L’Alliance des États du Sahel : l’ordre des fusils, le désordre des droits

21 avril 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Déplacements en véhicules blindes et hélicoptères militaires a MÃ'naka et Gao toujours sous la protection de la force Barkhane.//JDD_1247075/2102141426/Credit:ERIC DESSONS/JDD/SIPA/2102141437

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L’Alliance des États du Sahel : l’ordre des fusils, le désordre des droits

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  • Le 24 mars 2026, une délégation mandatée par le général Tchiani a secrètement rencontré des cadres du GSIM près de Say, au Niger : la scène résume à elle seule le paradoxe sahélien — des juntes qui ont renversé des gouvernements élus au nom de la lutte contre le terrorisme négociant discrètement avec les djihadistes qu’elles prétendaient éradiquer.

  • Au Burkina Faso, Human Rights Watch a documenté plus de 1 800 civils tués, des massacres à caractère de nettoyage ethnique contre les Peuls, 5 000 écoles fermées et 4 millions de personnes coupées d’accès aux soins — tandis que le gouvernement revendique officiellement contrôler 74 % du territoire.

  • Les trois juntes ont finalisé en janvier 2025 leur retrait de la CEDEAO et annoncé leur retrait de la CPI, dessinant un espace d’impunité organisé au moment précis où le Sahel concentre plus de la moitié de l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde.

Fiacre Vidjingninou, PhD, chercheur principal à l’Institut Béhanzin (Lagos), chercheur associé senior à l’Institut Egmont (Bruxelles) et instructeur à l’École nationale supérieure des armées du Bénin (ENSA).

Derrière le discours souverainiste des juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger, une réalité que les chiffres documentent : exactions tous azimuts, libertés muselées, et une démocratie sacrifiée sur l’autel d’une sécurité qui continue de se dérober.

Le 24 mars 2026, aux environs de Say, petite bourgade du sud-ouest nigérien à quelques kilomètres de la frontière burkinabè, une poignée d’hommes se retrouvent en secret. D’un côté, des cadres du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), organisation djihadiste affiliée à Al-Qaïda. De l’autre, une délégation de quatre personnes mandatées par le général Abdourahamane Tchiani, maître de Niamey depuis le coup d’État du 26 juillet 2023. La scène résume à elle seule le paradoxe sahélien de notre temps : des juntes qui ont renversé des gouvernements élus au nom de la souveraineté et de la lutte contre le terrorisme se retrouvent à négocier discrètement avec les djihadistes qu’elles prétendaient éradiquer.

Le réformisme au bout du fusil

Il existe un mythe tenace sur le continent, entretenu par les thuriféraires des régimes en treillis : la démocratie serait une greffe inadaptée au corps africain, un luxe occidental inapplicable aux sociétés sahéliennes. L’argument, ressassé depuis les premières décolonisations, a refait surface avec une vigueur nouvelle depuis que le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont formé, en septembre 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES). Mais le raisonnement mérite d’être retourné. Ce ne sont pas les Africains qui rejettent la démocratie : ce sont les putschistes qui ne peuvent la souffrir. Quiconque interrompt par la force un processus électoral ne saurait, sans contradiction flagrante, se poser en défenseur des libertés populaires.

Le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina, les généraux Assimi Goïta au Mali et Tchiani au Niger se réclament pourtant tous d’un « réformisme progressiste ». Traoré a même proclamé, le 1er avril 2025, une « Révolution Progressiste Populaire » (RPP), dont il se présente comme l’architecte. Sous des dehors révolutionnaires, la réalité est plus prosaïque. Dans sa 36e édition, publiée début 2026 et consacrée aux droits humains dans plus de cent pays, Human Rights Watch ne mâche pas ses mots : les dirigeants des juntes militaires ont « intensifié leurs actions de répression de la liberté d’expression et d’autres libertés avec peu de considération pour les transitions promises vers la démocratie ». Le Mali et le Niger ont formellement recommandé une prolongation de cinq ans de leur période de transition, tandis que le Tchad, allié de circonstance, a aboli la limitation du nombre de mandats présidentiels.

Burkina Faso : la carte qui rétrécit

Au Burkina Faso, la situation est peut-être la plus grave du triptyque.

Ouagadougou revendique officiellement contrôler, au 30 janvier 2026, environ 74 % de son territoire — en progression modeste par rapport aux 70,89 % de décembre 2024

Mais ces chiffres issus de la communication gouvernementale peinent à convaincre les analystes. Selon le Centre général du Commissariat aux réfugiés et apatrides (CGRS), le GSIM opère « dans la majeure partie du pays » avec « une large liberté de mouvement ». Entre septembre 2024 et septembre 2025, les groupes djihadistes ont été quatre fois plus souvent à l’initiative des affrontements que les forces armées burkinabè elles-mêmes. En janvier 2025, les attaques ont atteint un seuil qualifié de « critique » par les observateurs internationaux. Plus de cinq mille écoles ont fermé, privant deux millions d’enfants de tout enseignement. À la fin de l’année 2024, quatre millions de personnes étaient coupées de tout accès aux soins.

Le 2 avril 2026, Human Rights Watch a publié un rapport de deux cents pages intitulé « Personne ne pourra s’échapper » qui vient documenter l’ampleur des atrocités. En enquêtant sur cinquante-sept incidents depuis la prise du pouvoir par Traoré en septembre 2022, les chercheurs ont établi que l’armée burkinabè, avec ses milices alliées — les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) — et le GSIM ont tué plus de mille huit cents civils et déplacé de force des dizaines de milliers de personnes. Le rapport qualifie explicitement de nettoyage ethnique les exécutions sommaires de civils peuls commises par les forces progouvernementales — des actes constitutifs, selon HRW, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. En mai 2025, à Solenzo, au moins cinquante-huit Peuls ont été massacrés par des miliciens VDP. Le 21 mai de la même année, un convoi militaire burkinabè a tué au moins cent cinq civils dans plusieurs villages des communes de Dori et Gorgadji. Ces faits, documentés par des témoins et des données satellitaires, sont systématiquement niés par Ouagadougou.

Mali : la paix par procuration

Au Mali, le colonel Assimi Goïta dirige depuis mai 2021 un pays qui, selon le Global Terrorism Index 2026, enregistre certes une troisième année consécutive de recul des décès liés au terrorisme — une baisse de 42 % en 2025. Ce chiffre doit cependant être lu avec précaution. Le recul des statistiques de violence n’est pas le fruit d’une victoire militaire, mais en partie le résultat d’accords tacites passés avec les belligérants.

En mars 2026, Bamako a discrètement libéré plusieurs dizaines de prisonniers affiliés au GSIM en échange d’une cessation des attaques contre les convois de carburant à destination de la capitale — convois que le groupe armé d’Iyad Ag Ghali avait commencé à cibler en septembre 2025 pour asphyxier l’économie malienne

La junte de Goïta a fermement démenti cet accord, redoutant qu’il soit interprété comme un aveu de faiblesse. C’est pourtant bien le même modèle que Tchiani cherche désormais à reproduire au Niger.

Sur le terrain des droits humains, les forces armées maliennes et le groupe paramilitaire russe Africa Corps — anciennement Wagner — continuent d’exécuter sommairement des civils de l’ethnie peule, ethniquement ciblés en raison d’amalgames persistants avec les combattants djihadistes. Des journalistes, des activistes et des figures critiques de la junte sont arbitrairement détenus, soumis à des disparitions forcées ou illégalement incorporés de force dans les rangs militaires. L’espace civique malien s’est réduit à peau de chagrin. Les partis politiques n’ont plus droit de cité dans un pays qui a formellement recommandé l’interdiction du multipartisme pour la durée de sa transition.

Niger : l’équilibriste de Niamey

Abdourahamane Tchiani est l’homme qui a le plus à perdre. Renversant son propre président, Mohamed Bazoum — toujours maintenu en détention arbitraire sans jugement, en violation flagrante du droit international —, il dirige un pays rongé par deux forces djihadistes antagonistes, mais également mortifères : le GSIM, dont les combattants haranguent l’ouest nigérien depuis des années, et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), désormais première force djihadiste active dans le pays. Dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026, l’EIGS s’est illustré en attaquant directement l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey — un coup de force symbolique qui a ébranlé l’image d’un régime déjà fragilisé.

C’est dans ce contexte que la rencontre secrète de Say prend tout son sens. La délégation dépêchée par Tchiani — deux commerçants arabes proches de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) et deux autres intermédiaires — est revenue de cette réunion avec une liste de doléances du commandement de la katiba Hanifa : libération des prisonniers djihadistes détenus dans les geôles nigériennes, versement d’une dîme annuelle, retrait de l’armée des enclaves contrôlées par le groupe. Ces requêtes maximalistes font l’objet de tractations dans les couloirs du palais présidentiel. Pendant ce temps, Human Rights Watch a documenté, en février 2026, un massacre de villageois par le GSIM dans l’ouest du pays et, le 9 février, une frappe de drone militaire nigérien ayant tué dix-sept civils. Les Forces armées nigériennes (FAN) sont elles-mêmes traversées par des tensions : à Tahoua, des soldats sanctionnés pour avoir dénoncé un supposé détournement de solde affirment n’avoir reçu que 800 francs CFA par jour, au lieu des 1 200 réglementaires.

Démanteler les garde-fous

Face à ces réalités, les trois juntes ont choisi une stratégie cohérente : éliminer les mécanismes de contrôle et de reddition des comptes. En janvier 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont finalisé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’organisation régionale qui avait tenté, sans succès, de conditionner la levée des sanctions à un retour à l’ordre constitutionnel. Les trois États ont également annoncé leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI), compromettant gravement l’accès à la justice pour les victimes des exactions documentées. En se coupant simultanément des mécanismes régionaux et internationaux de surveillance, les juntes ont dessiné un espace d’impunité organisé.

Le Global Terrorism Index 2026 enregistre, il est vrai, une baisse de 45 % des décès liés au terrorisme au Burkina Faso — la plus forte au monde — et des reculs comparables au Mali et au Niger. Les juntes s’empresseront de s’en prévaloir. Mais le même rapport rappelle que le Sahel concentre désormais plus de la moitié l’ensemble des décès liés au terrorisme dans le monde, contre moins de 1 % en 2007. Et que le GSIM, fort de ses tactiques affinées — blocus économiques, attaques urbaines, tentatives d’une gouvernance rudimentaire dans les territoires conquis —, n’a nullement l’intention de désarmer. Les statistiques de 2025 traduisent moins une victoire militaire qu’une négociation de fait : là où les juntes reculent, les djihadistes avancent ; là où elles négocient, elles payent.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la démocratie convient aux Africains. Elle est de savoir qui, dans ce Sahel en feu, profite de son absence. La réponse, hélas, ne se trouve pas dans les maquis djihadistes. Elle se trouve, aussi, dans les palais présidentiels de Ouagadougou, Bamako et Niamey.

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À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)