Affaire Epstein en Côte d’Ivoire : pourquoi l’achat d’un système de surveillance israélien répondait à une stratégie antiterroriste

1 avril 2026

Temps de lecture : 3 minutes

Photo : Illustration photo taken on March 11,2026. Multiple exposure portrait used as an illustration related to the case of American financier Jeffrey Epstein, accused of operating a sex trafficking network involving underage girls and young women. Epstein was arrested in July 2019 in New York City and was later found dead in his jail cell at the Metropolitan Correctional Center while awaiting trial on federal sex trafficking charges. The case drew global attention due to Epstein’s connections with influential political and business figures and led to multiple investigations and lawsuits filed by victims.(Yassine Mahjoub/SIPA)//MAHJOUBYASSINE_1000087164/Credit:Yassine Mahjoub/SIPA/2603111527

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Affaire Epstein en Côte d’Ivoire : pourquoi l’achat d’un système de surveillance israélien répondait à une stratégie antiterroriste

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Les ramifications de l’affaire Epstein en Afrique soulèvent une question sensible : pourquoi la Côte d’Ivoire a-t-elle acquis, dès 2014, un système de surveillance israélien ? Si ce contrat, facilité par l’homme d’affaires américain, est aujourd’hui dénoncé comme le prélude à une dérive autoritaire par nombre de voix dissonantes, l’analyse des faits suggère une lecture bien différente. En réalité, ce partenariat s’inscrivait dans une stratégie de défense de l’Etat ivoirien face à un contexte de prolifération des menaces ; une coopération technique dont Israël ne s’est, d’ailleurs, jamais caché.

De mémoire, rarement une affaire comme celle impliquant Jeffrey Epstein n’aura eu une telle ampleur, provoqué autant de répercussions, et suscité, en réaction, une telle indignation collective. Personnalités, entreprises, États, la toile tissée par le milliardaire américain n’a eu de cesse de s’étendre au fil des révélations pour, aujourd’hui, atteindre l’Afrique. Alors que de nombreux pays du continent sont cités dans les documents du ministère de la Justice américain (DoJ), ces derniers n’incriminent, pour l’heure, aucun des noms présents dans les dossiers publiés en janvier dernier.

Pourtant, au milieu des quelque trois millions de documents rendus publics par l’administration américaine, la mention de l’achat par la Côte d’Ivoire d’un système de surveillance à Israël en 2014 sert actuellement d’argument aux détracteurs du pouvoir ivoirien pour défendre l’idée d’une nation ayant pris un virage sécuritaire – avec comme récent point d’orgue, les élections présidentielles de 2025.

2014 : l’impératif sécuritaire face à l’expansion des menaces 

En 2011, se reconstruisant sur les ruines de la grave crise qu’il vient de traverser, l’État ivoirien s’affaire pour donner un nouvel élan au pays tout en cherchant à restaurer sa légitimité auprès de sa population. C’est sans compter l’intensification et la diversification des menaces extérieures, obligeant de nombreux États d’Afrique de l’Ouest – dont la Côte d’Ivoire – à redoubler d’efforts pour éviter qu’elles ne déstabilisent durablement la région. Un contexte pris au sérieux par le continent puisqu’en 2013, les dépenses militaires en Afrique augmentent de 8,3%.

De ce climat naît la nécessité d’adapter la riposte à une menace protéiforme dont Paul Koffi Koffi – alors ministre ivoirien de la Défense – dresse les contours lors de l’ouverture du salon Shield Africa en 2014 à Abidjan, citant “la cybercriminalité, la criminalité transfontalière, le trafic de drogue, le terrorisme, les catastrophes naturelles et la piraterie maritime” comme les nouveaux défis sécuritaires de l’Afrique de l’Ouest. Et l’ancien ministre de l’Intérieur et de la sécurité publique, Hamed Bakayoko, d’ajouter que, pour y répondre efficacement, “l’implication des nouvelles technologies est une certitude”.

Il n’est donc pas surprenant de voir la Côte d’Ivoire s’appuyer sur “le savoir-faire de partenaires expérimentés” – comme l’appelait de ses vœux Paul Koffi Koffi lors de ce même salon – pour assurer sa sécurité. Ce contexte, couplé au rapprochement progressif avec Israël, permet ainsi d’aboutir à l’achat d’un système de surveillance la même année. De là à affirmer que la Côte d’Ivoire était l’interlocutrice privilégiée de l’État israélien sur le continent ? Non : les révélations sur le rôle d’Ehoud Barak, ancien premier ministre israélien, ont également mis en lumière la vente d’un système similaire au Nigeria.

Une coopération israélo-africaine connue de tous

Allons plus loin encore, les contrats passés avec Israël durant cette période s’inscrivent en réalité dans une offensive diplomatique et technique publiquement assumée par l’Etat hébreu sur l’ensemble du continent. Souhaitant apporter son aide dans la lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Est et au-delà, Israël multiplie ainsi les partenariats sécuritaires lors de sa tournée africaine en 2014, affirmant – par l’intérmédiaire du ministre des Affaires étrangères en poste à cette date, Avigdor Lieberman – vouloir “donner une importance particulière aux relations avec l’Afrique dans tous les domaines”.

Ghana, Burundi, Côte d’Ivoire, Ethiopie ou encore Rwanda, tous ont reçu la visite de la diplomatie israélienne et conclu, pour certains, des alliances stratégiques avec celle-ci. La vente de systèmes de surveillance n’était, en fin de compte, qu’une étape logique dans le contexte de tension que traversait l’Afrique à cette époque.

La diabolisation du pouvoir ivoirien

Toutefois, la désinformation et la détermination des opposants les plus féroces n’ont que faire de la réalité des faits et des impératifs diplomatiques. L’État ivoirien – cité 733 fois dans les dossiers Epstein – est, en effet, accusé de transformer ce partenariat sécuritaire en un outil de surveillance de sa population. Une ambition ayant même servi au “verrouillage du pouvoir” d’Alassane Ouattara lors des élections présidentielles de 2025, selon un récent article de Mondafrique.

Pour l’heure, l’acquisition d’un système de surveillance ne saurait, à elle seule, valider de telles accusations. Si l’ombre d’Esptein alimente les spéculations les plus folles, la prudence reste de mise : figurer dans ces fichiers n’étant, en rien, synonyme d’une implication délictueuse.

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Helena Voulkovski

Helena Voulkovski

Helena Voulkovski travaille sur les risques pays pour un cabinet international d’assurances.