Mali, Burkina, Niger : la faillite silencieuse des États-combattants

28 avril 2026

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Photo : Credit: Dmitry Azarov/Kommersant/Sipa USA/47587781//2307311444

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Mali, Burkina, Niger : la faillite silencieuse des États-combattants

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  • Une attaque coordonnée du JNIM et du FLA frappe simultanément Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, prenant de court armée malienne et Africa Corps.

  • Le ministre de la Défense Sadio Camara serait tué et Goïta introuvable, signe d’un effondrement du renseignement humain dans une junte qui en avait fait sa promesse.

  • L’alliance inédite entre jihadistes et rebelles touaregs, doublée d’un message au Kremlin, révèle la faillite politique d’un pouvoir militaire incapable de construire sa légitimité.

Au petit matin du 25 avril 2026, une salve d’explosions a soufflé les certitudes d’une junte qui se croyait installée. En quelques heures, le JNIM et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont lancé l’offensive la plus coordonnée de toute l’histoire du conflit malien — frappant simultanément Bamako, Kati, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti.

Ni l’armée nationale ni Africa Corps n’ont anticipé l’ampleur de l’assaut. Ce qui se joue dans les rues de Kati n’est pas une surprise de l’histoire : c’est l’aboutissement logique d’une faillite politique et sécuritaire dont les signaux s’accumulaient depuis des années.

25 avril 2026 : la journée de bascule

L’attaque a commencé dans l’obscurité, peu avant l’aube. Des combattants du JNIM — lourdement armés, en convois de motos — ont pénétré dans les faubourgs de Bamako et investi les abords de l’aéroport international Modibo Keïta.

À Kati, l’épicentre de l’assaut revêt une dimension que les communiqués militaires ne disent pas : cette ville-garnison n’est pas seulement le siège du commandement de la junte, c’est la ville natale d’Assimi Goïta lui-même. Porter la guerre jusque-là, c’est lui signifier que nulle part n’est sanctuarisé — pas même la terre qui l’a vu naître.

Des explosions ont soufflé plusieurs résidences militaires. Celle du général Sadio Camara, ministre de la Défense et architecte du rapprochement avec Moscou, a été frappée par un camion piégé.

Selon un communiqué officiel de la junte au pouvoir, Camara n’aurait pas survécu. Assimi Goïta, lui, n’a pas comparu. Pendant de longues heures, la localisation du président de la transition est restée inconnue.

Lire aussi : Mali : les jihadistes du JNIM revendiquent des attaques coordonnées avec la rébellion touareg

La géographie de l’offensive dit tout de son ambition. Pendant que le JNIM frappait le cœur politique du pays au sud, le FLA lançait l’assaut sur Kidal — ville symbole, reprise par les FAMa et Africa Corps en novembre 2023.

Le porte-parole du FLA a affirmé en contrôler la majeure partie, diffusant des images de ses combattants à l’intérieur du conseil régional et du gouvernorat. En quelques heures, le conflit — longtemps présenté comme contenu dans le nord et le centre — avait atteint les portes de la capitale.

« Le JNIM a adressé un message sans précédent à la Russie, annonçant vouloir neutraliser la partie russe du conflit en échange de la non-prise de cible de cette dernière. »

Ce qui rend cet épisode proprement historique, c’est la coordination entre deux acteurs que tout semblait opposer : une organisation jihadiste affiliée à al-Qaïda et un mouvement ethno-nationaliste touareg aux revendications territoriales. Mais le détail le plus révélateur est ailleurs.

Dans son communiqué de revendication, le JNIM a adressé un message sans précédent à la Russie, annonçant vouloir neutraliser la partie russe du conflit en échange de la non-prise de cible de cette dernière. En clair, le JNIM proposait un cessez-le-feu tacite à Africa Corps — invitant Moscou à se tenir à l’écart pendant que le sort d’Assimi Goïta se jouait.

C’est un signal géopolitique de première importance, qui dit tout de la sophistication stratégique d’un mouvement que ses adversaires ont trop longtemps réduit à une force de violence aveugle.

Le renseignement, parent pauvre des révolutions en uniforme

Il y a une ironie cruelle dans la trajectoire des juntes sahéliennes. Arrivées au pouvoir en brandissant l’échec des régimes civils face à la menace jihadiste, elles ont reproduit, parfois en les aggravant, les défaillances qu’elles dénonçaient. La plus flagrante concerne le renseignement.

Une opération de cette envergure — des centaines de combattants, plusieurs théâtres simultanés, des explosifs acheminés jusqu’aux abords du quartier général de la junte — ne s’improvise pas en quelques jours. Elle suppose des mois de préparation, des reconnaissances répétées, des réseaux logistiques profondément implantés en zone urbaine.

Si les services maliens en avaient eu connaissance, l’attaque n’aurait pas eu lieu. Ou si des alertes ont circulé, elles ont été ignorées. Dans les deux cas, le résultat est le même : un échec de renseignement majeur.

Lire aussi : JNIM au Mali : l’étranglement de Bamako et la stratégie du califat par consentement

Les transitions militaires ont engendré une crise profonde du renseignement humain. Les réseaux d’informateurs — fondés sur des décennies de confiance entre administrations locales et populations rurales — ont été démantelés lors des purges postérieures aux coups d’État.

La brutalisation du rapport entre l’État et certaines communautés, notamment les Peuls au Mali et au Burkina Faso, systématiquement suspectés de collusion avec les jihadistes, a asséché des sources que nul matériel d’écoute ne peut remplacer.

Depuis sa création en mars 2017, le JNIM a été impliqué dans plus de seize mille incidents violents, causant près de quarante mille morts dans les pays du Sahel et du golfe de Guinée, selon les données ACLED compilées par International Crisis Group. Ces chiffres traduisent une implantation patiente, un renseignement humain accumulé village par village. Le 25 avril, le JNIM a simplement révélé l’étendue d’une infrastructure souterraine que les juntes n’avaient ni détectée ni neutralisée.

Africa corps : l’illusion de la béquille

L’arrivée des Russes au Mali avait été présentée comme la rupture stratégique décisive. Moscou offrait ce que Paris refusait : aucune conditionnalité politique, des hommes au contact, une rhétorique anticoloniale commode.

Africa Corps a participé à la reconquête de Kidal en novembre 2023, apportant l’appui aérien qui manquait aux FAMa. Mais ce que le 25 avril révèle, c’est la nature exacte de cette contribution : elle est tactique, ponctuelle, et ne saurait se substituer à ce qui manque vraiment.

Kidal a été reprise. Kidal vient de tomber à nouveau. En moins de trente mois, le cycle s’est refermé.

Africa Corps n’a pas anticipé l’assaut. Des témoins cités par Al Jazeera ont confirmé que des mercenaires russes combattaient aux abords de l’aéroport de Bamako — en réaction, non en prévention. La pression du front ukrainien a par ailleurs conduit Moscou à réduire ses effectifs au Mali, fragilisant un dispositif qui n’était déjà solide qu’en apparence.

Lire aussi : Terrorisme au Sahel : l’heure du bilan

Un partenaire militaire étranger ne peut pas suppléer à l’absence de renseignement humain ancré dans le tissu social local. Le JNIM ne combat pas comme une armée conventionnelle.

Il se fond dans les populations, administre les zones qu’il occupe, étend son emprise par capillarité à travers dix structures régionales — les mantiqa — que la puissance de feu seule ne peut démanteler. Et sa proposition de cessez-le-feu à la Russie en dit long : le JNIM ne cherche pas à détruire Africa Corps, il cherche à le neutraliser le temps de régler son affaire avec la junte.

La déstabilisation politique comme cause structurelle

Qu’est-ce qui a rendu le Sahel central aussi perméable à l’implantation jihadiste ? La réponse n’est pas militaire. Le JNIM s’est développé dans des territoires que l’État avait abandonnés bien avant 2012 — zones sans justice, sans protection, sans services de base.

Il n’a pas créé ce vide ; il l’a occupé, en y bâtissant une gouvernance alternative que la seule force des armes ne peut défaire.

Les coups d’État successifs ont aggravé cette dynamique en démantelant les institutions de médiation entre l’État et les sociétés locales : partis politiques, société civile, presse indépendante, autorités coutumières. L’alliance entre le JNIM et le FLA illustre une conséquence directe du refus de traiter la question touarègue politiquement.

En n’honorant pas les Accords d’Alger et en choisissant la reconquête militaire plutôt que le dialogue, la junte malienne a poussé des nationalistes Touaregs dans les bras d’un partenaire jihadiste qu’idéologiquement tout oppose à eux.

Lire aussi : Évolution du djihadisme et du terrorisme au Sahel depuis vingt ans

Quand les États ferment les voies politiques, les acteurs armés s’allient par défaut. La rupture entre l’AES et la CEDEAO — formalisée par le retrait des trois pays en janvier 2024 — a privé la région d’une coopération sécuritaire déjà insuffisante. Le JNIM ne connaît pas de frontières ; la réponse étatique reste nationale par réflexe.

Ce que le 25 avril révèle

L’offensive du 25 avril 2026 n’était pas une surprise. Elle était la conséquence prévisible d’années d’accumulation : État en retrait, sociétés fracturées, renseignement atrophié et biaisé, coopération régionale en miettes.

Ce qui se passe au Mali depuis ce samedi n’est pas une crise sécuritaire ordinaire. C’est le moment où une architecture de pouvoir fondée sur la force brute, la propagande souverainiste et l’externalisation vers des mercenaires montre ses limites les plus profondes.

« Les problèmes de sécurité dont elle a hérité plongent leurs racines dans une crise de légitimité de l’État lui-même — une crise que les coups de force n’ont pas résolue et que les mercenaires ne peuvent que provisoirement masquer. »

Africa Corps ne peut pas recoudre les relations entre l’État et les communautés pastorales. Il ne peut pas refonder les capacités de renseignement humain. Il ne peut pas rétablir la confiance intrarégionale.

Et, comme le suggère la proposition de cessez-le-feu que le JNIM vient de lui adresser, il ne peut pas non plus se substituer à une légitimité politique que la junte malienne n’a jamais vraiment construite. Les problèmes de sécurité dont elle a hérité plongent leurs racines dans une crise de légitimité de l’État lui-même — une crise que les coups de force n’ont pas résolue et que les mercenaires ne peuvent que provisoirement masquer.

Le JNIM avance, pragmatiquement, dans les espaces que les États ont laissés vacants. Ce samedi 25 avril, ces espaces ont atteint Kati — la ville natale d’Assimi Goïta.

Lire aussi : Les conditions géopolitiques du terrorisme dans la zone des trois frontières

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À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)