principe de stricte suffisance. La composante sol-sol du plateau d’Albion est démantelée en 1996 ainsi que les armes dites préstratégiques6. La composante océanique est réduite à quatre SNLE dont un, en permanence à la mer. La composante aérienne est également réduite à deux escadrons d’avions Rafale équipés de missiles nucléaires air-sol moyenne portée (ASMP). En cas de besoin, les armées peuvent mettre sur pied une Force aéronavale nucléaire (FANu) grâce au porte-avions Charles de Gaulle. Le nombre d’ogives est progressivement réduit à moins de 300. Tel est le format actuel de notre dissuasion.
Cette réduction de l’arsenal nucléaire s’accompagne d’une modernisation continue. Aux premiers missiles MSBS dotés d’une ogive unique et d’une portée d’environ 3000 km se sont succédé toute une série de missiles balistiques dont le dernier en date, le M51, équipé d’une dizaine d’ogives et d’une portée d’environ 10 000 km
La dernière loi de programmation militaire (LPM) ne fait pas exception à la règle7 et les engagements pris sont confirmés par le président dans son discours : renouvellement de nos SNLE dont le premier baptisé l’Invincible devrait naviguer en 2036, modernisation des missiles M51, construction des missiles air-sol nucléaires 4e génération (ASN 4G) hypersonique, en remplacement de l’actuel ASMP AR.
La complémentarité avec la dissuasion nucléaire de l’OTAN
Cet aspect de la dissuasion française est plus rarement évoqué. Sans être au cœur de la réflexion, notons qu’il n’a jamais été exclu ni par l’OTAN ni par la France, laquelle n’a jamais conçu d’ailleurs un engagement majeur en Centre Europe indépendamment de ses alliés et de l’OTAN.
Rappelons qu’en 1963, le traité de l’Élysée est un premier pas vers une coopération militaire franco-allemande moins de vingt ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale (la dissuasion nucléaire est bien sûr exclue du champ de coopération.) En 1967, le général Ailleret, premier chef d’état-major des armées et principal artisan de notre dissuasion nucléaire, signe avec le général américain Lemnitzer, Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) les accords Ailleret-Lemnitzer qui formalisent la coopération entre nos forces et celles de l’Alliance atlantique.
En 1974, la déclaration d’Ottawa souligne le rôle de la dissuasion française, qui vient « conforter » celle de l’OTAN. C’est un revirement quand on se rappelle les propos acerbes du Secrétaire à la Défense Mc Namara, l’auteur de la « Riposte graduée » en 1962 (discours d’Athènes) qui évoquait, à propos de la dissuasion française, « des forces nucléaires indépendantes, coûteuses, sujettes à obsolescence et manquant de crédibilité dissuasive. » Côté américain, on est donc passé de l’arrogance au pragmatisme. La dissuasion nucléaire française existe, il s’agit d’en prendre acte.
Quoi qu’il en soit, cette complémentarité reste très théorique, la France n’ayant pas accès aux plans nucléaires de l’OTAN et réciproquement. Elle se contente d’acter l’existence de deux centres de décision dont on peut légitimement penser et espérer qu’ils se coordonneraient en cas de nécessité. La rappeler comme l’a fait Emmanuel Macron semble donc relever davantage de la politesse diplomatique pour éviter de froisser nos alliés et tomber dans le piège de l’arrogance.
La dimension européenne de la dissuasion nucléaire française
« L’indépendance ne supprime pas la solidarité »
La dimension européenne de la dissuasion nucléaire française apparaît très rapidement, même si elle n’est pas présente dans le vocabulaire officiel de l’époque, puisqu’il s’agit d’abord de « retrouver une situation normale de souveraineté », selon les mots du général de Gaulle. Notons quand même que Georges Pompidou, Premier ministre, déclare en 1966 : « L’indépendance ne supprime pas la solidarité, elle la renforce…8 » Propos qui font écho à ceux d’Emmanuel Macron soixante ans plus tard : « L’indépendance ne peut être la solitude. »
En 1975, le général Mery, chef d’état-major des armées de Valery Giscard d’Estaing, évoque une dissuasion élargie. Le concept fait long feu. En 1995, Alain Juppé milite pour une Europe dotée d’une véritable capacité et parle de dissuasion concertée. L’expression est reprise par Jacques Chirac dans son discours de l’île Longue en 2006 : « En 1995, la France avait émis l’idée ambitieuse d’une dissuasion concertée afin d’initier une réflexion européenne sur le sujet. Ma conviction demeure que nous devrons, le moment venu, nous poser la question d’une Défense commune, qui tiendrait compte des forces de dissuasion existantes, dans la perspective d’une Europe forte, responsable de sa sécurité. Les pays de l’Union ont, d’ailleurs, commencé à réfléchir ensemble, à ce que sont, ou ce que seront, leurs intérêts de sécurité communs. Et je souhaite que cette réflexion s’approfondisse, c’est une première et nécessaire étape. »
La dissuasion avancée
Le concept de dissuasion avancée annoncé par Emmanuel Macron s’il ne vient pas de nulle part, n’en constitue pas moins « une évolution majeure », car, pour la première fois, non seulement des actes concrets sont posés, mais ils sont l’amorce – le président parle d’une démarche progressive — d’une autonomie stratégique européenne que la France appelle de ses vœux depuis trente ans.
Concrètement, nos partenaires européens, au premier rang desquels, le Royaume-Uni et l’Allemagne, pourront participer à des exercices de dissuasion et accueillir des éléments de notre force stratégique. Cette « dispersion » sur le territoire européen de notre composante aérienne offre effectivement des avantages stratégiques (dilution, frappes dans la grande profondeur), mais elle suppose des garanties fortes en termes de sécurité et une intégration plus étroite avec des moyens de communication adaptés.
Épaulement stratégique
Comme le rappelle très justement Emmanuel Macron, la stratégie de dissuasion ne va pas sans une stratégie d’emploi des moyens conventionnels. Cette articulation a été pensée dès les années 1960 et a d’ailleurs fait l’objet, à l’époque, de débats entre les tenants d’une force de manœuvre légère et modeste en volume avec un seuil nucléaire assez bas et les tenants d’une force de manœuvre aéroterrestre capable d’intervenir massivement avec des appuis feux, terrestres et aériens, conventionnels et également nucléaires. Cette dernière option ayant été retenue, la 1ère Armée est constituée en 1969 et équipée d’une arme nucléaire tactique (ANT) en 1973, les missiles Pluton9 d’une portée de 120 km et mis en œuvre par l’armée de Terre. Elle a pour mission de constituer un barrage en avant de nos frontières et d’offrir au politique le « délai nécessaire à sa manœuvre stratégique. »
De facto, se met en place un continuum entre l’engagement des forces conventionnelles, la menace de frappes nucléaires tactiques et celle d’une frappe stratégique, mais ce continuum est de nature à nuire au concept de dissuasion qui suppose le refus de la bataille nucléaire. C’est la raison pour laquelle, en 1987, François Mitterrand découple l’emploi d’une force de manœuvre conventionnelle et la dissuasion nucléaire. L’ANT perd son qualificatif tactique pour devenir une frappe « préstratégique » ou « d’ultime avertissement » dans la mesure où elle est unique et non renouvelable. Elle est démantelée en 1997 dans la logique de stricte suffisance évoquée supra.
La période postguerre froide a mis en sommeil tous ces débats et a conduit à une réduction massive des moyens conventionnels en Europe, entraînant un découplage encore plus grand. Avec le concept d’épaulement stratégique, le PR renoue d’une certaine manière avec les tenants d’un continuum entre forces conventionnelles et dissuasion nucléaire, mais d’un continuum pensé à l’échelle européenne, ce qui est une façon d’impliquer davantage nos partenaires dans la défense de l’Europe. Cet épaulement stratégique porte sur trois domaines-clés : 1) l’alerte avancée (comprendre anticipation et renseignement), 2) la défense aérienne élargie et 3) la capacité de frappes conventionnelles dans la grande profondeur. Cette capacité de frappes conventionnelles dans la profondeur remplace l’ANT dans le continuum évoqué supra et préserve la dimension stratégique de la dissuasion. Ce faisant, ce concept d’épaulement stratégique relève mécaniquement le seuil d’emploi de l’arme nucléaire, puisqu’il admet la possibilité d’un conflit haute intensité entre forces conventionnelles. Précisons que tout cela reste pour l’instant très théorique et qu’il faudra encore quelques années avant que cet épaulement ne soit pleinement opérationnel.
Le respect du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP)
Face à la relance de la course aux armements
La double décision américaine, celle du 8 mai 2018 dénonçant l’accord de Vienne signé trois ans auparavant sur le programme nucléaire iranien10 et celle du 2 août 2019, date officielle du retrait américain du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire11, augure une nouvelle course aux armements contraire à l’esprit du TNP entré en vigueur il y a plus de 50 ans12 et qui visait non seulement à empêcher les États non dotés de l’arme nucléaire d’en fabriquer ou de s’en procurer, mais également à faire : « Un premier pas vers la réalisation du désarmement général complet et plus particulièrement du désarmement nucléaire. »
Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’étudier qui porte la responsabilité de la relance de la course aux armements, mais bornons-nous à constater que le cadre juridique de maîtrise des armements patiemment élaborés au vingtième siècle a volé en éclat. Comme le rappelle le président : « Chacun a pris ses libertés. Les États-Unis ont mis fin aux traités sur les missiles antibalistiques. Les États-Unis et la Russie ont mis fin aux traités sur les forces nucléaires intermédiaires, dont la Russie violait depuis longtemps les dispositions. Le traité New Start, qui encadrait les arsenaux nucléaires américains et russes, a cessé d’exister il y a quelques semaines. La Russie a dératifié le traité d’interdiction sur les essais nucléaires, que les États-Unis n’avaient eux jamais ratifiés. Une reprise des essais romprait un moratoire de près de 30 ans. La Chine, quant à elle, en plein rattrapage, ne s’associe à rien. Alors, disons-le franchement, le champ des règles est un champ de ruines. »
Conserver des garde-fous éthiques et juridiques
Dans ces conditions, il pourrait être tentant d’emprunter la même voie et de se désengager du TNP ratifié par la France en 1992 ainsi que du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) ratifié en 199713. Est-ce que le partenariat stratégique proposé par la France à ses partenaires européens est une façon de contourner le TNP ? Objectivement non. Ce serait le cas si nous nous engagions dans la voie d’un partage technologique, ce qui semble exclu pour l’instant.
La position de la France ne doit donc pas être interprétée comme un abandon de toute considération éthique et juridique et ceci est bien rappelé par le président : « N’oublions pas, tout ceci étant dit, qu’au-delà de la comptabilité des arsenaux et des architectures de sécurité, il y a une dimension éthique à ce dont nous parlons. L’arme nucléaire a sa charge d’épouvante. Ses questions morales ne se résument pas aux lois d’airain de la stratégie avec ses logiques désincarnées. Il n’est que juste qu’une telle arme continue de susciter une discussion de raison pour en limiter l’usage, l’encadrer et préserver l’objectif à terme d’un monde sans arme nucléaire. Cela doit rester notre horizon. »
Assurément l’arme nucléaire comporte une puissance de destruction apocalyptique. Il suffit de relire à ce sujet les témoignages des survivants d’Hiroshima et Nagasaki, dont celui de Takashi Nagai, médecin radiologue à Nagasaki, surnommé le Gandhi japonais14. Étant donné ses effets dévastateurs et quasiment irréversibles, l’emploi de l’arme nucléaire constitue effectivement un problème politique, stratégique et moral complexe. Le général Pierre-Marie Gallois, l’un des artisans de la stratégie française de la dissuasion nucléaire, déclarait en 1975 : « L’arme atomique et surtout l’arme thermonucléaire apportent une puissance de destruction hors de proportion avec les moyens anciens, ce que l’on appelle en biologie une mutation, c’est-à-dire une discontinuité dans l’évolution des phénomènes militaires.15 »
Cette disproportion rend de prime abord cette arme incompatible avec les principes du droit de la guerre au premier rang desquels la distinction entre combattants et non-combattants. C’est la raison pour laquelle la France ne conçoit l’arme nucléaire que dans le cadre de la légitime défense de ses intérêts vitaux et selon une logique de destruction des centres de pouvoirs de l’agresseur (ce qui, on s’en doute, n’exclut pas des dommages collatéraux considérables). Dans un monde imparfait par nature, c’est une position « moralement acceptable » pour reprendre l’expression du pape Jean-Paul II16.
À l’évidence, la dissuasion ne s’attaque pas aux causes profondes de la guerre, mais aucun gouvernement n’a prétendu en faire un instrument de paix qui dispenserait des efforts nécessaires à la bonne entente entre les nations. C’est ce que soulignait déjà en 2020 Emmanuel Macron dans son discours à l’École militaire : « Reconnaissons cependant que cette rationalité dissuasive ne suffit pas à fonder la paix, au sens plein du terme, c’est-à-dire un état qui ne soit pas une simple inhibition de la violence, mais bien une véritable coopération et une concorde entre tous. »
La position française est donc unique et exemplaire. Elle se fonde sur la légitime défense, le refus de toute escalade, y compris verbale et le respect du droit. Même si l’horizon semble bien sombre, le maintien d’une telle ligne de conduite est certainement la meilleure chose à faire.
En conclusion
Ce partenariat stratégique inédit fera-t-il vraiment émerger une nouvelle architecture de défense en Europe dans laquelle la France jouerait un rôle central ou est-il le prélude à un transfert de souveraineté à une Europe fédérale ?
La question se pose et on ne peut l’esquiver. La volonté de responsabiliser davantage les Européens dans leur défense est un leitmotiv de la politique française depuis 1998 (accord franco-britannique de Saint-Malo) et plus encore depuis 2001 avec le traité de Nice institutionnalisant la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), qui deviendra la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) en 2009 (traité de Lisbonne). La France joue depuis le début un rôle moteur dans la construction de l’Europe de la défense et prétend de façon plus ou moins implicite à un statut de leadership.
Mettre sur pied un partenariat stratégique sur le sujet de la dissuasion nucléaire suppose une forte convergence de vues au niveau politique et stratégique. Force est de constater que cette convergence ne saute pas aux yeux des observateurs, notamment dans le domaine de l’industrie de défense, où la préférence américaine est manifeste chez nombre de nos partenaires. La convergence de vues n’est pas forcément acquise non plus sur les priorités stratégiques. Les pays nordiques et d’Europe centrale placent naturellement la Russie au cœur de leurs préoccupations, mais la guerre en Iran nous montre si besoin était que le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient sont et resteront des foyers de tensions géopolitiques. Le redéploiement dans l’urgence de notre groupe aéronaval de la mer Baltique vers la mer Méditerranée est, de ce point de vue, très significatif.
La démarche initiée par Emmanuel Macron ne sera donc pas sans conséquences politiques, car assez rapidement, la question d’un éventuel partage des responsabilités risque de se poser. Les pays acceptant d’héberger nos moyens pourraient légitimement réclamer un système de double clé qui leur garantisse un droit de regard. Si partage il y a, cela signifierait que le projet politique européen est suffisamment avancé pour poursuivre le transfert de souveraineté initié par le traité de Maastricht. L’équilibre entre souveraineté nationale et dimension européenne serait alors rompu au profit d’un autre projet, celui d’une Europe supranationale. L’avenir nous dira si le partenariat initié par Emmanuel Macron constitue une aventure sans lendemain, l’amorce d’une véritable coopération permettant à la France de conserver son leadership ou un jalon décisif dans la construction d’une Europe fédérale.
2 Coopération qui a pris un véritable élan avec le traité de Lancaster House en 2010.
3 Amiral (2S) Bernard Rogel, Shuman Paper n°811, 17 novembre 2025.
4 Cité par Pierre Pascallon dans La Ve République, 1958-2008 : 50 ans de politique de défense, L’Harmattan, 2008, p. 95.
5 Mer-sol balistique stratégique.
6 Il s’agit des missiles Hadès ayant remplacé les missiles Pluton entrés en service en 1973. Ces armes préstratégiques, opérées par l’armée de Terre, sont démantelées en 1997.
7 La LPM 2024-2031 prévoit [note incomplète dans le texte original].
8 Cité par l’amiral (2S) Bernard Rogel.
9 Le Hadès (portée de 480 km), successeur du Pluton aura une durée de vie très courte. Entré en service en 1991, il en est retiré en 1997.
10 Le nom officiel du traité est Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA). Ce n’est pas un traité multilatéral mais un accord devenu la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU.
11 Traité signé le 8 décembre 1987 entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Il a pour objet l’élimination des missiles ayant une portée comprise entre 500 et 5500 km quelle que soit la charge emportée, conventionnelle ou nucléaire.
12 Le 5 mars 1970.
13 Ratification intervenue non sans avoir, au préalable, procédé à des derniers essais en Polynésie française (atoll de Mururoa) et s’être donné les moyens de moderniser ses armements par la simulation.
14 Paul Glynn, Requiem pour Nagasaki, Nouvelle Cité, 1995.
15 Général Gallois cité par François Géré dans : P. M. Gallois, stratège et pédagogue de la dissuasion nucléaire, diploweb.com : la revue géopolitique, 4 février 2017.
16 Le pape Jean-Paul II a déclaré en 1982 dans un message à l’ONU : « Dans les conditions actuelles, une dissuasion basée sur l’équilibre, non certes comme une fin en soi mais comme une étape sur la voie d’un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable. » Ce message a été lu le 11 juin 1982 par le cardinal Casaroli devant l’Assemblée plénière de l’ONU lors de la seconde session extraordinaire consacrée au désarmement. Cité par J.-M. Muller, La « petite phrase » de Jean-Paul II, journal Le Monde, publié le 7 mai 1983. Disponible également dans La documentation catholique, n°1833, 1982, pp.663-667.









