Kabe : quand l’anti-jihadisme fabrique des jihadistes

7 mai 2026

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Kabe : quand l’anti-jihadisme fabrique des jihadistes

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  • Au Nigeria, quarante éleveurs peuls ont été tués sans procès lors d’un raid préventif mené par des miliciens nigérians et béninois, accusés d’être des informateurs d’Ansaru. Un fait divers révélateur d’une pathologie stratégique qui ronge toute la région.

  • La tendance à ethniciser la menace jihadiste transforme les Peuls en ennemi intérieur de substitution — et nourrit précisément le recrutement qu’elle prétend combattre.

  • Dés-ethniciser l’analyse, encadrer les milices, repolitiser les causes profondes : trois impératifs stratégiques que les appareils sécuritaires sahéliens continuent d’ignorer à leurs risques.

Kabe, district de Borgu, État du Niger, Nigeria. Une quarantaine d’éleveurs peuls tués lors d’une opération conjointe impliquant des miliciens nigérians, des milices venues du Bénin voisin, et des soldats de l’armée régulière nigériane. Accusés d’être des informateurs du groupe jihadiste Ansaru, ils n’ont bénéficié d’aucun procès. Ce fait divers sanglant est le symptôme d’une pathologie stratégique qui ronge les dispositifs contre-insurrectionnels de toute la région : la tendance à ethniciser la menace jihadiste, transformant les Peuls en ennemi intérieur de substitution.

Un massacre sans communiqué

Aux abords de Kabe, dans le district de Borgu, au cœur de l’État du Niger nigérian, des hommes armés ont fait irruption dans des campements d’éleveurs. Selon Ahmad Ali, chef communautaire du village voisin de Konkoso, ils « ont tué 41 informateurs présumés d’Ansaru lors des raids, au cours desquels de nombreux autres ont été arrêtés ». Une source humanitaire travaillant auprès des communautés déplacées dans la région donne un bilan légèrement différent — 38 morts —, mais corrobore l’essentiel : des « miliciens d’autodéfense du Nigeria et du Bénin » ont mené l’opération. Un porte-parole de l’armée nigériane a refusé de commenter. Du côté béninois, on ignore officiellement si l’armée était au courant ou y avait pris part.

Ce silence des états-majors n’est pas une surprise. Il est constitutif du mode opératoire. L’opération, présentée localement comme un « raid préventif », a été déclenchée après que des éleveurs peuls avaient menacé de perturber les activités agricoles en représailles au meurtre de deux des leurs, accusés à leur tour d’être des informateurs d’Ansaru, dans la communauté voisine de Sabalunna. Ansaru avait alors attaqué et incendié Sabalunna, « avertissant qu’ils ne toléreraient jamais le meurtre de leurs gens ». La spirale était enclenchée. Elle a produit quarante morts supplémentaires.

Issu d’une scission en 2021 avec les jihadistes de Boko Haram, Ansaru s’est depuis lors allié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), adoptant une doctrine de pénétration des zones rurales et pastorales plus patiente et moins spectaculaire que celle de son prédécesseur. Dans l’État du Niger nigérian, région à la fois agricole et riche en or, Ansaru a trouvé un terrain favorable : État faible, conflits intercommunautaires non arbitrés, population pastorale mobile et marginalisée, présence de bandes de « bandits » avec lesquelles une coopération ponctuelle est documentée. Ce contexte transforme la zone en incubateur d’amalgames fatals.

« Les hommes arrêtés à Kabe étaient des « soupçonnés ». Ceux qui ont résisté ont été abattus. Aucun dossier, aucune charge, aucune procédure. La seule preuve retenue était d’être peul, éleveur, et présent. »

Lire aussi : Peuls et groupes armés terroristes en Afrique de l’Ouest

Le « fait peul » dans les insurrections sahéliennes

Pour comprendre pourquoi les Peuls se retrouvent systématiquement au cœur de ces équations sécuritaires, il faut remonter aux conditions structurelles qui précèdent et conditionnent le jihadisme au Sahel. Les Peuls — Fula, Fulani, Fulbé selon les régions — sont avant tout une société pastorale fondée sur la mobilité saisonnière du bétail. Cette transhumance multi-frontalière, qui constitue leur mode de vie millénaire, est devenue, avec la prolifération des frontières étatiques et la sédentarisation forcée des terres, une source permanente de friction avec les États, les agriculteurs sédentaires et les administrations locales.

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Dans le Liptako-Gourma — triangle frontalier entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger —, les recherches conduites par l’Institut d’études de sécurité (ISS) et le Centre Francopaix ont montré que le recrutement jihadiste dans les rangs peuls répondait moins à une adhésion idéologique spontanée qu’à une offre de protection face aux violences multiples : razzias des groupes armés rivaux, exactions des forces de sécurité, conflits agriculteurs-éleveurs non arbitrés, exclusion politique chronique. La trajectoire d’Ansaru au Nigeria suit la même logique : proposer une justice expéditive, un revenu, une appartenance, là où l’État est absent ou prédateur.

La fermeture des marchés au bétail dans la zone de Borgu — mesure sécuritaire imposée par les autorités locales — illustre cruellement cette spirale. En privant les éleveurs peuls de leur principale source de revenus, elle affaiblit encore davantage des communautés déjà vulnérables, renforçant précisément les conditions économiques qui favorisent le recrutement jihadiste. Les campements ont été désertés, les bergers ayant fui la région avec leurs troupeaux. Ce n’est pas une population qui fuit le jihadisme : c’est une population qui fuit l’État.

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De la suspicion à la stigmatisation

Il serait intellectuellement malhonnête de nier toute corrélation entre la vulnérabilité peule et la présence de réseaux jihadistes en zone pastorale. Mais reconnaître une corrélation n’est pas valider une causalité. Et encore moins justifier une logique de culpabilité collective. Le glissement de l’une à l’autre suit pourtant un chemin prévisible, que les opérations de Borgu illustrent avec une brutalité exemplaire.

Il commence dans les briefings opérationnels, où la formule « zone peule » devient synonyme de « zone à risque ». Il se propage dans les déclarations de responsables locaux qui parlent de la « menace peule » avec une franchise déconcertante. Il aboutit dans les opérations de terrain, où l’appartenance ethnique remplace l’enquête de renseignement. Les hommes arrêtés à Kabe étaient des « soupçonnés ». Ceux qui ont résisté ont été abattus. Aucun dossier, aucune charge, aucune procédure. La seule preuve retenue était d’être peul, éleveur, et présent.

Au Mali, après 2015, cette dérive a été documentée avec rigueur par la MINUSMA et par Human Rights Watch : des villages peuls entiers ont été incendiés par les FAMA et par les milices dogons, sur la base de simples rumeurs de collusion avec le JNIM. Au Burkina Faso, les Koglweogo d’abord, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) ensuite, ont reproduit ces schémas dans le Sahel burkinabè. Le phénomène n’est pas une exception nigériane : c’est une constante régionale qui traduit l’incapacité des appareils sécuritaires à distinguer entre un groupe armé et la communauté ethnique dans laquelle il opère.

Ce phénomène s’inscrit dans une sociologie des conflits asymétriques bien connue. Face à un ennemi invisible et mobile, les forces conventionnelles tendent à se rabattre sur des marqueurs identitaires visibles — l’ethnie, la langue, l’habit — pour reconstituer une grille de ciblage. Les théoriciens anglophones appellent cela le « collective punishment bias ». Les stratèges français, depuis la guerre d’Algérie, ont appris à leurs dépens à ne pas appeler ce mécanisme autrement que ce qu’il est : une faute opérationnelle autant qu’un crime.

« L’opération de Kabe est présentée comme un raid préventif contre des informateurs jihadistes. Mais sa dynamique réelle est celle d’une vengeance agriculteurs-éleveurs habillée en contre-terrorisme. »

Milicianisation, externalisation, impunité

L’opération de Borgu illustre un phénomène plus large : la milicianisation des réponses sécuritaires en Afrique de l’Ouest. Face à des groupes jihadistes qui maîtrisent parfaitement le terrain, la mobilité et la discrétion, les États délèguent une part croissante de leur violence à des acteurs non étatiques locaux, moins coûteux, moins traçables, et moins contraints par les obligations du droit international humanitaire. La participation de miliciens béninois à une opération de répression sur le sol nigérian — en dehors de tout cadre bilatéral documenté — illustre jusqu’où peut aller cette délégation informelle.

Cette externalisation présente des avantages tactiques immédiats — information locale, rapidité d’action, plausible deniability — mais produit des effets stratégiques désastreux. Les milices, animées par des logiques de vengeance, de compétition foncière ou de rivalité intercommunautaire, n’ont aucun intérêt à une désescalade. Elles ont au contraire intérêt à maintenir un niveau de menace suffisant pour rester pertinentes et financées.

La justice expéditive — l’exécution hors procédure de suspects — constitue la conséquence la plus grave de ce système. Elle prive les services de renseignement d’informations potentiellement précieuses, légitime le récit jihadiste d’une guerre contre les musulmans et les minorités, et transforme des neutres en ennemis. Chaque corps abandonné en brousse est un argument de recrutement pour les franchises jihadistes. Ansaru ne s’y est pas trompé : c’est précisément après le meurtre de deux présumés informateurs à Sabalunna que le groupe a attaqué et incendié le village, récupérant politiquement la logique de vengeance qu’il prétend combattre.

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Conséquences stratégiques : la spirale contre-productive

Les effets à moyen et long terme de l’ethnicisation de la menace jihadiste sont documentés et convergents. Le premier est la radicalisation différée. Des jeunes peuls qui n’avaient aucun lien avec le jihadisme, et dont la famille ou le village a été victime d’exactions, rejoignent les groupes armés non par conviction idéologique mais par logique de survie et de vengeance. Ce phénomène, observé au Mali dès 2017 et au Burkina après 2019, constitue le principal moteur de l’expansion territoriale du JNIM dans sa composante peule. Ansaru, dans le nord-ouest du Nigeria, suit la même trajectoire.

Le second est l’assèchement du renseignement humain. Dans toute guerre asymétrique, le HUMINT — le renseignement tiré des populations — est la ressource la plus précieuse et la plus fragile. Dès lors que les communautés peules perçoivent les forces de sécurité comme des prédateurs indistincts des jihadistes, elles cessent de coopérer. Les signalements disparaissent, les informateurs se taisent, les avertissements précoces n’arrivent plus. L’armée opère aveugle dans un terrain que la population connaît infiniment mieux qu’elle.

Le troisième effet est la fracture État/populations. Dans des zones où la légitimité des États est déjà structurellement fragile, chaque violence non sanctionnée renforce le sentiment d’abandon et d’injustice. C’est précisément ce vide que les jihadistes transforment en souveraineté de substitution : ils jugent, taxent, protègent — à leur manière. L’État perd ainsi non seulement la guerre militaire, mais la guerre de légitimité, qui est la seule qui compte sur le long terme.

« Dès lors que les communautés peules perçoivent les forces de sécurité comme des prédateurs indistincts des jihadistes, elles cessent de coopérer. L’armée opère aveugle dans un terrain que la population connaît infiniment mieux qu’elle. »

Sortir du piège : dés-ethniciser, repolitiser

Il n’existe pas de solution simple à une équation aussi complexe. Mais des orientations sont identifiables, et leur logique est robuste.

La première est analytique : il faut séparer avec rigueur la sociologie du recrutement jihadiste et l’appartenance ethnique. Les Peuls ne sont pas jihadistes parce qu’ils sont peuls. Certains rejoignent des groupes armés parce qu’ils sont pauvres, marginalisés, sans accès à la justice, sans protection face aux violences intercommunautaires. Traiter les causes de fond — accès au foncier, arbitrage des conflits pastoraux, représentation politique — est infiniment plus efficace que la stigmatisation collective. Cela implique une réforme des outils analytiques des appareils sécuritaires, encore trop souvent construits sur des catégories ethniques héritées de l’administration coloniale.

La deuxième est opérationnelle : encadrer juridiquement les milices d’autodéfense ou les dissoudre. Leur impunité est une bombe à retardement. Les États qui les tolèrent portent une responsabilité directe dans les violations qu’elles commettent en leur nom. La participation de miliciens béninois à l’opération de Borgu — sans cadre bilatéral documenté, sans chaîne de commandement traçable — illustre à quel point cette externalisation dépasse désormais les frontières nationales, sans que la responsabilité juridique suive.

La troisième est diplomatique : la coopération transfrontalière entre le Bénin et le Nigeria doit intégrer une composante de protection des communautés civiles, et pas seulement de coordination sécuritaire. Les zones grises ne doivent pas rester des zones sans droit. Cela suppose des mécanismes de contrôle mutuels, des protocoles d’intervention documentés, et une chaîne de responsabilité clairement établie pour toute opération conjointe — informelle ou non.

La quatrième est politique, et c’est la plus difficile : reconnaître publiquement les exactions, juger leurs auteurs, indemniser les victimes. Dans des sociétés où l’impunité des forces de sécurité est un standard tacite, cet acte serait révolutionnaire. Il serait aussi stratégiquement décisif : chaque condamnation prononcée contre un milicien coupable d’exaction vaut davantage que dix opérations de « reconquête des cœurs » mal conçues.

Lire aussi : La progression des djihadistes au Mali : défaillance russe et lignes de fracture ethniques

Quarante morts aux abords de Kabe. Des hommes qui gardaient leurs troupeaux, peut-être. Ou des auxiliaires d’Ansaru, peut-être. Ou les deux à la fois, dans des proportions que nul ne cherchera jamais à établir. Cette incertitude est, en elle-même, le problème central. Une politique de sécurité qui se dispense de savoir à qui elle fait la guerre a déjà perdu. Une stratégie contre-insurrectionnelle qui fabrique ses propres ennemis en stigmatisant des populations entières ne lutte pas contre le jihadisme : elle le nourrit.

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À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)